Quantcast
Planque tes miches, 2017 : voici Le Villejuif Underground

Avec son deuxième EP, le gang du Val-De-Marne confirme qu'il est, et de très loin, le groupe français le plus excitant du moment. Interview et écoute intégrale.


Textes - Lelo Jimmy Batista
Photos - William Lacalmontie



« On avait un poisson rouge, mais il est mort ce matin. L'eau de son bocal a gelé. »

C'est vrai que ce samedi 17 décembre, il faisait froid. Un froid dur, perçant, implacable. Mais il faut de toute évidence bien plus que des températures indécentes et la mort d'un animal de compagnie pour saper le moral du Villejuif Underground. Adam (basse), Thomas (batterie), Antonio (claviers) et Nathan (chant/guitare) sont en effet bien décidés à profiter du soleil et finissent de dresser la table pour un déjeuner à la fraîche, sur la terrasse de la petite maison de Villejuif qu'ils occupent, au moment où j'arrive. Une petite baraque grise aux volets rouges, flanquée d'un jardin de la taille d'un terrain de foot, où le groupe vit, répète, enregistre et organise des concerts depuis 3 ans. C'est là, en plein Val-De-Marne, qu'ont été conçus deux des disques les plus vitaux, vibrants et excitants entendus en France ces 12 derniers mois - et, disons-le très franchement, bien, bien au-delà.

Ça a commencé au début de l'été par un premier album irracontable sur SDZ. Pensez Oingo Boingo repris par Fat White Family sur le matos de Beat Happening, pensez One Foot In The Grave de Beck remixé par Daniel Johnston et Brian Wilson, pensez Ausmuteants quand ils sont vraiment bons, pensez les Spits quand ils étaient vraiment cons, pensez The Feeling Of Love quand ils touchaient ce truc magique du bout des doigts, pensez A Frames quand ils étaient vraiment là, pensez tout ça et en même temps, non, laissez tomber, vous n'y êtes vraiment pas. Loin de là. 

Et le cas s'aggrave aujourd'hui sévèrement avec Heavy Black Matter, nouveau EP qui sort en cette fin d'année sur Born Bad et qui pulvérise définitivement les derniers repères en place. 4 titres balancés en 13 minutes à peine, 4 fandangos paranoïdes d'une classe insensée, 4 exemples parfaits du style à l'ouvrage. Et les types derrière, que dire ? En voilà 4 qui, s'ils avaient le choix, seraient les mêmes. Ouverts, posés, passionnés, patients - ici, ni colère, ni précipitation, juste un feu ardent, spectaculaire, incontestable. Un matin, sur le quai du RER, station Gare du Nord, j'ai entendu un gamin dire à un autre : « J'ai une photo de Kurt Cobain en train de manger du couscous, je te la montrerai, tu verras ». Bon, eh bien les mecs du Villejuif Underground, c'est exactement ça. C'est Kurt Cobain en train de manger du couscous. Sauf qu'en l'occurrence, là, ils sont plutôt sur un rôti. Qu'a préparé Nathan et qui sent terriblement bon. 

Une fois leur déjeuner terminé, je me suis posé avec eux dans leur salon (où il faisait aussi froid que dehors à cause d'un problème de chauffage - le poisson rouge est mort, je vous le rappelle) pour discuter de leur parcours, de leur tournée en Chine et de Heavy Black Matter, que l'on vous fait écouter ci-dessous en intégralité, pour la première fois dans l'Histoire du froid, des décès d'animaux domestiques et des fandangos paranoïdes.

Noisey : Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Adam : Thomas et moi, on fait de la musique depuis hyper longtemps, on se connait depuis l'âge de 15 ans. On avait joué ensemble sur l'album d'une copine à nous, qui, en parallèle, était batteuse dans le groupe de Nathan. On a donc rencontré Nathan par cette copine. Avec Thomas, on vivait déjà dans la maison à Villejuif, avec le studio dans le sous-sol, qu'on n'exploitait pas des masses, vu qu'on n'avait plus vraiment de groupe ensemble. Un soir, on a a voulu lancer quelque chose et on a organisé une répète, tous les deux avec Nathan. On a également invité Antonio [claviers], qui trainait dans le coin.

Antonio : J'étais tellement raide que je me suis endormi sur le clavier. 

Thomas : Mais Nathan a adoré le son. « It's great ! Je veux ce mec dans le groupe ! »

Nathan : L'histoire, c'est que The Rebel [légendaire projet solo de Ben Wallers, leader des Country Teasers] jouait à Paris et que je voulais absolument faire sa première partie. Du coup j'ai demandé à Adam et Thomas d'être mon backing band parce que je ne me sentais pas de jouer en solo.

Adam : On a donc commencé comme backing band de Nathan, on s'appelait d'ailleurs Nathan Roche & The Villejuif Underground au départ.

Vous êtes tous originaires de Paris, sauf Nathan qui est australien. Comment est-ce que tu t'es retrouvé ici ?
Nathan : Je suis venu en tournée en Europe avec mon groupe précédent et je me suis fait énormément d'amis en France. À un moment, quelqu'un m'a proposé de garder un appartement à Paris, pendant 3 mois. Je devais juste m'occuper du chat et arroser les plantes. J'ai accepté. Et puis j'ai trouvé un petit boulot, une petite meuf... Je suis ensuite allé vivre dans un squat, la Générale, à Sèvres. Mais après les attentats de 13 novembre, le squat a été fermé et j'ai été obligé de partir. C'est comme ça que je me suis retrouvé dans la maison de Villejuif avec les autres. J'ai retapé la petite cabane au fond du jardin et je m'en suis fait une piaule où je vis aujourd'hui. Ma situation est un peu particulière, je suis en attente de papiers, on m'a refusé mon Visa...

C'est ce que vous racontez justement dans « Le Villejuif Underground », le premier titre de votre nouveau EP Heavy Black Matter. Vous y parlez également de l'identité du groupe, vous clarifiez quelques malentendus...
Antonio : Oui, notre souci principal c'est qu'il y a des gens qui croient qu'on est un cover-band de reprises du Velvet.

Thomas : Du coup on précise dans les paroles qu'on aime d'ailleurs pas tant le Velvet que ça.

Adam : On préfère les Beach Boys, à fond.

Antonio : Pas mal de gens ont trouvé que le passage où on parle de la situation de Nathan, où on lit la lettre de refus pour son Visa, faisait penser à « On est encore là » de NTM avec « Nique le CSA ». On écoute pas mal de rap et ça nous influence énormément. On a aussi tout ce délire de représenter Villejuif, même si c'est parti comme une blague, on est à fond dedans maintenant, on kiffe trop cette ville.

Nathan : En été, surtout. [Rires]

La cabane au fond du jardin de Nathan


Il y a un truc très spontané et totalement unique sur ce disque, nettement plus que sur le précédent. On est souvent à des années-lumière de tout repaire connu.
Antonio : On a tous un background assez différent. Moi j'ai commencé à vraiment m'intéresser à la musique d'aujourd'hui via un groupe de potes qui s'appelait La Ligne Claire et qui faisait de la noise bien dégueulasse.

Nathan : Moi par la scène garage de Sydney, où tout était connecté. On retrouvait les gens de la scène garage dans les concerts expérimentaux, dans les soirées hip hop avec les groupes chelous de la banlieue ouest... C'était très ouvert, tout le monde se passionnait pour plein de choses.

Adam : J'ai écouté beaucoup de rap et de r&b quand j'étais jeune, du coup quand j'ai commencé à faire de la musique, j'ai pris le contrepied total de tout ça. J'ai découvert le rock assez tard finalement, à 14 ans. Après, je m'intéresse assez peu à ce qui se fait dans cette scène. Je vais très peu en concert par exemple.

J'ai justement l'impression que le Villejuif Underground vit en dehors de toute scène, de toute influence extérieure. C'est extrêmement rare.
Adam : Perso ça ne m'a jamais attiré. Bien sûr, c'est très cool de rencontrer d'autres groupes qui jouent, qui tournent et qui sont contemporains du nôtre. Mais en tant que spectateur, ça ne me branche pas trop. Sauf pour le hip hop. Là, ce soir, on va voir Prince Waly à Petit Bain, par exemple. On aime beaucoup toute la bande de Montreuil, Prince Waly, Big Budha Cheez...

Antonio : Jordee de Lyon, également.

Et toi Thomas, ton background musical, c'est quoi ? 
Thomas : Les blogs sur internet. C'est là où j'ai tout découvert. J'ai tapé dans tous les styles, musique thaïlandaise, rap...

Ce truc de pas se poser de barrières, dès le départ, c'est un peu un truc de génération, j'ai l'impression. 
Thomas : 
Dans le groupe, on a tous entre 24 et 27 ans. On a grandi avec internet. Les blogs c'était un gros truc qu'on était ados, ça a beaucoup joué. Dans notre premier groupe avec Adam on mélangeait de la musique asiatique et du zouk avec un son garage lo-fi.


Le côté lo-fi, bricolo, DIY est d'ailleurs toujours présent chez le Villejuif Underground. Mais c'est, là encore, très naturel, très spontané, ce n'est pas quelque chose que vous travaillez.
Antonio :
 Non, y'a aucune théorie ou parti-pris esthétique derrière

Thomas : Adam et moi, on a enregistré une fois dans un vrai studio avec un autre groupe et ça a été une expérience horrible, limite traumatisante. Et comme on est de gros acharnés du Bon Coin, on s'est dit qu'on allait construire le nôtre. 

Adam : Ah oui, sur le Bon Coin, on est des méchants. [Rires]

Thomas : Faut qu'on te raconte l'histoire de notre Tascam 388 [studio analogique intégré]. On l'a achetée à un type qui avait une boutique dans la banlieue de Mulhouse.

Adam : Sauf qu'on est arrivés trop tard, le magasin avait fermé. Du coup, on a du attendre le lendemain et passer la nuit dans le van. On a été dans une épicerie asiatique essayer de trouver de l'alcool, la vendeuse nous a sorti des bouteilles de whisky sur-poussiéreuses de dessous le comptoir. On s'est réveillés avec une horrible gueule de bois, la nuque en vrac, mais on a eu le Tascam. Après ce côté bricolo-DIY, c'est surtout parce que c'est pratique et accessible. C'est le meilleur moyen qu'on a trouvés, nous, pour faire de la musique. C'est pas un sacerdoce.

C'est pas lourd parfois de jouer ensemble, tourner ensemble, vivre ensemble dans la même maison ?
Thomas :
 Si, parfois. D'un côté, ça nous pousse à faire des trucs, parce qu'on vit tous ensemble et qu'on a tout le matos sur place. Mais de l'autre, ça fait qu'on procrastine pas mal aussi. On peut se dire : « Allez, on va enregistrer » et 4h plus tard, on est toujours dans le salon, on a pas bougé.

Antonio : Vu que tout est sur place, on peut toujours le remettre au lendemain.

Adam : C'est pour ça qu'à partir de lundi, on s'enferme en studio pour enregistrer le nouvel album. On est obligés de se discipliner

Antonio : On fait des résidences à domicile, si tu veux.


Comment est-ce que vous vous êtes retrouvés sur Born Bad  ? JB [Guillot, le boss du label] m'a dit que vous êtes le premier groupe qu'il a signé après avoir été sollicité. D'habitude, c'est plutôt lui qui entre en contact avec les groupes. 
Adam :
 En fait, on était en tournée et on s'est retrouvés à Bordeaux à discuter par un hasard total avec des potes d'Etienne, le guitariste de Cheveu. Ce sont eux qui nous ont conseillé d'envoyer nos morceaux à Born Bad. On connaissait le label mais on n'aurait jamais pensé que ça pouvait l'intéresser.

Nathan : J'ai donc envoyé un message à JB. Quelques jours plus tard, j'ai checké mes mails en rentrant un soir. Je revenais d'un mariage et j'étais extrêmement bourré et déprimé, je m'étais engueulé avec ma copine et je m'étais barré du mariage après avoir explosé une bouteille de vin. Et là je vois le mail : « OK, on sort le disque ». Je lui ai juste répondu : « Cool, désolé, je suis ultra-bourré, je peux pas taper de message. » Et j'ai prévenu les autres.

Antonio : On était tous à des endroits différents à ce moment-là. Adam était en Grèce, moi j'étais à l'autre bout de la France, en train de regarder le beach volley aux Jeux Olympiques en mangeant un cheeseburger. J'ai reçu la nouvelle à 2h du matin.

Thomas : Un mois plus tard, JB est venu à la maison et on a conclu l'affaire. On a enregistré le disque en rentrant de tournée. Mais direct. On est arrivés à la maison, on a rangé les amplis, on a tout rebranché et on a démarré l'enregistrement. On a mis les morceaux en boîte en 2 jours et mixé dans la foulée directement sur la chaine hi-fi, avec une carte son empruntée à nos voisins. En une semaine c'était bouclé.

Antonio : On le sentait comme ça et ça a marché. Par contre, on a essayé de le refaire il y a pas longtemps, après une tournée de 2 semaines et ça n'a pas marché du tout. On était trop cramés.

Thomas : Le process change à chaque fois, on ne peut pas reproduire le même scénario à chaque fois. 

Adam : On fait avec l'humeur et les envies du moment. « Joue-là comme Beckham », c'est notre devise.

Vous avez joué en Chine, comment est-ce que vous vous êtes retrouvés là bas ?
Nathan : 
Via une pote de pote de pote de pote de ma copine. Elle est venue me voir à une soirée et m'a fait : « Alors il parait que tu joues dans un groupe ? »

Thomas : Ah oui, la fille sur laquelle on s'est assis.

Adam : Elle s'est endormie sur ce canapé à nouvel an et on a passé la soirée à s'assoir sur elle parce qu'elle était planquée sous des coussins et des couvertures.

Antonio : Il y avait un type sur le fauteuil d'à côté qui n'arrêtait pas de dire : « Attention à la chinoise ! » [Rires]

Nathan : Et le lendemain elle nous a proposé une tournée en Chine. On a fait 13 dates en 3 semaines. On a accepté sans réfléchir. 

Adam : On a eu pas mal d'histoires dingues durant cette tournée. Il faut qu'on te raconte les hémorroïdes de Nathan.

Thomas : Entre le voyage, l'avion et la bouffe super épicée, Nathan a eu des hémorroïdes. Mais un truc de malade. On a été obligé d'aller dans une pharmacie et de faire comprendre aux gens ce qu'on voulait vu que personne ne parlait anglais.
 
Adam : Pendant ce temps, Nathan était livide, tremblant, à l'agonie, les yeux révulsés. On aurait dit Frodon dans le Seigneur des Anneaux.

Thomas : Sinon, Xiamen c'était cool. Le San Francisco de la Chine.

Nathan : Wuhan, c'était complètement fou. 

Thomas : On a joué dans un festival avec plein de stars locales. On a signé des T-shirts, fait des centaines de selfies, c'était du délire. 

Antonio : 
On a rencontré une fille a qui on a dédié un morceau sur le prochain album, d'ailleurs, « Wuhan Girl ».

Nathan : Et on espère la retrouver via cette chanson.


Heavy Black Matter est disponible chez Born Bad.

Le Villejuif Underground jouera pour le Paris International Festival of Psychedelic Music dont on vous fait gagner des pass 3 jours juste ici :