Photo - Julio Ificada pour NOISEY

Regis est-il le dernier punk de la techno ?

Le légendaire producteur anglais nous a parlé de ses origines prolétaires, de la mort de la culture alternative en Angleterre et de la grande famille de la dance music, qu’il conchie allègrement.

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07 décembre 2017, 11:45am

Photo - Julio Ificada pour NOISEY

À l’heure où l’on parle exclusivement et continuellement de brouillages de pistes et de styles en musique, il y a toujours ce truc qui veut que l’on en revienne aux fondamentaux. En techno, comme dans la plupart des sous-genres affiliés, on n’a de cesse de se référer aux origines, aux pères fondateurs, comme si se piquer de « nouveauté » (ce qui ne veut pas dire grand-chose, mais n’oublions pas que la techno est un genre qui regarde originellement vers le futur) revenait paradoxalement à ne jamais cesser de vouloir convoquer une certaine authenticité – les pères fondateurs de Detroit, la production analo vs Ableton, les DJ sets vinyl only, ce genre de trucs.

Regis fait indéniablement partie des pionniers - d’un mouvement, d’une ville (le fameux Birmingham Sound des années 90), d’un label (Downward Records, pourvoyeur depuis le début des années 90 d’une techno au goût de souffre et de bruit furieux, débarrassée de chair mais avec un surplus de nerf). Et s’il a sans aucun doute anticipé de vingt ans l’appétence de la techno actuelle pour les sonorités industrielles et les cadres sonores de carcasse, aux côtés de ses plus fameux comparses Surgeon et Female, il a aussi préparé le terrain, malgré lui ou pas, à un certain brouillage des barrières électroniques dont on nous bassine maintenant depuis des années. Mêler le post punk anglais à la house de Chicago, les barbelés no wave aux langueurs shoegaze, la fonctionnalité du dancefloor, à disons, la confrontation de la noise music ? Regis, de son vrai nom Karl O’Connor, fait tout ça depuis le milieu des années 90.

La fonction tribale de la musique

« Je n’aime pas le terme de pionnier, ça ne veut rien dire pour moi. Par contre, être visionnaire, là c’est une autre paire de manches. Je pense à Daniel Miller, le boss de Mute. Lui c’est un putain de modèle pour moi. En 78, il prédisait déjà ce qu’allait devenir la musique, il disait que ça allait se reposer sur trois choses : de la musique jouée sur des boites à rythme, dans des clubs, toute la nuit. Être pionnier, c’est facile, tu peux envoyer un pet dans l’espace et appeler ça de l’art ».

Quand on le rencontre au festival Positive Education, O’Connor se montre d’office facétieux et bilieux, fidèle à sa réputation de grande gueule prêt à dézinguer tout le monde autour de lui, mais avec tout de même ce truc en plus qui fait qu’on va en avoir pour notre argent – et pas seulement en punchlines assassines. Car ce qu’il y a de rafraichissant d’office quand on lui parle, c’est, outre sa propension à jurer constamment (très vite, j’arrêterai de compter les « fuck ‘em » et « I don’t care »), on sent qu’il n’est pas uniquement là pour encaisser les chèques, mais, aussi neuneu que ça puisse sonner, qu’il semble investi d’une mission. Ce qui jure avec pas mal de producteurs qui rasent les murs des festivals aujourd’hui et qui semblent n’être là que pour permettre aux stocks de bière de s’écouler plus vite.

Photo - Julio Ificada pour NOISEY

« Je fais toujours de la musique parce que je serais incapable de faire autre chose. C’est essentiel que je fasse ça dans ma vie, et je ne suis pas sûr qu’on puisse dire ça de tout le monde. Ce n’est même pas pour mon amour de la musique, parce que parfois je déteste la musique, putain. »

Un peu un truc de vieux, bien sûr, mais assez intéressant à soulever si on veut comprendre le personnage, mais également la manière dont les choses ont évolué en matière de club music ces dernières décennies : Regis fait partie de cette génération pré-Internet, pré-réseaux sociaux, mais aussi, et c’est important de le souligner, pré rave culture.

« J’étais ado à la fin des années 70 - début des années 80. À l’époque il y avait d’un côté la culture alternative, et le reste on s’en foutait. Le reste, c’était les night clubs pour danser, ce qui voulait dire la dance music. Et ça, ça représentait tout ce que je détestais. C’était comme ça, à l’époque : tu pouvais te balader dans la rue et on pouvait deviner ce que tu aimais, rien qu’à tes fringues. À l’école, je ramenais mes disques sous le bras, et la musique que j’écoutais me définissait en tant qu’individu. Il y avait un aspect très tribal à tout ça. Aujourd’hui cet aspect-là n’existe plus. Tu ne te définis plus par la musique que tu écoutes. Tu peux aimer Miles Davis, Neu !, Ben Klock, tout ça à la fois, et ça ne va pas me dire grand-chose sur qui tu es. »

Regis se place volontiers dans un rapport passionnel à la musique, et possède ce truc de rockeur un poil romantique sur les bords, à rebours de l’aspect utilitaire et purement fonctionnel de la club music telle qu’on la conçoit aujourd’hui : « Bien sûr que je veux rentrer dans l’histoire, chaque seconde de chaque jour. Pourquoi ne voudrais-tu pas rentrer dans l’histoire ? Pourquoi tu ne voudrais pas être la plus grande rockstar des années 60 ? ».

Sans jouer au vieux con, ni faire semblant d’être un vieux sage (ce qu’il ne prétend pas être), Regis tient quelque chose qui se serait perdu au fil des années, et qu’il nomme lui-même une l’identification de la youth culture, même si, comme il tient à faire savoir, il n’a pas spécialement d’autorité en la matière :

« Je parle seulement en tant qu’observateur, soyons bien clairs. Mais j’ai l’impression que les gens veulent se fondre dans la masse, aujourd’hui plus qu’avant. Et je sais qu’on peut faire ça avec les réseaux sociaux, que les gens veulent faire partie de quelque chose à travers ça. Mais bon, je m’en branle complètement des réseaux sociaux. Ce qu’il y a, c’est que j’ai l’impression que les gens ne font plus vraiment de choses, qu’ils ne veulent plus avoir d’impact, qu’ils ont peur et qu’ils deviennent dépressifs. Il s’est passé des choses dans l’Histoire grâce au peuple, des grandes choses, mais maintenant je ne sais pas trop. Mais bon, qu’il aille se faire foutre, le peuple. J’ai créé ma propre histoire. »

Une histoire de personnes

Il n’empêche, la banlieue de Birmingham, directement ou indirectement, est présente dans toute la discographie de Regis. Les zones sinistrées, le marasme économique et social d’une cité en crise, tout cet environnement transparait directement dans les sonorités industrielles d’une dance music froide et désincarnée. Et Regis rappelle ce truc un peu évident que la techno est un phénomène ancré sociologiquement, culturellement, géographiquement, et ce malgré la perte de ces repères qu’aurait induit l’explosion d’Internet.

« Je déteste cette idée de communauté générale de la dance music, qu’on serait tous reliés d’une manière ou d’une autre. C’est de la connerie ! Qu’est-ce qu’elle va faire pour moi, la communauté de la dance music ? J’ai besoin de nouvelles fenêtres, elle va m’en payer, peut-être ? Mais tu as raison, la dance music, la techno, tout ça c’est des affaires de personnes qui font des choses ensembles à un moment et un endroit donnés. C’est comme ça que doit fonctionner l’art. Quelques personnes qui créent des courants, des mouvements. C’est ce qu’on a fait avec la techno de Detroit et la house de Chicago, on la récupérée, on l’a déformée, on l’a niquée en quelque sorte, et on l’a renvoyée. Tout comme eux avaient fait avec la musique européenne, ils avaient pris D.A.F, Liaisons Dangereuses, Kraftwerk, et avaient perverti tout ça. »

Si Regis a commencé à faire de la musique au début, c’était « simplement pour arrêter de pointer à l’usine », ne croyant pas que l’expérience allait durer plus de trois mois à l’origine. Amateur de football, son nom de scène vient d’une de ses idoles de jeunesse, le premier joueur de football noir du West Bromwich Albion Football Club, son club de cœur.

« À l’époque, et comme dans beaucoup de villes ouvrières, c’était soit le football, soit la musique, soit l’usine. Il n’y avait pas d’art, si tu aimais l’art tu étais un pédé. Si tu étais quelqu’un de sensible, tu pouvais aller te faire foutre. Moi j’aimais le football et l’art. »

À l’époque, il bossait comme glass collector dans un pub, lequel passait des trucs comme Love Can’t Turn Around de Farley Jackmaster Fun - qu’il a appris à apprécier depuis, mais qu’il détestait alors. Mais pour lui c’était de la musique de secrétaire, mainstream au possible, qui ne disait ni ne faisait rien ressentir. On se demande alors quelle a été son épiphanie avec la dance music, lui qui voulait n’écouter que The Birthday Party ou The Gun Club à l’époque :

« Je pense que le moment de rupture a eu lieu en 1988, pendant le Second Summer of Love. À ce moment-là, je me disais que je pouvais être D.A.F sans les voix. Les choses se sont faites de manière assez naturelle. Pour moi, en 91, Jeff Mills, c’était du punk. Mais là encore j’avais un problème avec tout le côté Summer of Love. Je vais te donner un exemple : en 1985, je venais d’aller voir Fad Gadget en concert. Sur le chemin du retour, je me suis fait agresser par des mecs à l’arrêt de bus. Des sacs à merde, qui ne connaissaient évidemment rien à la musique que j’écoutais. Quatre ans plus tard, j’ai retrouvé les exacts mêmes connards sous ecstasy à des raves. Ces mecs étaient toujours des grosses merdes, mais d’un seul coup ils aimaient tout le monde. C’est mon problème avec la dance music depuis le début. Il y a un côté faux cul, dès son origine. »

Photo - Julio Ificada pour NOISEY

Pourquoi la parole de Regis est-elle importante aujourd’hui ? Déjà, parce qu’il contribue à démystifier pas mal de présupposés sur la dance music alors même que sa propre musique et sa personne sont de plus en plus en voie de canonisation. Mais aussi parce que le type semble traversé par une insatisfaction constante et fertile, qui lui permet de n’être dupe de rien et de toujours garder le sourire en coin tranquille de celui qui sait qu’il a toujours eu la meilleure came sur le marché. Un truc imperceptible, qui lui fait garder la tête froide tout autant que goût pour la confrontation de sale gosse. Et même si la musique industrielle est tout ce qu’il y a de plus branché (et donc par définition de plus inoffensif) sur le circuit aujourd’hui, Regis n’en profite ni pour jouer les pères la morale (façon c’était mieux avant et je sais de quoi je parle), ni pour s’engouffrer dans la brèche pour y jouer les passeurs opportunistes. Même si c’est lui qui s’est entiché le premier d’un gars comme Powell il y a quelques années, lui aussi pourvoyeur d’une nouvelle forme de dance music, déconstruite et belliqueuse. Lorsqu’on lui fait remarquer, Regis botte en touche et part dans un délire hilarant sur les vertus du hasard et de la double hélice dans l’histoire du rock’n’roll, qu’il serait bien vain de retranscrire ici.

Il nous gratifie tout de même d’une dernière sortie pince sans rire en forme de traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations :

« Pour moi la techno, ça consiste à faire avec ce que tu as sous la main. La dernière obsession, ces dernières années, c’est les synthés modulaires. C’est extrêmement cher, et ça me fait penser aux petits trains électriques d’autrefois, qu’on sortait de la petite boite et qu’on montait au grenier pour passer du temps tout seul sans sa femme. J’adore les sons des synthés modulaires, mais pour moi c’est de la masturbation. Pourquoi j’aurais envie d’un synthé modulaire si j’avais seize ans aujourd’hui ? Les gosses n’ont pas envie d’entendre parler de ces conneries. Avec un peu de chance, ils traceront leur propre chemin. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent, ils peuvent être à chier ou être aussi géniaux que moi. C’est à eux de voir, vraiment, moi je m’en fous. »

Au cours des six derniers mois, Regis a sorti un maxi sur Blackest Ever Black, une réédition de son album de 1996, Gymnastics, sur Downwards et un album live à New York sur Cititrax.

Marc-Aurèle Baly est sur Noisey.

Julio Ificada également.