Photo : Bordeaux-Tourisme.com

Alors comme ça Bordeaux est en ramasse totale au niveau électronique ?

Calmez-vous les nerds, il y a quand même quelques bonnes raisons de se réjouir. Au moins trois.

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juil. 13 2018, 3:58pm

Photo : Bordeaux-Tourisme.com

Depuis notre petit Paris nombriliste (attention c'est un truisme), on a tendance à occulter ce qu'il se passe ailleurs et à considérer la capitale comme la seule voie royale vers la déglingue et l'imaginaire - alors que bon, on est les premiers à dire que c'est une ville plutôt douée pour exhaler des effluves purineuses comme nulle autre. Et du haut de notre chaire, on a toujours regardé les voisines, du genre Bordeaux, comme si c'était nos « petites soeurs » (ce qui est sans doute le pire truc à faire). On a alors vite fait de leur tapoter sur le front, de les ranger dans un tiroir puis dans des catégories paresseuses et figées - le tout, bien sûr, sans leur demander leur avis. Bordeaux, donc, juste parce qu'il y a trois ou quatre groupes cool qui viennent de là, serait la ville-rock ultime. Et même s'il y a une asso et un festival qui s'appellent Bordeaux Rock, ça reste totalement con en soi comme raisonnement : il y a toujours eu des trucs qui se passaient en dehors de J.C Satan et Total Heaven, et j'imagine qu'il y a même eu une vie avant Noir Désir. Mais qu'est-ce que vous voulez, on ne va pas changer une mentalité de sale con du jour au lendemain - particulièrement quand elle gagne (je vous charge de placer vous-même une quelconque référence au PSG là-dedans).

Surtout que depuis une paire d'années, de nombreux collectifs, soirées et labels bordelais commencent à voir le jour et font la nique (ou le pont, c'est selon) à leurs cousins garage et affiliés. Cousins pas si éloignés que ça d'ailleurs, si on pense notamment au label Simple Music Experience, qui a un temps relié tout un tas de gens aux contours distincts (écoutez par exemple le maxi d'electronic body lubrique de Succhiamo sorti avec Paula de J.C Satan l'année dernière) ou encore à la scène Death Floor, qui œuvre en sous-main depuis des années pour relier nappes de synthé carpenteriennes et dancefloor motorik, avec notamment les réussites de Volcan ou encore VvvV.

Theorama

Mais le cas d'une scène et d'une esthétique purement club semble tout de même un poil plus compliqué chez la belle endormie, du point de vue même des intéressés. Théo Vallée, jeune homme derrière le projet Theorama, membre des collectifs Basement Tales et Déviante (qui promeut « la musique qui file pas droit sur Bordeaux et périphérie ») et qui a choisi de s'exiler à Paris (où il s'est notamment acoquiné avec le collectif 75021), est de ceux-là.

« Ça fait une heure que je réfléchis à essayer d’expliquer pourquoi avec des théories sociologiques fumeuses mais en réalité je crois juste que c’est une histoire d’envie. Il y a très peu de raisons pour ne plus être reconnu et faire un bout de chemin dans la musique électronique actuelle. C’est quand même bien moins difficile qu’avant d’approcher (ou d’être approché par) des labels, des artistes ou des blogs un peu « influents » quand on se donne la peine d’essayer de faire quelque chose auquel on croit. Alors soit les acteurs bordelais perçoivent la musique à la légère et donc ils n’ont pas envie d’y consacrer du temps (c’est d’ailleurs mon avis, Bordeaux est quand même une ville assez pantouflarde où tu as vite fait d’aller boire des canons en terrasse plutôt que de t’enfermer dans un studio), soit ils sont juste globalement moins bons. Peut-être que le rock est un peu plus viscéral que la musique électronique ici et qu’ils se mouillent un peu plus. On note toutefois une tendance au changement avec quelques artistes qui commencent à tourner un peu plus, mais ça reste très nouveau et pour l’instant très sporadique. »

Jann

Selon lui, comme partout ailleurs en vrai (on en revient toujours à Paris, où un bout de cagibi coûte un bras et où on n'hésite pas à claque son PEL dans des pompes inportables), ce sont les lieux qui manquent à l'appel : « Depuis 30 ans les clubs ont souvent fermé petit à petit à cause de politiques locales ou de projet de ré-aménagement. Et les lieux ont toujours participé à la création d’une scène de par les interactions qu’il permet. Outre l’Iboat, j’avais l’impression que quelque chose avait commencé à se créer lorsque le Bootleg a ouvert avec Théo (Panoptique, de Simple Music) à la programmation mais il a fermé l’année dernière, quelques années après qu’il soit parti... »

Théo Vallée organise des soirées avec son pote Jann à l'Iboat, un des hauts lieux club bordelais qui constitue l'ancre (ben ouais, c'est une péniche) des soirées un peu défricheuses et hors-format de la ville. Sous le nom de Basement Tales, ils invitent régulièrement le haut du panier du tout-électronique européen turbulent et qui racle au fond du palais. Mais si on se penche un peu sur la liste de leurs guests depuis 2014, on voit que c'est surtout une certaine idée de la Hollande qui y est fièrement représentée : sont ainsi passés Legowelt, Orgue Electronique, Intergalactic Gary, la légende des légendes I-F, etc... Soit le patronage officieux des déglingués de chez Bunker Records et de la Haye.

Même si Jann, qui a d'ailleurs sorti un maxi sur les forts recommandables Pinkman de Rotterdam, tempère cette idée d'obsession : « On n'est jamais resté bloqué dessus. On n'est d'ailleurs jamais resté bloqué sur une quelconque scène ou un genre, et perso, je pense qu'on ne le sera jamais. Je crois qu'en fait cette scène a permis de nous ouvrir à d'autres choses, un peu comme une passerelle, parce que la Hollande c'est pas non plus que l'electro, mais c'est aussi la synth pop, la wave, l'italo etc... »

Théo abonde également dans ce sens : « C’est quelque chose qui nous a clairement marqué au fer rouge mais on s’est davantage ouvert avec le temps et on a absorbé d’autres influences depuis. Après, il faut dire que les acteurs hollandais ont toujours eu un goût particulier pour les musiques cheloues, et ça on crache pas dessus, c’est d’ailleurs davantage ce goût pour les musiques un peu marginales en général qui nous a rapproché de Superlate, qui lui avait monté tplt il y a quelques années. »

Superlate

Tplt est un de ces autres collectifs bordelais aux velléités tout aussi déviantes que dansantes et qui permettent de réchauffer les cœurs et les popotins – on pense également au festival le Verger qu'ils ont créé. Son co-fondateur Superlate, indisponible pour un brin de causette parce qu'il « s'en ai mis une bonne la veille », a d'ailleurs collaboré avec les deux autres : il bosse avec Théo chez le disquaire oto disques, et on les retrouvera en binôme au festival Zone Disco Autonome le 20 juillet. Une ossature à trois faite selon Jann « de musique en général, d'amitié et de déglingue » qui pourrait effectivement avoir lieu dans n'importe quelle grande ville européenne, même si Théo définit la spécificité bordelaise en ces termes :

« De nombreux collectifs se bougent pour organiser des événements, inviter des guests, exploiter des nouveaux espaces. Il y a de belles initiatives mais qui tournent davantage autour de la fête en tant que telle et le guest a tendance à y être quasi annexe. C’est néanmoins l’idée originelle du 'clubbing' me semble-t-il, donc je sais pas si c’est déplorable. Question de point de vue, quoi. »

Theorama, Jann et Superlate joueront ce soir à Bordeaux à la soirée VICE présente Le Repaire Jägermeister. Toutes les infos sont disponibles ici.