On ramasse ses petites affaires et on dégage le plancher : voici Primal Rite

Riley Gale, chanteur de Power Trip, a discuté éthique, société, jeux-vidéos et Bruce Lee avec Lucy Xavier, la vocaliste transgenre de Primal Rite, groupe de hardcore parmi les plus radicaux et excitants du moment.

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05 février 2018, 5:20pm

J'ai rencontré la plupart des membres de Primal Rite en 2015, lorsque je vivais à Chicago. Ils jouaient alors sous le nom de Scalped et j'ai immédiatement été impressionné par leur style et leur énergie. Ils venaient de la Bay Area mais avaient un son lourd et agressif qui tranchait clairement avec les groupes de leur coin, plus rapides et plus traditionnellement punks comme Look Back And Laugh, Lights Out, ou Ceremony. La musique de Scalped était plus méchante, plus lourde, et beaucoup, beaucoup plus métallique. On aurait facilement pu la confondre avec du hardcore « gros bras » de Baltimore ou New York.

Je me suis instantanément bien entendu avec eux – surtout avec Jeremy (batterie) et Max (basse) –, et nous sommes restés en contact. Quelques mois et quelques remaniements internes plus tard, le groupe renaissait sous le nom de Primal Rite. Et la chanteuse Lucy Xavier faisait son entrée. J'ai rapidement pu constater qu'elle n'avait vraiment peur de rien ni personne. Avant que le groupe n'ait sorti le moindre morceau, Lucy ouvrait déjà grand sa gueule sur Twitter ou Instagram, revendiquant le fait d'être queer et gender fluid et laissait entrevoir la possibilité que Primal Rite allait devenir un truc que la scène hardcore n'avait encore jamais connu. Et si vous voulez mon avis, c'est exactement ce qu'il s'est passé.

Depuis leur formation, Primal Rite ont sorti trois 45 tours fantastiques, signé sur Revelation Records, tourné avec mon groupe Power Trip et sorti leur premier album, Dirge Of Escapism. C'est une période excitante pour le groupe et pour ceux qui les suivent et, donc, le moment idéal pour moi de discuter avec Lucy de cet album, d'éthique, de jeux-vidéos, de Bruce Lee et de la façon dont elle voit l'avenir.

Noisey : Quel est le message que tu veux faire passer, avec Primal Rite et notamment avec votre nouvel LP, Dirge Of Escapism ?
Lucy Xavier : Ce que le groupe représente, selon moi, c'est le chaos, la puissance et la clarté. Dans beaucoup de nos parties rapides, on cherche à être chaotiques comme les groupes de hardcore japonais, mais on utilise aussi la puissance du death et du thrash metal, sa précision, sa clarté. Au niveau des textes, il y a le mot « escapism » que je trouve intéressant à cause de son double sens, parce que c'est à la fois, du point de vue psychologique, le fait de fuir ce qui est déplaisant ou bassement matériel, en rêvant, mais ça désigne aussi les actions physiques et mentales qu'on entreprend pour combattre la dépression et l'anxiété. Je pense que mes textes explorent différentes façons de s'échapper du monde – parfois avec le rêve, parfois en se confrontant à la douleur, parfois par la réflexion sur soi-même. Il y a à la fois des idées intimes et des idées plus larges, de petites échappatoires et de grandes échappatoires. Le point culminant est le dernier morceau, « Immutable Law », avec les paroles « manifest a world of thought », où j'explique que si vous êtes en lutte avec vous même, à cause de la dépression ou parce que votre identité est marginalisée, il faut se donner la force de croire en votre vérité, pour donner à votre monde les formes que vous voulez qu'il ait, et y trouver la paix.

Quelle est la signification du nom Primal Rite, pour toi ? Tu parles aussi du « soi extrasensoriel », qu'est-ce que c'est ?
Eh bien, « primal », ce sont les origines, la base. J'imagine donc qu'on pourrait voir nos chansons comme, disons, une expression de l' « essence » humaine. Crue et chaotique, avec beaucoup de puissance et de groove ! Mais honnêtement, on avait simplement besoin de trouver un nom qui correspondait à notre son, et Primal Rite collait bien. Le « soi extrasensoriel » est un concept que je travaille encore à définir précisément. L'idée est née de la lecture de Kierkegaard et du I Ching, mais en gros, il s'agit du « soi » au-delà de ce qu'on construit à partir des stimuli sensoriels de base et de l'expérience. C'est plutôt mental et émotionnel, mais profondément enfoui loin du monde extérieur, et ça ne nous lâche pas. Cet autre « soi » est, à certains égards, l'exacte tension ou force qui s'exerce entre notre esprit conscient et les influences du monde extérieur. C'est une chose avec laquelle je veux développer une relation plus intime.

La pochette de l'album me rappelle celle de groupes de death metal scandinave classiques, comme Dismember et Entombed, mais au niveau son, vous êtes définitivement un groupe de hardcore. Est-ce que c'est un choix strictement esthétique ou est-ce que vous avez la volonté d'aller plus loin dans le « mélange des genres » ? Est-ce que tu veux élargir la portée de ton message, au-delà la scène punk/hardcore ? J'ai le sentiment qu'arrivé à un certain point, on prêche pour des convertis.
Ouais, enfin, on adore tous le death metal et on préfère clairement cette esthétique à l'imagerie typique du hardcore. L'idée principale derrière toutes les pochettes était la nature, parce que le monde de la nature oscille toujours entre ordre parfait et chaos total. Et puis le LP est aussi un détail « zoomé » de la pochette du 45 tours sorti sur Revelation, comme pour dire que c'est une continuation, ou un version approfondie du même truc. En fait, vous [ Power Trip] êtes un modèle de ce qu'on aimerait devenir, dans le sens où on aimerait jouer pour de nouvelles personnes et un public plus large, jouer avec plus de groupes différents, tout en gardant notre éthique hardcore et notre message et les apporter dans ces nouveaux lieux. Je ne veux en aucun cas « prêcher », mais l'accès à l'information est un aspect important du problème des classes, et je ne peux pas attendre que les gens adoptent de nouvelles idées alors qu'ils n'ont aucune connexion personnelle ni éducation adéquate pour cela. Peut-être que ma musique peut les aider, à un certain degré. Je suis ouverte à quiconque me respecte.

Le thrash est né dans la Bay Area. Est-ce que vous aviez ça en tête, au moment où vous avez formé Primal Rite ? J'entends chez vous des influences de Cleveland ou de la côte est, mais est-ce qu'il y avait aussi une volonté de rendre hommage à vos aînés ?
Côté musique, tout vient de Jake – au niveau du style, ça sort de sa tête, c'est lui le songwriter principal. Mais on adore tous le thrash de la Bay Area, c'est clair. La région est une « marmite » à groupes. La baie donne de la saveur aux gens. Prends juste Metallica et Tupac. Mais ouais, d'Exodus à AFI, la région produit des tas de trucs dont on est fans.

Tu es une nerd autoproclamée, comme moi – on a rapidement noué des liens autour de trucs comme les jeux vidéo et les BDs. Dans la société mondialisée et connectée à outrance dans laquelle on vit, j'ai l'impression que cette culture « nerd » a presque entièrement disparu. D'un autre côté, notre amitié a pu s'épanouir grâce à la capacité d'internet à entretenir ce genre de liens.
Internet a permis à n'importe qui d'obtenir une connaissance immédiate et sommaire sur n'importe quoi. Donc il suffit de regarder deux ou trois vidéos sur YouTube et de lire deux ou trois pages Wiki pour pouvoir devenir un fan hardcore de quelque chose du jour au lendemain [ Rires]. Mais les trucs qui me font péter un câble et qui me font aimer les jeux vidéo plus que jamais, c'est d'écouter des podcasts sur des gens qui ont appris à parler japonais juste pour pouvoir jouer à des jeux japonais pas encore sortis dans leur pays, ou des équipes de développeurs qui ont abattu des quantités de boulots incroyables pendant des mois et des mois, pour produire des trucs qui auront un impact sur des centaines de milliers de vies. Un vrai nerd s'investit dans ce qui l'intéresse – il y a du temps et de l'amour en jeu.

En ce qui concerne la culture internet toxique, putain oui, j'ai eu ma dose. C'est un peu à double tranchant, mais ça dépend vraiment de comment tu choisis de le voir, ou de comment tu le gères. C'est un truc qui est entre nos mains, une extension de nous-mêmes, donc si tu utilises la technologie pour explorer des idées, partager du contenu et te faire des amis, ça marchera ! Mais si tu préfères l'utiliser pour te cacher, manipuler les gens et être agressif, parce que tu es un lâche qui n'a pas de vie, malheureusement, tu pourras aussi te faire largement plaisir avec internet.

Même s'il est probable que mon expérience soit drastiquement différente de la tienne, j'ai toujours considéré que le hardcore punk avait une longueur d'avance, que c'était une scène plus éclairée que d'autres, pas seulement en musique.
J'aurais tendance à penser la même chose, oui, mais il faut aussi dire que la scène a grossi au point de tendre plus souvent vers la culture de niche que vers la contre-culture. Et ce n'est vraiment que de l'inflation, le hardcore évolue à une plus grande échelle aujourd'hui. Si tu pars en tournée avec de gros groupes, il y a des chances pour que tu croises dans le public quelques trous du cul qui utilisent cette scène pour se faire mousser socialement, jouer les gros bras et espérer tirer un coup.

Mais le hardcore peut rester parfois une contre-culture, dans les espaces plus restreints, dans les scènes locales. Comme c'est souvent le cas, plus l'objectif est resserré, moins le produit est flou. Tu trouveras ce que tu cherches si tu restes fidèle au hardcore ; ce dont tu as besoin te trouvera. Selon moi, le hardcore devrait être la voix des sans-voix, un lieu dédié au progrès.

Parle-moi plus du morceau « Demon » – j'ai l'impression qu'il parle de santé mentale, je me trompe ?
Ça parle clairement du fait de vivre avec un trouble bipolaire et d'avoir parfois le sentiment de perdre le contrôle. Parfois, quand on est dépressif, quand on est obligé de se faire du mal, on peut vraiment avoir l'impression d'être possédé et c'est terrifiant. Et la santé mentale, c'est vraiment une chose avec laquelle tu vis et tu devras vivre toute ta vie, ce n'est pas une chose qu'on arrive à vaincre. Il faut faire l'effort de trouver ce qui fonctionne le mieux pour soi et mettre en place un système de soutien, pour les moments où ces problèmes refont surface. Personne n'est parfait, et il y aura toujours des mauvais moments, mais il faut continuer à essayer, et être constructif.

Un autre morceau qui m'a marqué, c'est « Immutable Law ». Je considère qu'une société évoluée et civilisée est une société qui remet constamment ses propres normes en question, ainsi que sa propre existence. L'idéalisme est un mal, et nous devons constamment analyser et restructurer la société pour répondre aux besoins du moment présent – pas faire passer une loi quelconque, en espérant que les choses marchent comme prévu dans 20 ou 30 ans. Est-ce que c'est de ça dont parle le morceau ? Est-ce que tu as un étrange sentiment d' « ordre » dans le « chaos » ?
Ouais, je pense qu'on peut l'élargir aux problèmes de société et de développement, mais je l'ai plutôt écrite sur l'évolution personnelle et sur la vie en tant que voyage auquel on participe sans en avoir le contrôle total. Il y a un passage dans le I Ching qui compare la vie à une rivière, et ça m'avait vraiment frappée. Ça dit que tu as le contrôle de ton propre corps dans l'eau, mais que l'eau elle-même est hors de contrôle. Parfois c'est toi qui bouges, parfois c'est l'eau qui te fait bouger.

Mais oui, le titre vient directement de la seule loi immuable de la vie, qui est le changement, et le fait de devoir vivre en gardant ça en tête. Si tu te bats contre les signes de la vie et les opportunités que tu as de grandir, même si ces opportunités peuvent être des épreuves difficiles, tu es vaniteux, et au bout du compte, tu ne vas pas au bout de ton potentiel. Tu gaspilles de l'énergie par vanité, comme un nageur gaspille de l'énergie en nageant à contre-courant. Il faut être ouvert, présent sur l'instant, fluide et adaptable. Mais le premier couplet s'adresse aussi à la société, d'une certaine manière, c'est vrai. Ces paroles parlent des personnes marginalisées et des gens qui s'opposent à elles. Ceux qui nagent à contre-courant mourront plus vite.

Bruce Lee a dit « Sois comme l'eau, mon ami - sans forme, sans contours. » Il ne faisait de toute évidence pas de mauvais jeux de mots sur le fait d'être gender fluid en disant ça, mais je pense que sa métaphore s'étend à notre sujet : même si je me suis toujours identifié comme homme hétéro, j'ai, dans ma vie adulte, accepté et considéré le genre comme un spectre très large. Comment est-ce que les gens privilégiés comme moi peuvent contribuer à aider les autres à comprendre ce concept de fluidité comme l'eau, dont le flot ininterrompu érodera les « rochers » (l'ignorance obstinée) de la « tradition » (les rôles de genres stéréotypés) ?
Ah, j'adore cette citation de Lee. C'est une de mes préférées et elle est même dans ma bio Instagram. « Tu mets de l'eau dans une tasse, elle devient la tasse… Tu la mets dans une théière, elle devient la théière… Sois comme l'eau, mon ami. » Ouais, je veux dire, j'ai plein d'amis qui disent « Je suis un homme », ou « Je suis une femme », et ça marche pour eux. C'est super ! Il n'y a rien de mal à ça. Mais d'attendre que l'intégralité de la planète se retrouve dans une de ces deux choses, c'est ridicule, quand on prend en compte à quel point ces rôles sont chargés et mis sous pression à cause des médias et de l'histoire. Le corps humain est un truc tellement complexe ; et nos émotions, nos dialogues internes, nos désirs sont encore plus complexes et diverses. Il n'y a pas de raison à ce que les gens ne puissent pas être ce qu'ils disent être, tant que ça ne fait de mal à personne !

Par rapport à ce que l'on peut faire pour aider, il faut partir du fait que l'oppression est en lien direct avec les privilèges. Ce qui revient à dire qu'une personne est en position de désavantage uniquement parce que quelqu'un d'autre est en position d'avantage directement proportionnée par rapport à elle. Donc si tu vois des gens différents galérer, se faire attaquer, il faut aller vers eux directement, établir une connexion, et trouver un moyen de mettre les choses à niveau. Nous devrions tous communiquer et travailler ensemble, pour avoir tous le même accès à une meilleure qualité de vie.

Consciemment ou inconsciemment, j'ai le sentiment que les masses sont engagées dans une énorme lutte pour le pouvoir. Est-ce que tu penses que nous sommes à l'aube d'une révolution sociétale ou de la chute de la civilisation ? Comment est-ce que tu fais pour gérer le niveau de souffrance élevé auquel nous sommes confrontés chaque jour, à la fois dans le doute de soi et de la société en général ?
Ouais, on en revient aussi au sujet de « Immutable Law ». Le changement est inévitable, mec ; les flux d'énergie doivent aller quelque part, et certaines choses doivent être détruites pour que d'autres puissent être créées. Mais je ne te dirai pas que j'ai une quelconque idée de la manière dont ça va se passer. Difficile à dire. J'ai tendance à penser qu'on va vivre un effondrement, et que le changement n'arrivera que par nécessité, quand la société aura assisté à son échec total. J'ai clairement le sentiment que les systèmes qu'on a mis en place ont misérablement échoué. Mais on en aura bien profité, non ? Esclavage. Génocide. La Corée. L'Irak. Bienvenue à Jersey Shore.

En ce qui concerne la survie, eh bien, il suffit de continuer à essayer de nouveaux trucs. La vie est intense et écrasante plus souvent qu'à son tour, mais il n'est jamais, jamais trop tard pour tout recommencer, ou pour essayer quelque chose de neuf. Rencontrer de nouvelles personnes, aller vivre ailleurs, trouver un nouveau hobby, reprendre ses études. La seule source de réconfort de la vie, c'est le fait de devenir une meilleure personne, de prendre soin de soi. Ne vous laissez jamais avoir le sentiment que vous êtes dépassés par la vie, continuez à avancer. Ça ne tient vraiment qu'à vous. Contester le pouvoir en place commence aussi à votre niveau, ça commence en bas de l'échelle. Change-toi toi-même, change ta façon de parler, ta façon de vivre, et les changements dans ta vie de tous les jours affecteront ceux qui t'entourent, et tu mettras en place un tremplin qui te permettra de toucher encore plus de monde.

Qu'est-ce qui s'annonce maintenant pour Primal Rite ? Tu as des dédicaces à faire ? A quoi tu joues en ce moment ? Des commentaires désobligeants sur mon incompétence en tant qu'interviewer ?
On fait une tournée sur la côte est début avril, qui nous amènera au Damaged City Fest à DC, et on va prévoir d'autres trucs jusqu'à la fin de l'année. On a déjà deux morceaux pour notre prochain album. Dédicace aux groupes avec lesquels on tourne en Californie pour la sortie du disque : No Right, Dead Heat et Mizery. J'attends aussi impatiemment le nouvel album de Turnstile ! Mon jeu préféré de l'année dernière, c'était Nier : Automata, n'essayez même pas de venir me parler de jeux vidéo si vous ne l'avez pas testé, sinon j'ai prévu de jouer religieusement à Dragonball : FighterZ dans un futur proche. Et aussi, Jump Up Superstar, ça m'a vraiment donné l'impression que je n'avais vécu ma vie entière que pour arriver à ce moment, c'était tellement bon. Je vais conclure en disant que je t'adore et que Power Trip est mon groupe préféré à voir en live ! C'est tellement dingue et tellement important pour moi d'être devenue amie avec vous et de tourner avec vous, parce que je me souviens quand j'avais 20 ans et que j'étais fan de Power Trip et que je n'avais aucune idée de ce que j'allais faire plus tard. Alors ouais, les kids, tout est possible ! Restez impliqués dans la musique DIY - si toutefois ça vous est égal d'être tout le temps fauchés et de devoir expliquer tant bien que mal votre vie aux autres adultes.


Dirge Of Escapism, le premier album de Primal Rite, est disponible sur Bandcamp.

Riley Gale est le chanteur de Power Trip. Il est sur Twitter.