Ho99o9 ont plus appris en écoutant le Wu-Tang qu'en allant à l'école

Nous avons rencontré le duo punk-rap new-yorkais pour discuter des problèmes de notre époque : les rappeurs en T-shirts de metal, la pertinence des slogans de Crass et le statut mainstream de Gucci Mane.

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mai 29 2017, 10:21am

Sur le papier, le duo Ho99o9 peut faire sourire, tant on a appris à se méfier des rappeurs en T-shirts de metal. Dernier rejeton en date de la génération punk-rap, qui s'est appuyée sur les épaules des grands frères Def Jux et Anticon pour injecter de la transversalité et du bruit dans le hip-hop américain, TheOGM et Eaddy (non ce ne sont pas leurs vrais noms) ont pourtant touché juste à un endroit : ils n'essaient pas de jouer les artistes totaux en mal de reconnaissance intellectuelle. Ho99o9 est juste un groupe punk hardcore avec des rappeurs ou l'inverse. Plus proche de la folie destructrice de Japanther ou The Death Set que des concepts foireux de Clipse ou d'un album de Death Grips avec Bjork, le duo américain n'est rien d'autre que le produit des grandes banlieues new-yorkaises, qui rêvent de croquer la pomme comme à la grande époque où les outsiders étaient encore les bienvenus dans la pop culture. Butthole Surfers du rap ou ODB du punk ? On verra sur la longueur...

Noisey : Pour vous, la musique est le meilleur média pour vous exprimer et diffuser votre message ?
TheOGM : La musique est la principale façon de communiquer dans le monde si tu regardes bien les choses, mise à part les news à la télé peut-être. Tout le monde a sa playlist préférée, son rappeur favori et en fonction de ce que les gens écoutent, ils absorbent le discours que les musiciens leur transmettent, qu'il soit politique ou complètement vide de sens. Quand tu regardes des groupes comme Crass ou Black Flag, le message entre dans ta tête dès que tu regardes leur logo. Tu vois ces symboles étranges et tu sais que tu as affaire à un groupe politique. Le message que l'on donne à travers la musique est plus fort et universel que n'importe quelle école ou n'importe quel président. J'ai plus appris en écoutant le Wu-Tang Clan qu'en allant en cours, perso.

Eaddy : On n'a aucun contrôle sur ce que les gens vont faire de notre message. La chose que l'on peut contrôler en revanche, ce sont nos mots, la façon dont on diffuse notre discours, et la musique qui l'accompagne.

Hier, j'ai fait une interview de Kevin Martin (The Bug) et il disait que pour lui, la musique ne doit pas être un accessoire comme c'est souvent le cas de nos jours. La musique doit être l'élément central de notre existence.
Eaddy : Pour moi c'est le cas. Du plus loin que je peux me souvenir, j'enregistrais la radio sur des K7 et je réfléchissais à comment me sapper pour refléter mon appartenance à un style musical.

En France, récemment, les mouvements sociaux ont repris des punchlines de rappeurs comme slogans politiques (que ça soit Sch ou PNL). Vous vous sentiriez comment si ça vous arrivait ?
Eaddy : Comme on disait toute à l'heure, on n'a pas de contrôle sur notre message mais je serais putain d'honoré si ça arrivait. Tu veux mes paroles ? Je te les donne, prends-les et va te battre avec !

Ca vous embête que les gens ne comprennent pas vos paroles, comme en France par exemple ?
Eaddy : Non pas vraiment, car l'énergie qu'on déploie en live nous permet de leur faire croire en notre idéal. Le message passe par l'intention qu'on met et ensuite c'est à eux de faire le chemin pour lire les paroles et aller un peu plus loin.

Vous avez une punchline en tête qui vous a marqué chez un autre artiste ?
TheOGM : « Jesus died for his own sins, not mine ».

Eaddy : C'est de qui ça ?

TheOGM : Crass.

Votre album s'appelle United States of Ho99o9. C'est un point de vue américain ou vous vous exprimez sur un contexte plus universel ?
Eaddy : C'est universel. Mais le point de départ c'est qu'on se regarde dans le miroir même si c'est pas joli joli. Le chaos américain est le reflet de ce qui se passe un peu partout dans le monde. Mais nous ce qu'on veut faire, c'est provoquer un électrochoc.

Le rap a souvent un côté très nombriliste, égocentré, là où le punk hardcore a une visée plus collective. Vous vous situez comment là dedans ?
TheOGM : Exactement au milieu de ces deux tendances . C'est pour ça qu'on a choisi ces « 9 » dans notre nom et ce délire de secte. C'est une façon de dire, on ne choisit pas de camp, on crée notre propre monde avec ses règles. On fait ce qu'on veut quoi.

Vous êtes nés à Jersey avant de bouger à New York, comment c'était de grandir là bas ?
TheOGM : On habitait à Jersey mais on passait notre temps à aller à New York pour voir des concerts et faire la fête. Tout le monde pensait qu'on habitait à Brooklyn en fait.

Eaddy : c'est le schéma classique des « Jersey boys » un peu ploucs qui prennent le train pour aller à New York, avant de partir vivre à L.A. Mon père était bassiste, il y a toujours eu plein de musiciens qui trainaient à la maison. Au début, c'était pour le fun, et puis un jour on a donné un nom à notre truc et c'est devenu sérieux, on a commencé à faire des concerts et c'était parti.

Vous êtes de la génération pré-Internet ?
Eaddy : Ouais, j'ai 32 ans, donc quand j'étais plus jeune, j'avais pas Internet. Quand je voulais écouter de la musique, c'était la radio ou rien. C'était une chouette époque, il fallait se décarcasser pour trouver des sons, des disques, aller aux concerts. Mais bon, maintenant, le fait d'avoir tout sous la main est assez excitant aussi.

TheOGM : Le truc c'est qu'Internet a complètement brouillé les pistes de styles, d'époques. Souvent, je découvre un groupe et je n'ai aucune idée si c'est sorti il y a 30 ans ou il y a 3 jours.

Eaddy : Mais la saturation actuelle est un peu flippante. Je vois des gens porter des T-shirts de groupes qu'ils n'ont jamais écouté. Ce que je déteste là dedans, c'est la façon dont Internet peut faire d'une contre-culture une simple mode ou la tendance du moment. Tu veux être « hardcore » un jour, tu tapes ça dans Google et tu peux écouter tous les albums clés en 3 jours et voilà. C'est naze.

Je vois que tu portes un hoodie Dillinger Escape Plan. Ils ont annoncé la fin du groupe avec un communiqué assez déprimant sur leur épuisement et leur vieillissement. Vous y pensez à cette fatigue et cette lassitude qui vient quand la musique est un job comme un autre ?
TheOGM : Honnêtement je n'y pense pas. La musique m'a tiré d'un job de merde que je ne voulais pas faire. Chaque matin je me levais en me détestant de faire ça et là ce n'est plus le cas. Franchement, je serai toujours là sur scène à 70 ans, à enlever mon T-shirt et à danser torse nu [rires].

Eaddy : Mais ils sont là depuis tellement d'années ces groupes. Regarde Iggy Pop mec, depuis combien de temps il fait ça ?

Trop longtemps peut-être. On parle beaucoup de musique indus à votre sujet. C'est une grosse influence ?
TheOGM : Non non. J'aime le concept d'incorporer des sons industriels dans notre musique, mais on n'écoute pas vraiment de groupes indus. Les gens passent leur temps à nous comparer à des groupes que je n'ai jamais écouté.


[Petite ellipse pendant laquelle je leur parle de Throbbing Gristle et Genesis P-Orridge, dont ils n'ont jamais entendu parler et qui se termine par « c'est punk rock ! »]

Le crossover punk rap est devenu une mode comme une autre. J'ai bossé avec B L A C K I E par le passé, et il était vraiment saoulé d'être sans cesse relié à Death Grips. A tel point qu'il a fini par faire un disque de free jazz...
Eaddy : Tu veux savoir pourquoi B L A C K I E a les boules ? Il n'y a pas longtemps, on l'a vu en concert avec nos potes de Show Me The Body. Et je me suis rappelé que je l'avais vu une première fois il y a 6 ans, avec Japanther et Ninjasonik. À l'époque, je n'y connaissais rien au punk, je me suis retrouvé face à ce gars qui jouait sur le trottoir, agrippait les mecs du public et leur hurlait dessus. C'est un O.G., il est là depuis super longtemps, c'est un punk, il est plus que légitime.

TheOGM : C'est devenu cool d'être « dur » et crossover, de porter des T-shirts de groupes metal. Les rappeurs veulent être des rock stars, mais c'est un peu bidon. Il faut toujours regarder devant et ne pas se fondre dans cette mode punk-rap. B L A C K I E s'est déjà éloigné de tout ça, cet enfoiré crie et défonce un saxophone ! Mais il devrait être flatté d'être copié par Death Grips. C'est eux qui ont mis cinq ans à le trouver...

Vous avez écouté « Black Hoodie » de Body Count ? Ice-T lui essaie encore de garder un pied dans l'underground et un autre dans le mainstream.
Eaddy : Oh non pas Body Count, c'est embarrassant... On vient de l'underground, de la saleté. Donc réussir à pénétrer les sphères mainstream, c'est ça le challenge. Ramène nous Miley Cyrus ! J'aime pas la radio, la musique mainstream, mais défoncer leurs barrières, c'est ça qui m'intéresse. Regarde DMX ou le Wu-Tang, ils étaient hardcore. Qui va traiter DMX de vendu ? Tu peux être à la fois dur et mainstream.

Oui mais tous les exemples que tu me donnes datent des années 90, maintenant c'est plus compliqué, voire impossible. Il n'y a pas de Kurt Cobain ou un mec aussi dérangé qu'Old Dirty Bastard pour devenir une star mainstream.
Eaddy : C'est vrai, c'est plutôt le contraire, ce sont plutôt les gens mainstream qui pètent les plombs aujourd'hui.

Même Gucci Mane n'est pas vraiment considéré comme un mec « mainstream »...
Eaddy : La rue aime Gucci Mane. Et en même temps il est capable de faire des featurings avec Rae Sremmurd et Drake. Mais tu ne le voies pas chez Jimmy Kimmel non plus. Quelque part, c'est un peu ce terrain intermédiaire qu'on vise.

Et votre business plan, il donne quoi ?
On ne réfléchit pas non plus en termes de plan de carrière. J'ai envie d'être connu, c'est sûr, mais je ne vais pas jouer le jeu des médias ou faire un morceau sur tel ou tel sujet parce que ça peut aider ma carrière. Nique ça. On fait de la musique pour nous, point barre.


United States of Ho99o9 est sorti sur Toys Have Powers et 999 Deathkult.

Ho99o9 seront en concert le 11/07 au festival Garorock (Marmande) et le 15/07 au festival Afropunk (Paris).