© Spyros Rennt

Patinoire au Berghain, roulis hard tech et soundsystem-pelleteuses : on était au CTM 2019

De quoi redonner tout son sens à l'expression « Holiday on ICE ».

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12 février 2019, 1:05pm

© Spyros Rennt

Un festival organisé en plein cœur de l’hiver berlinois constitue déjà en soi une aventure. Le CTM double la dose en se dédiant exclusivement aux « musiques aventureuses », formulation attractive mais vague qui ouvre grand le champ des possibles. Envoûtantes ou trépidantes, minimalistes ou excessives, les musiques électroniques – de l’ambient au gabber – représentent une large part du spectre couvert par le festival. S’y ajoutent des avatars de rock sombre ou extrême (metal, noise, stoner, doom…) ainsi que diverses expériences sonores hors normes. Réparties dans plusieurs lieux de la ville, entre concerts, installations et soirées club, les réjouissances durent au total dix jours - presque rien.

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au club Griessmühle.

Cette année, 20ème édition oblige, les organisateurs ont voulu marquer le coup et briser leur image de sérieux avec une initiative insolite : l’aménagement d’une patinoire temporaire dans la Halle du Berghain, imposante salle bétonnée attenante au club. Rehaussée d’une installation lumineuse et mise en musique chaque jour par des DJ’s différents, ladite patinoire a surtout fait sensation en raison de son revêtement : non pas de la glace mais un matériau synthétique imitant la glace. Il n’en fallait évidemment pas plus pour déchaîner les passions sur Facebook, creuset des vanités contemporaines. Sans entrer dans cette passionnante polémique, disons simplement que la simili-patinoire nous a laissé de marbre, la chose (glace ou pas glace) présentant un intérêt très limité, passé l’inévitable effet de curiosité.

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© Christopher Bauder

The Mantis, installation audiovisuelle présentée à l’étage inférieur de la Halle, s’est avérée nettement plus marquante. Conçue par l’artiste berlinois Nik Nowak en collaboration avec Kode 9 (pour le son) et Moritz Stumm (pour la vidéo), l’installation a pour éléments principaux deux pelleteuses customisées en sound-systems massifs et séparées par une clôture barbelée. Derrière chaque pelleteuse, d’où émane une bass music chaotique, se dresse un écran, soumis à un mitraillage d’images venant notamment de films de propagande et de pubs. A la fois happant et secouant, l’ensemble offre une intense évocation de la « guerre sonique » qui a opposé Allemagne de l’Est et Allemagne de l’Ouest de 1961 à 1965, les deux camps bombardant de la propagande via des camions bardés de haut-parleurs postés de chaque côté du Mur de Berlin…

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soirée Raster Noton

S’agissant de la programmation strictement musicale, le festival attaque fort avec une soirée longue durée au Berghain. Dans la salle principale, la tendance est plutôt au live expérimental durant les premières heures de la nuit, avec, par exemple, l’électro-techno bruitiste du duo iranien Temp-Illusion. Ça vrille bien le crâne mais ce n’est pas exactement le genre de chose qui fait chavirer le dancefloor. A partir de 5h du mat’, radical changement d’ambiance : Zitto, Kancheli et Ndrx – tous trois résidents du Bassiani (LE club techno de Tbilissi) – prennent les commandes en back-to-back et déclenchent un raz-de-marée extatique en balançant de vrombissants roulis hardtech et acidtech.

À l’étage au-dessus, au Panorama Bar, le Japonais Rui Ho paie sa tournée de tech-house funky tandis que le jeune Black américain quest?onmarc sert un cocktail bien frappé, en mode ghetto-house. Visiblement pas en recherche de consensus, il réussit à vider le dancefloor, lequel se repeuple vite dès que Tama Sumo, vieille habituée des lieux, prend le relais et remet le curseur à un niveau plus fédérateur.

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au club Griessmühle.

Le lendemain, les ébats nocturnes se déroulent à Neukölln, plus précisément à Griessmühle, l’un des clubs berlinois les plus ardents du moment – à fréquenter en particulier lors des Cocktail d’Amore, turgescents marathons hédonistes organisés par le duo Discodromo. Investi pour la première fois par CTM, le club, débordant de monde, va vibrer sans discontinuer tout au long d’une soirée résolument transgenre, déployée sur deux dancefloors. Baptisé Floorgasm, le second dancefloor tient tout à fait les promesses de son nom et se transforme en bouillant vortex de rythmes.

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au club Griessmühle.

Très attendue, Juliana Huxtable renverse l’assistance avec un mix éclectique et hyper énergique, entre hip-hop survolté, bass music trépidante et techno vigoureuse. Pangaea embraye en appuyant fermement sur l’accélérateur techno et LSDXOXO, DJ 100 % queer, entraîne tout son petit monde jusqu’à l’aube sur un flux musical sensuel et sans tabou – de Kylie Minogue à de la techno bien martiale. Du côté du premier dancefloor, également bien agité, se distingue la prestation de Sarah Farina, aussi anguleuse que nerveuse. Au final, une soirée vraiment dense et stimulante.

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Lucy Railton

Variant les plaisirs, CTM propose un autre genre de stimulation, moins physique, avec des concerts de musiques (plus ou moins) expérimentales présentés au HAU, très dynamique complexe théâtral situé à Kreuzberg. Dépourvu de tout relief scénique, le live de Thomas Ankersmit donne l’impression tout sauf exaltante de voir un informaticien bidouiller derrière son écran pour faire jaillir une musique atmosphérique plutôt prenante mais assez convenue. Mêlant violoncelle et électronique, Lucy Railton élabore une sorte de musique de chambre post-moderne, striée de brisures et interférences. Singulière, l’expérience paraît toutefois un peu trop sage et lisse.

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Thomas Ankersmit

Encore plus singulière se révèle la performance du binôme Maja Ratkje et Katarina Barruk. Toutes deux génèrent des strates de sons assez incroyables avec leur voix, auxquelles s’ajoutent parfois de discrètes couches électroniques. L’ensemble flirte par moments avec le délire new-age mais a le mérite de vraiment sortir de l’ordinaire.

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Musicien très actif et créatif, dont la cornemuse est l’instrument de prédilection, Erwan Keravec s’attache notamment à réinventer la musique traditionnelle bretonne.

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Erwan Keravec

Dans le cadre de ce CTM 2019, il présente Sonneurs, projet porté en quatuor avec Mickaël Cozien (biniou koz) Erwan Hamon (bombarde) et Guénolé Keravec (trélombarde). Découpé en pièces courtes, lancinantes et souvent dissonantes, le concert – dont la puissance de résonance est amplifié par un dispositif scénique très évolutif – emmène le public aux confins de l’inouï : venant de loin et prenant le large, une musique éminemment intrépide au grisant parfum d’aventure.

Jérôme Provençal est sur Noisey.

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