© François Dettwiller

Prince Waly et Feu! Chatterton sont sur un bateau, qui fait couler le bateau ?

Ou comment la voix insupportable du second a réussi l'espace de quelques secondes à gâcher l'excellent nouvel album du premier.

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01 février 2019, 11:56am

© François Dettwiller

Jusqu’ici, j’avais réussi un peu miraculeusement (mais un peu adroitement aussi je dois dire) à échapper à Feu! Chatterton. Il y avait pourtant eu pleins de signes censés m’attraper par le col : une couverture un peu repoussoir des Inrocks, des bouts d’interviews glanés ici et là, et plus globalement un matraquage outrancier et assez pénible de la part de la presse et des autres – c’est assez commun pour ce genre de cas, mais ça n’aide jamais vraiment.

Uniquement grâce à des signes extérieurs qui ne disent pas forcément toujours grand-chose sur la marchandise, j’avais donc passé mon chemin, considérant toujours le groupe (encore une fois, j’insiste : sans avoir écouté un seul de leurs morceaux) comme une énième émanation Inrocks Lab. Mais vêtu cette fois de petits plus-urticaires qui les démarquaient de la masse, avec en premier lieu une référence cucul dans leur nom au poète anglais Thomas Chatterton, suicidé à l’âge de 16 ans et argument de vente encore plus pénible que Baudelaire pour les lycéens qui jouent aux poètes maudits - car eux pensent être plus finauds que les autres en recyclant un signe d’appartenance culturel déjà bien poncé par Gainsbourg ou Lawrence de Felt.

Ce qui plaçait d’emblée Feu! Chatterton dans la catégorie des petits malins et des bons élèves, ceux qui citent Television et Bashung, Gainsbourg et Aphex Twin tout en se trimballant des boulets beaucoup trop lourds à porter - et a fortiori creepy - pour être fortuits (se revendiquer d’une tradition littéraire du rock, porter la moustache, se fringuer comme un agent d’assurance avec son petit Barbey d’Aurevilly illustré à la main).

De quoi avoir affaire d’office au pire du pire du revival terroir qu’on nous avait vendu ces dernières années aux côtés de Juliette Armanet et de l’autre meuf dont j’ai oublié le nom qui a voulu ressusciter Jeanne Mas ; un spécimen hypothétiquement bien, bien plus dangereux que Grand Blanc, Radio Elvis ou consorts dans ses manières doucereuses de start-uppeurs du spleen adolescent, toujours prêts à dégainer les bonnes références, petits pas chaloupés & bien peignés, ne surtout pas déborder car après, ça pourrait segmenter.

Je réussis à tenir cette stratégie d’évitement pendant cinq bonnes années. Et, très franchement, je n’aurais pas misé sur Prince Waly pour me faire dévier du chemin - ou me refoutre en plein dedans, c’est selon. Quoiqu'il en soit, je plongeais involontairement les deux mains et les deux pieds dans la marmite peu ragoutante que j’avais évitée pendant si longtemps en écoutant d’une oreille plutôt distraite BO Y Z, deuxième maxi en solo du rappeur de Montreuil sorti en fin de semaine dernière, après des disques produits en duo avec Big Budha Cheez notamment.

Le morceau-titre me prit d’autant plus par surprise qu’il était placé en dernière position sur le disque, disque dont je n’attendais au demeurant pas nécessairement grand-chose (même si j’ai toujours eu de la sympathie pour Prince Waly). Mais BO Y Z était plaisant à l’écoute, et donc rétrospectivement suspect : du morceau d’ouverture « Marsellus Wallace », tout en teintes poisseuses et cinématographiques, à la rêverie jazzy de « Ma Chaussure », en passant par l’incursion pop « Girl » avec Enchantée Julia ou encore aux répétitions de « Plan » avec Alpha Wann, on avait affaire à un album composite qui tenait la distance, ce qui n’avait pas été le cas avec les disques de Prince Waly jusqu’ici.

Jusqu’au dernier morceau donc, qui fit tout basculer. Et me donna l’impression que Prince Waly avait pris soin de m’installer pendant près d’une demi-heure dans un canap’ bien confort, non pas pour me mettre à l’aise, mais pour me tendre un piège. Alors que j’avais baissé la garde et m’étais emmitouflé dans ce doux cocon les yeux fermés, il n’avait plus qu’à assouvir sur moi ses bas instincts, et subrepticement me chier sur le torse.

Ça n’avait duré que quelques secondes, mais je reconnaissais ce reflux gastrique de Charles Aznavour, cette tartine à goitre mal régurgitée d’Edith Piaf comme si je l’avais entendu (et attendu) toute ma vie. La voix insupportable du chanteur de Feu! Chatterton sur le morceau « BO YZ », sa manière de rouler les « r » comme Mistinguett alors qu’on est en 2019 n’était pas alors seulement un affront à tout ce que je défendais en musique ; elle était comme un océan, abritant à elle seule l’étendue de mes haines passées, présentes et futures.

Vint donc l’inévitable question : pourquoi ? Pourquoi s’être adjoint les services du pire de France et se tirer une balle dans le pied de façon aussi spectaculaire ? Au-delà de la fâcheuse impression de m’être fait complètement niquer, je n’en voulais pas tant à Prince Waly qu’à moi-même d’avoir, l’espace de quelques instants, baissé la garde. D’autant que cette petite crotte de bique sur la ligne d’arrivée aurait pu être évitée, tant la production du Montreuillois n’avait été jusqu’ici qu’une montée en puissance continue, sa nouvelle signature chez Sony devant lui ouvrir les voies d’une notoriété nouvelle amplement méritée.

Et d’autant plus que Prince Waly a quelque chose bien à lui, assez insulaire et assez beau, une science du fantasme et de la cinématographie qui le fait échapper aux joey badasseries suce-boulesques des 90’s. On le voit mal, par exemple, sortir un morceau révérencieux avec force clins d’œil lourdingues au boom bap et à la Seine-Saint-Denis – quelque chose dont le titre pourrait être « 93 til Infinity ». Peut-être tout simplement parce que Prince Waly ne prend pas le creuset rétro pour en faire une copie de bon élève, mais plutôt comme une base pour y fabriquer sa propre fantasmagorie. C’est peut-être pour ça qu’il a débauché Feu! Chatterton au final, ces jeunes gens si doués dans la mise en scène d’eux-mêmes.

Ou alors parce que plus rien n’a de sens et que tout est permis en musique désormais. En tout cas on est prévenu, on va devoir s’avancer avec des yeux derrière la tête sous peine de s’en prendre une dans l’oreille.

L'album BO Y Z de Prince Waly est sorti fin janvier.

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