Dansons gaiement sur le cadavre fumant de la vieille Europe avec Eszaid

On rattrape l'épatant album du producteur parisien sorti en fin d'année dernière sur son label Collapsing Market, avant son passage à la Station ce soir - et l'effondrement de notre civilisation dans la foulée.

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14 mars 2019, 2:08pm

En créant le label Collapsing Market en 2014 avant même la naissance du concept plus ou moins fumeux (mais tellement à mode) de collapsologie trouvé par Pablo Servigne et Raphaël Stevens pour parler de la science de l'effondrement, les deux Parisiens Louis Vial et Cyrus Goberville ne se doutaient pas que leur travail à eux fraierait plus ou moins vaguement avec des idées d'eschatologie, de ruines de notre civilisation, de la mort annoncée de l'industrie capitaliste, tout ça. Mais heureusement pour eux (et pour nous), toutes ces questions sont chez eux plus affaire de motif que de véritable thème - tout le monde sait qu'il n'y a sûrement pas pire que la musique à thème, sans parler de sa sous-catégorie encore plus effroyable - la chanson à thème.

Car Louis Vial, sous son nom de scène Eszaid - pardonnez du poncif - est un artiste. C'est-à-dire qu'il fait à peu près ce qu'il veut de la matière qu'il a entre les doigts, cette pâte ductile qu'il peut manipuler à loisir et selon le gré de ses envies. Sur son album Eurosouvenir, sorti sur Collapsing Market seulement en fin d'année dernière mais qu'on ne rattrape que maintenant parce qu'on est nuls, il cite le Faux Coupon de Tolstoï (sur le morceau du même nom), se lamente des ruines, et se rappelle au bon souvenir (ou au souvenir qui n'a pas encore eu lieu, fréquence mentale qui permet de mettre l'avenir dystopique et le passé idéalisé en surimpression comme si c'était la même chose) d'une Europe païenne et en déperdition, donc forcément un peu fantasmée.

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© Léonard Méchineau

Il y a toujours un risque de porter ainsi ses intentions et ses influences en bandoulière, de jouer au jeu de petit malin de la référence et du regardez-moi comme j'ai bien vu tous les Bresson. On les connait les mecs qui projettent La Jetée en concert et qui sonnent comme une quelconque crotte de groupe de rock français, ils ne sortent rarement des caves de Belleville où ils devraient d'ailleurs croupir jusqu'à la fin des temps (ah tiens on y revient), mais ça n'est que mon avis. Et puis j'ai beau me gratter la tête en fronçant les sourcils, je ne sais pas vraiment où Eszaid veut en venir ni par quel bout le prendre lorsqu'il convoque ses souvenirs de vacances d'Alicante ou qu'il s'extasie devant les billets de banque de 0 euros (photo ci-dessus) glanés lors de ses voyages à travers les gargotes à touristes de la vieille Europe. Se désole-t-il d'une supposée fin de l'histoire et des idéologies, ou se gargarise-t-il de la déliquescence du monde ? Est-il fascisant ou idéalisant, eurosceptique ou ethnocentrique ?

On n'en saura guère plus à la fin de l'écoute d'Eurosouvenir, et à vrai dire ça n'a pas vraiment d'importance, car c'est avant tout un petit disque de techno expérimentale plutôt très bien foutu (tantôt 4/4, tantôt oblong), et un peu plus finaud que le premier Ron Morelli venu - c'est tout ce qu'on lui demande après tout. Libre à nous ensuite d'y projeter nos propres images mentales, nos fantasmes et nos obsessions, ce que ne manquera pas de faire tout un chacun ce soir à la Station - Gare des Mines, où sera invité le monsieur à côté d'autres plus ou moins jeunes zazous du même acabit. Ça se passera dans le cadre de la première édition d'Entente Cordiale, cycle de concerts et de projections bimestrielles. Vous avez toutes les infos ici.

L'album Eurosouvenir d'Eszaid est sorti en fin d'année dernière chez Collapsing Market. Il est disponible ici.

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