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Depuis 40 ans, Marc Hollander, fondateur du label Crammed Discs, règne sur le monde de la musique libre

« Je gère une multinationale spécialisée dans le trafic musical en tout genres. Une ménagerie, dans laquelle on trouve des irako-hongrois, des new-yorkais persans, des bluesmen éthiopiens. »

Théophile Pillault

Théophile Pillault

Un catalogue de plus 350 références devenues toutes sans exception des références dans leur genre, les récents lancements (réussis) de Rozzma, Mathias Aguayo ainsi que de l'ex-Soapkills Yasmine Hamdan : depuis près de 40 ans, Crammed Discs règne sans partage sur la musique libre.

Campé à deux pas de l’Université Libre de Bruxelles, Marc Hollander son fondateur, continue d’en tirer les ficelles, tranquillement et avec modestie, comme un seigneur de cartel colombien : « Je gère une multinationale spécialisée dans le trafic musical en tout genres. Une ménagerie, dans laquelle on trouve des irako-hongrois, des new-yorkais persans, des bluesmen éthiopiens. »

Si le nom de Crammed Discs vous est vaguement familier, mais que vous n’avez finalement écouté du catalogue qu’Acid Arab parce que vous les avez vus en festival cet été, sachez que Marc Hollander concocte depuis fin décembre 2017 de long mixes, disponibles librement ici. Des sélections – toutes labellisées Crammed Discs –, pour mieux comprendre ce qui anime les programmations d’événements comme les Transmusicales de Rennes, le Festival Mimi à Marseille ou le bien nommé Worldwide à Sète. Et bien au-delà, aussi.

Nous sommes allés passer un moment avec Marc Hollander pour parler punk exotique, fin de la nation belge et deals à 360°.


Noisey : Tu as toujours expliqué que Crammed était lié à Bruxelles… À quoi ressemblait la ville aux débuts du label, avant l’arrivée de l’administration européenne ?

Marc Hollander : Bruxelles, dans les sixties, était une ville bourgeoise. Et sombre. Comme beaucoup d’autres grandes villes européennes d’ailleurs. Policée et sans relief. Au tournant des années 80, de plus en plus d’artistes s’y sont installés, pour le cadre de vie et la position centrale de la ville, qui attirait de plus en plus. En même temps à cette époque, nous manquions assez cruellement de lieux de diffusion. Il n’y avait pas encore cette floraison de salles, de clubs et de bars que l’on connaît aujourd’hui. Moi j’écoutais de la musique expérimentale, du rock progressif et psychédélique… On a monté Aksak Maboul, qui contenait déjà pas mal d’embardées musicales internationales, de sonorités berbères par exemple. Le label découle vraiment de ce groupe. De ce brassage d’invités, d’influences et d’envies. Crammed est un label transgenre.

Pour moi c’est carrément un projet antiraciste.
[Rires] Disons que c’est un projet transfrontalier ! Mené par un musicien phobique des cases et des étiquettes. Après, le mélange pour le mélange, ça peut aussi donner des trucs horribles, hein ! En fait, je pense que les Belges ne voient pas le monde par le prisme mono-civilisationnel, comme c’est le cas pour beaucoup d’autres pays européens. Le concept de Nation est encore très flou ici. Notre ville est hybride. Bruxelles est une terre de rencontres et d’accidents. La dimension aléatoire, instinctive marque et continu de marquer la dynamique du label. Et puis, de façon un peu plus structurelle aussi, dès le départ, Crammed a eu deux-trois fans en Europe de l’Est comme une poignées d’auditeurs au Japon. La distribution a donc été envisagée d’entrée vers l’étranger. La Belgique ne représente pas un marché suffisamment important pour supporter les sorties du label.

On a du mal à imaginer que vous avez sorti plus de 350 disques uniquement à l’instinct. C’est le cas pourtant. Notre fil rouge a toujours été 100 % intuitif. On n’a jamais investi une scène musicale en se disant, « ok là on va cartographier tous les groupes de telle ou telle partie du monde. » On fonctionne aux rencontres, aux échanges, au voyages. Crammed est lié à Bruxelles, mais ce label n’existe que dans sa capacité à justement sortir du territoire belge. Lorsqu’on a inauguré un sous-label comme Ziriguiboom, c’est juste parce qu’on m’avait fait suivre une cassette avec plein de morceaux brésiliens. Et qu’on s’est dit qu’il y avait là quelque chose à faire[*]. Et puis nous ce qu’on aime, c’est de bosser avec des artistes vivants. Les rééditions, les collections, complètes et savantes, ça vaut pour les labels de diggers mais ce n’est absolument pas notre esprit. Lorsque Vincent [Vincent Kenis, lui-aussi membre d’Aksak Maboul et associé de Marc Hollander chez Crammed Discs] a signé Konono n°1[**], il est allé les chercher à Kinshasa. De la même façon, avec un projet comme Kasai Allstars[***] ont est vraiment dans la création in situ, organique et pulsionnelle. Être un label, c’est accompagner le développement de la carrière d’un artiste. On donne peu dans le one-shot. Tu peux toujours connaître des désillusions avec des groupes, mais l’idée, c’est de se suivre, de grandir ensemble.

Même lorsque plus personne n’achète de musique ?
Je ne suis pas passéiste par rapport à l’histoire de l’industrie musicale. Surement parce que je me souviens encore très bien des coups engrangés à l’époque par une seule journée de studio. C’est la raison pour laquelle on signe plutôt des deals à 360°, qui comprennent le live et l’édition. C’est l’effort que nous demandons à nos artistes. Auparavant pour vivre, il fallait vendre des disques. Aujourd’hui, c’est trouver un tourneur qui permet aux musiciens d’exister. Et, en toute modestie, Crammed Discs a développé un réseau aujourd’hui suffisamment important, d’agents, de festivals comme de programmateurs, pour permettre à ses artistes de faire de la scène, donc ça fonctionne.

Beaucoup de labels indés se targuent de n’avoir jamais ouverts de sous-labels et d’avoir ainsi conserver leur intégrité de catalogue...
Écoute, on a finit par ouvrir des filiales pour faire du rangement, rien de plus. On ne le fait plus d’ailleurs à ce jour. De toutes façons, cela ne nous a jamais empêché d’avoir, tout au long de la vie du label, des images changeantes, et des perceptions instables de la part de notre public et surtout de la presse. Par exemple toi, tu nous vois comme un label de quoi ?

Heu, je sais que tu n’aimes pas trop le mot, mais plutôt de World.
Et bien tu vois, d’autres nous prennent pour un label de Post-Punk. Dans les eighties, on était considéré comme un label New Wave alors qu’on sortait du jazz éthiopien avec Mahmoud Ahmed. Dans les nineties, on disait de nous qu’on avait une identité très acoustique alors qu’on sortait les compilations Freezone, qu’on avait les oreilles braquées sur la techno de Detroit et qu’on signait More Songs About Food and Revolutionary Art de Carl Craig. On est habitués.

Tu es content de l’évolution de Crammed Discs aujourd’hui ?
J’aime beaucoup ce qu’est le label aujourd’hui. Avec Mathias Aguayo, Rozzma ou un groupe de pop expérimentale comme Aquaserge, Crammed correspond bien à mes goûts.

Dans sa dimension progressive ?
Je n’aime pas ce mot, laissons-le à ceux pour qui il signifie quelque chose… J’aime le fait que nous revenions à la musique expérimentale et surtout électronique, qu’on a forcément moins bossé au tournant des années 2000 pour cause de musiques brésiliennes. On sort d’ici peu le duo électro-rock Nova Materia , qui ont déjà sorti un EP chez Kill The DJ, ainsi qu’un projet avec un Londonien de Lagos, Ekiti Sound , de l’électro sous fortes influences nigériennes. Et puis on est en studio avec Aksak Maboul, pour un nouvel album qui devrait sortir l’année prochaine !

Dernière question, si je te dis Damso, Roméo Elvis ou Angèle tu me réponds ?
Rap belge ! Mais je te dis aussi que je ne sais pas trop ce qu’on pourrait apporter à Angèle. L’inverse est sûrement vrai d’ailleurs !



[*] Vingts ans après sa création, Ziriguiboom est juste devenu une des plus influentes référence en matière de musiques actuelles brésiliennes. Le sous-label de Crammed Discs a notamment ouvert la voie à Zuco 103, Bebel Gilberto, Cibelle ainsi qu’au regretté Mitar “Suba” Subotić (sorti en 1999, son album posthume São Paulo Confessions est un pur classique du genre).

[**] Jetez-vous immédiatement sur le 7 titres Congotronics , dont le thème a d’ailleurs fait la gloire de The Ex lors de leur tournée européenne d’il y a une bonne décennie (sur une prod de Steve Albini rappelez-vous).

[***] Kasai AllStars, méta-collectif d’environ 25 musiciens dont près de six solistes, provenant de cinq groupes, tous originaires de la province du Kasaï (R.D.C.), mais issus de cinq ethnies différentes, considérées comme incompatibles jusqu'à ce que ces artistes décident d'unir leurs forces pour signer une discographie aussi bordélique que jouissive, réalisée par Vincent Kenis, sortie évidement chez Crammed.

Le site de Crammed Discs vaut toutes les facs de musicologie.

Théophile est sur Twitter