Photo - Josée Hardy Paré

Parachuté au nord du Québec, un journaliste musical lutte pour sa survie

Une semaine au FME, le festival de musique émergente d'Abitibi-Témiscamingue (oui, parfaitement).

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29 septembre 2017, 10:06am

Photo - Josée Hardy Paré

Cette année, le parcours du combattant que représente le FME a commencé pour moi dès le RER B en direction de l'aéroport, dans lequel une cinglée a eu la bonne idée de lire à voix haute un livre sur la Gestapo, appuyant bien les mots « assassinat », « 1936 » et « perfection », me faisant craindre dès le départ que mon expédition n'allait pas se dérouler sous les meilleurs auspices. Il faut dire que je me rendais au Festival de Musiques Emergentes au nord du Québec armé de quelques appréhensions : soit un festival où je ne connaissais pas la moitié de la programmation, qui a la réputation d'être aussi chargé que le South by Southwest et qui a l'air d'être sur-subventionné, aussi bien par l'office du tourisme que par l'équivalent de la Sacem locale. En bref, je ne savais absolument pas à quoi m'attendre, et étant d'un naturel plutôt anxieux, présageais plutôt du pas très bon.

Jour 1 : Lapalissades et froid hivernal
Après une visite rapide de Montréal, son architecture tarabiscotée et son accueil bien plus engageant que dans toutes les villes où je suis allé cette année, on prend la route pour Rouyn Noranda à bord d'un mini bus dont les suspensions sont pour ainsi dire inexistantes - ce qui n'est pas l'idéal pour 8 heures de route.
Le voyage donne l'impression de traverser un paysage entre Twin Peaks et Steak de Quentin Dupieux (le jetlag n'aidant certainement pas à y voir clair), où les diners font suite aux routes sans fin, où les lacs se succèdent mécaniquement aux arbres, et où le temps paraît se dilater à mesure que le corps se contorsionne dans des positions pas possibles et que le dos commence à méchamment ramasser – les routes sont infestées de nids de poule.

On arrive sur le site du festival et on commence d'emblée par un set de La Mverte, lequel, s'il est plutôt de bonne tenue, se fait devant un public quasi vide. Il faut dire qu'au même moment, un mechoui est offert à tous les festivaliers. À TOUS LES FESTIVALIERS.

Photo - Josée Hardy Paré

Le froid n'aidant rien ni personne (surtout pas moi), je me réfugie dans l'Agora des arts, salle munie de places assises (décidément, je suis vraiment en terre inconnue), où, grelottant et claquetant, je me retrouve en face à Thus Owls, soit l'idée exacte que je me fais d'un groupe canadien : un peu dissonant, un peu déstructuré, vaguement lyrique et intimiste à la fois, où la chanteuse parle de sa grossesse entre les morceaux et où les musiciens jouent au milieu de la salle, ce qui donne un côté « participatif » pas déplaisant à l'ensemble. Plus tard, le concert d'Andy Schauf me fait dire que c'est d'habitude le genre de type dont je n'écouterais jamais la musique, mais comme je suis venu ici en essayant de laisser mes œillères à Paris, je suis un peu obligé d'admettre que l'orchestration pop baroque au milieu de chansonnettes folk guitare en bois fonctionne plutôt très bien. Comme quoi, il faut parfois passer outre des signes extérieurs pas très engageants. Je ne tarderai pas longtemps sur les lieux ce soir-là, la fatigue me mettant dans un état pas possible, et le peu de temps passé dehors à entendre une reprise infernale de Stromae (y'a une lapalissade cachée là-dedans), me convainquant d'aller me coucher si je ne veux pas choper une pneumonie.

Jour 2 : Pool party
Le lendemain, une partie des pros du festival ainsi que des médias sont invités dans une maison au bord du lac où a lieu une sorte de pool party/barbecue, et où j'apprends notamment que le lac qui entoure la superbe baraque louée pour l'occasion est pollué comme pas permis, et que personne, PERSONNE, ne doit y tremper ne serait-ce que les orteils.

La veille, j'avais malheureusement raté Duchess Says dont le concert était programmé à 3h du matin. Mais voilà que le groupe débarque sans prévenir au milieu du barbecue pour un concert impromptu. On me dit que c'est un peu la spécialité du festival de faire profiter le public de concerts improvisés - oui mais là c'est pour les pros me dis-je. En tout cas le groupe n'a pas perdu sa réputation de « bête de scène », surtout grâce à la chanteuse Annie-Claude Deschênes, qui fait des mains et des pieds pour accrocher son audience en sautant partout et en hurlant comme une démente. Au début, c'est assez irritant, puis le groupe m'a à l'usure, grâce notamment à des compositions post punk en tiroirs plus malignes qu'elles n'en ont l'air.

Le soir, de retour à l'agora des arts (il fait moins froid cependant, mais quand même), Emily Wells fait elle aussi partie de ces trucs qui me laissent d'ordinaire froid, mais dont je peux apprécier la maitrise scénique, même si le côté fourre-tout (pad + loops de violon + voix mutine/pincée) peut avoir un côté démonstratif un poil pesant. La scène du petit Théâtre du Vieux Noranda ressemble plus à une salle de type Espace B, plutôt bien foutue pour un concert comme celui d'Elephant Stone, des Montréalais psyché-patchouli signés chez Burger Records. Le bassiste a un maillot d'Arsenal qui fait chav d'Abitini (ce qui n'a culturellement ou sociologiquement aucune sens, mais passons), et le côté brocanteur plus la sitar du chanteur donnent un aspect psyché Ikea à l'ensemble, ce qui n'est très étrangement pas déplaisant.

Elephant Stone. Photo - Thomas Dufresne

C'est la première fois que je vois A Place To Bury Strangers en live (eh oui), et je remercie intérieurement le gouvernement canadien de ne pas avoir imposé de limite de décibels : leur musique ne bouge pas nécessairement de lignes au fil des années, mais se trouve transfigurée ici par la puissance sonore du lieu. C'est un peu la grosse claque du festival jusqu'ici. Fin de soirée compliquée pour La Mverte cependant, qui semble avoir des complications intestinales de champion pendant son live, et qui doit terminer son set en se tenant le ventre de douleur. Heureusement, il remplacera le lendemain Fakear parti on ne sait où, ce qui est pour moi une très bonne nouvelle.

Jour 3 : La faute des Chinois
Le samedi, le brouillard dans ma tête commençant enfin à se dissiper, je décide d'aller faire un tour autour du lac Osisko. Rouyn Noranda, qu'on me présente comme étant la 4 e ville la plus agréable au Québec en même temps que l'une des plus polluées - ce dernier point, étant, d'après ce que j'entends, « la faute des Chinois » - s'étend sur près de 6000 km2 et compte 7 habitants au km2. En gros, si vous voyez un peu, c'est une sorte de banlieue pavillonnaire qui n'en finirait jamais.

Jusqu'ici, je me demandais pourquoi les organisateurs avaient choisi d'implanter leur festival dans un coin si reculé du Québec, mais on comprend assez vite que c'est pour redonner de sa superbe à un environnement industriel qui pourrait paraître peu ragoutant eu premier abord. D'ailleurs, parmi la délégation des professionnels français, on compte cette année les programmateurs de choses comme les Eurockéennes de Belfort ou le Printemps de Bourges – soit des genres d'évènements auxquels je ne suis pas forcément habitué.

Laura Sauvage. Photo - Josée Hardy Paré

Après un concert de Laura Sauvage dans un bar, je rencontre l'un des programmateurs du festival, Sandy Boutin, qui m'apprend que le noyau dur des programmateurs viennent en fait de Rouyn-Noranda, que la plupart sont bénévoles depuis la création du festival il y a maintenant quinze ans. L'homme, au demeurant très avenant et sympathique, m'évoque une sorte d'acte social concernant la programmation du FME : « C'est un festival qui doit s'incarner dans la ville. On va faire des spectacles dans des lieux qui ne sont pas des salles de spectacle, où tu vas prendre habituellement ton café ou ta bière. Aujourd'hui, toute la musique est accessible partout. Ce qu'on ne peut pas dire de la musique live, par contre. C'était notre volonté dès le départ de permettre à des groupes québecois de venir jouer ici dans de bonnes conditions, avec des gens qui n'auraient pas forcément pu les voir ailleurs. »
Quand je lui demande comment on fait lorsqu'on est un festival comme ça pour esquiver le risque de se transformer en Sundance, soit en pompe à fric qui est pas loin de détruire l'écosystème autour de lui, il me répond, : « Le festival s'incarne dans la ville mais la ville s'incarne. La ville elle-même nous a nourris dans notre façon de développer notre événement. C'est du respect mutuel : c'est dérangeant d'aller fermer une rue quand tu fais un festival. On est imposant et on prend de la place, les gens s'approprient le festival et c'est pour ça que ça fonctionne, je pense. »

Jour 4 : Barrière culturelle
Le dernier jour, je me rends près de la scène extérieure du lac Kiwanis (pour info : Rouyn-Noranda compterait près de 600 lacs) où se déroule un concert gratuit en hommage à la gloire locale de la chanson-troubadour Richard Desjardins, devant plus de 10 000 personnes. Autant dire que la barrière culturelle se fait encore plus sentir que lorsque j'essaie de commander une poutine au fast food du coin et que je ne comprends absolument rien à ce que me demande le mec à la caisse - ça fonctionne dans les deux sens. Je rebrousse chemin et marche donc une demi-heure pour revenir au Petit Théatre et apprécier la fin des concerts de la scène metal.

Richard Desjardins. Photo - Josée Hardy Paré

Marduk, fier représentant du black metal suédois depuis le début des années 90 (même s'ils étaient plus proches du death à leurs débuts), me fait l'effet d'un rouleau-compresseur au niveau des intestins tant la double pédale du batteur ramone du début à la fin. C'est assez fendard à vrai dire, pile ce qu'il faut pour une fin de festival et te retourner le bide sur le chemin du retour. Le dernier concert de la soirée se déroule au judicieusement nommé Cabaret de la dernière chance, sorte de saloon rustique où les sympathiques Hoan font comme ils peuvent pour dérouler un set à forte influence Stereolab et Broadcast, comme quoi il y a encore de frais émules de Deerhunter un peu partout dans le monde.

Après 4 jours passés dans le froid et l'appréhension, au milieu de groupes dont je ne soupçonnais pas l'existence et que je n'irais probablement jamais voir en concert de mon plein gré, de barrière culturelle et de particularismes locaux auxquels je ne comprends goutte, j'ai tout de même étrangement l'impression d'avoir assisté à un festival notable, malgré sa taille imposante et son dispositif réglé comme du papier à musique (jusque dans ses concerts surprise). Disons qu'en revenant à Paris, je me dis que l'équivalent français du FME n'a probablement pas le quart de capital sympathie de son homologue canadien, malgré mes réserves initiales évidentes.


Marc-Aurèle Baly est sur Noisey.