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Mike Miller a photographié tous les barons du hip-hop West Coast

De N.W.A à Cypress Hill en passant par 2Pac, Snoop Dogg et Warren G.


Eazy E par Mike Miller

Si on voulait être bref, on dirait tout simplement que Mike Miller est le genre de mec qui pèse dans le milieu du hip-hop. Mais le Californien a eu une telle carrière jusqu’ici qu’il serait d’injuste de se contenter d’un tel argumentaire. Pour être tout à fait honnête, mieux vaut déballer son CV, apte à affoler n’importe quel wikipedistas : il a fréquenté Sean Penn au lycée, a fait partie de la scène skate de Dogtown et, surtout, a photographié toutes les grandes figures du hip-hop West Coast. Entre amitiés avec Cypress Hill, respect éternel pour 2Pac et rencontre de dernière minute avec Warren G, Mike Mille nous en dit un peu plus. Pas chauvin, il en place même une pour la scène new-yorkaise.


Noisey : Peux-tu revenir sur ton parcours ? Je crois savoir que tu étais dans la même école que Sean Penn et Rob Lowe au lycée ?
Mike Miller : Oui, c’est vrai que je suis allé à l’école avec ces gars-là lorsque je vivais à Santa Monica. Cela dit, l’école était tellement grande que l’on se côtoyait à peine, même si Rob était dans ma classe et que je continue de temps en temps à voir Sean Penn aujourd’hui via des amis communs. C’est un chic type !

Tu as également côtoyé de très près les Z-Boys et toute la scène skate de Dogtown, non ?
Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours fait du skate. Je crois que j’ai commencé à 5 ans et que je ne me suis jamais arrêté. Mon cousin avait une rampe et Tony Alva était là tout le temps. À partir d’un certain temps, Tony a même laissé sa rampe en Plexiglas dans la cour de mon cousin. C’était les années 70, l’époque des house parties, de la week qui commençaient à se répandre, etc.

Et la photo dans tout ça, comment c’est apparu ?
Après avoir obtenu mon diplôme à l’université de Californie, je suis parti faire du ski alpin en Europe. J’ai fini par m’installer à Paris et j’y ai fait la rencontre de René Bosne, un boxeur avec qui je m’entendais bien, qui m’a offert mon premier appareil photo et qui m’a permis de photographier Linda Evangelista ou Karen Mulder. En quelques mois, je me suis retrouver à voyager à travers l’Europe pour photographier les différentes campagnes de marques de luxe comme Cacharel.

Ça été difficile pour toi de te faire une place au sein de la photographie hip-hop ?
Tu sais, après Paris, j’ai déménagé à Barcelone et je suis tout de suite allé proposer un portfolio à une agence, qui était intéressée par mon parcours. J’ai continué à travailler dans la mode jusqu’à la fin des années 1980 et je suis retourné à Los Angeles où mon travail plaisait à des maisons de disques comme EMI. On m’a d’abord proposé de faire des séances photos avec tout types d’artistes. Certains venaient du rock comme The Go-Go’s and Heart, d’autres du jazz comme Stan Getz et Herb Alpert, mais j’ai grandi avec le hip-hop et il me fallait investir ce genre musical et contribuer à son évolution. En 1989, j’ai eu l’occasion de photographier Arabian Prince, un des anciens membres de N.W.A., pour la pochette de son premier album solo, Brother Arab.


Cypress Hill par Mike Miller

Comment sont nées toutes ces rencontres ?
Assez simplement : j’écoutais beaucoup de hip-hop et les connexions se sont faites d’elles-mêmes. Suite au travail avec Arabian Prince, je réalise une série de photos pour la marque de prêt-à-porter Stussy et, par chance, celle-ci plaît à Dj Muggs. Un ami malheureusement décédé depuis nous met en relation et c’est comme ça que j’ai commencé à travailler avec Cypress Hill, que ce soit pour leurs photos promotionnelles ou leurs pochettes d’albums. Aujourd’hui, je suis d’ailleurs fier de dire qu’ils sont tous devenus de très proches amis et que leur renommée m’a permis de me faire un nom. Enfin, je n’irai quand même pas jusqu’à dire que c’est mon travail effectué avec Cypress Hill qui m’a permis d’être reconnu. Je dirais plutôt que c’est un ensemble de photographies. Avec le recul, et pour avoir passé énormément de temps à shooter des artistes issus de cette scène, je pense avoir grandement participé à l’imagerie du hip-hop West Coast.

Qu’est-ce qui t’intéressait dans le fait de photographier ces artistes ?
Comme je le disais, j’ai grandi en écoutant du hip-hop. Je vivais à Santa Monica et la seule radio que je parvenais à capter avec mon poste c’était KDAY, une station spécialisée dans le hip-hop. J’ai donc été bercé par ce son et cette attitude depuis tout petit.

J’imagine qu’il y a dû y avoir des rencontres plus marquantes que d’autres…
Oui, la rencontre avec Cypress Hill a été super importante par rapport à ce que je te disais tout à l’heure, mais il y en a eu d’autres : je pense notamment à 2Pac, Snoop Dogg ou Ice Cube. Non seulement parce qu’ils ont réussi à se bâtir une discographie exceptionnelle, mais aussi parce que leur personnalité était hyper intéressante à découvrir, que ce soit à travers un objectif ou autour d’un repas. Ce n’est pas pour rien si j’ai collaboré à de nombreuses reprises avec eux. 2Pac, par exemple, j’étais super impressionné la première fois que je l’ai rencontré.

Qu’est-ce que tu essayais de capter lorsque tu étais avec eux ?
L’honnêteté, tout simplement. La majorité de mes photographies n’ont pas ou très peu de mises en scène. J’ai toujours voulu que les artistes restent le plus naturel possible. Je pense que c’est le meilleur moyen de révéler à l’image une facette de leur personnalité. C’est une façon de respecter la street credibility de ces artistes, en quelque sorte.


2Pac par Mike Miller

Les séances photo avec 2Pac, elles étaient comment ?
Je l’ai beaucoup photographié, en studio ou dans la rue, mais j’ai toujours préféré cette seconde option. Surtout avec lui : son attitude collait parfaitement aux ambiances des petits quartiers de L.A. Ce qui était intéressant avec 2pac, c’est qu’il faisait ce qu’il voulait et savait exactement ce qu’il voulait. Tu sais, c’était vraiment quelqu’un d’intelligent et il savait aussi comprendre la vision artistique de ceux avec qui il travaillait. Ça a vraiment été facile de collaborer avec lui parce qu’il se sentait à l’aise et se foutait de ce qui pouvait se passer autour de lui. Il était très photographique, même si c’était parfois difficile de travailler dans de bonnes conditions à cause des gangs à proximité ou des fans qui se ruaient vers nous lorsqu’ils apprenaient où il était. Aujourd’hui encore, je ne laisserai personne dire de lui qu’il était ingérable ou perturbé : pour moi, c’était une personne exceptionnelle. Dans une pièce, on sentait sa présence et il amenait toujours une belle énergie.

2Pac paraissait très sûr de lui dans la vie de tous les jours. C’était le cas également devant un objectif ?
Je pense que c’était très naturel pour lui, mais que ce naturel il l’avait aussi acquis durant ses années d’études à Baltimore et durant les quelques films auquel il a participé. Tout ce mélange, ça l’a vraiment rendu photogénique.

De ton côté, tu l’as beaucoup photographié torse nu. Qu’est-ce que tu aimais dans son corps ?
Ah vrai dire, j’aime surtout le corps de ma femme [Rires] ! C’est dur de décrire ce que j’aimais, mais il avait un corps assez unique. Son tatouage était hyper parlant : ça représentait parfaitement son côté rebelle et son sex-appeal.

Tu penses que des artistes actuels adoptent la même approche du rap que 2Pac ?
Ce qui est sûr, c’est que beaucoup de rappeurs revendiquent aujourd’hui son héritage, comme A$AP Rocky, Drake ou Kendrick Lamar. C’est important parce que ça prouve que son combat n’est pas resté vain et que sa discographie a traversé le temps. Je pense que mes images permettent aussi de faire ces connexions.


Snoop Dogg par Mike Miller

J’imagine que ça devait être différent de travailler avec Snoop, Drake ou Alkaholics…
J’ai travaillé pendant des années avec Snoop, que ce soit pour des posters, des affiches de concert ou de films, des pochettes ou autres. Je connais même sa famille. C’est quelqu’un de très poli, qui parvient à créer des connexions entre les gens et les genres.

Tu as aussi réalisé toutes les pochettes de Coolio : tu retiens quoi de la collaboration à ses côtés ?
Ce qui m’a marqué avec lui, c’est notre rencontre. WC me l’avait présenté et Warner Bros voulait que je réalise la pochette de son premier album, It Takes a Thief. Quelques jours après avoir donné mon accord, Coolio vient toquer à ma porte. Il m’a tout de suite impressionné avec ses cheveux, son attitude de gangster et sa personnalité assez tordue. C’est une bonne personne, mais il peut faire peur de temps en temps avec son visage. Pour la pochette, je voulais jouer là-dessus. On est donc allés dans un coin en pleine reconstruction. Une fois là-bas, je lui ai dis de monter sur l’échelle et d’aller mettre sa tête entre les barbelés. Il l’a fait et ça donné cette couverture assez belle, et très spontanée.


Warren G par Mike Miller

Celle de Warren G pour Regulate… The G-Funk Era n’est pas mal non plus…
Pour celle-ci, j’ai été engagé à la dernière minute par Lyor Cohen, l’ancien patron de Def Jam. J’ai dû prendre l’avion en vitesse pour rencontrer Cohen et commencer la séance photo le lendemain matin. À la base, je voulais faire le shooting dans une ancienne base maritime, mais Warren G a insisté, toujours avec tact chez lui, pour le réaliser au croisement de la 21St et de Lewis à Long Beach, où il a grandi. C’était le milieu de la journée et c’était vraiment la plus mauvaise heure pour faire une photo à cause de la lumière. C’est d’ailleurs pour remédier à ce problème, que Steve Carr, le directeur artistique, a eu l’idée de mettre une bande noire sur le haut de la pochette et d’insérer une deuxième photo sur la gauche.

Tu as essentiellement photographié des rappeurs de Los Angeles. Qu’est-ce que tu aimes chez eux ?
Je viens de là-bas et c’est important pour moi de documenter cette scène. Je me sens connectée à cette ville. Cela dit, je ne me suis pas contenté des rappeurs de la Californie. J’ai eu la chance de travailler avec des artistes comme Timbaland, Missy Elliott, Aaliyah et tout un tas de gens de New York.

Tu penses que Snoop ou Ice Cube sont différents de Mobb Deep, Nas ou Biggie ?
C’est juste une question de style. Musicalement, c’est clair qu’ils n’ont rien à voir, mais ils aiment tous leur art et sont prêts à donner le meilleur pour ça.


Ice Cube par Mike Miller

Tu as connu la rivalité entre East Coast et la West Coast….
[Il coupe] Tu sais, je pense que c’est juste une question d’ego. Jusqu’à la fin des années 80, le rap appartenait à la East Coast. Mais l’arrivée de N.W.A. a tout chamboulé et ça a créé des tensions, de l’hostilité et de l’incompréhension. L’impact du gangsta-rap a été si fort que ceux qui y adhéraient ne pouvaient qu’être durs envers les autres formes de rap. Pour eux, c’était le mouvement hip-hop à suivre. Ce n’est qu’avec l’apparition de groupes comme EPMD ou Cypress Hill que les choses ont commencé à évoluer. Peu de gens le savent, mais Cypress Hill a joué un grand rôle dans l’apaisement entre les deux côtes. Il ont brisé les barrières et a rassemblé un peu tout le monde.

Depuis que tu as commencé la photographie, quel est ton meilleur souvenir ?
Ça doit être la fois où je me suis rendu à New York pour rencontrer en studio Timbaland, Missy Elliott et Aaliyah. C’était très spécial parce que j’avais l’impression d’être accepté par l’ensemble de la scène hip-hop, de ne pas être uniquement un photographe californien spécialisé dans le rap de son État.