Illustration : 20100vallon

Les pires noms de groupe de 2018

Cachette à Branlette, Miel de Montagne, Miley Serious, Jaune, M.A Beat, Buvette... Comment on en est arrivé là, au juste ?

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mai 25 2018, 1:14pm

Illustration : 20100vallon

Dès la première page du Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif, le théoricien marxiste américain Fredric Jameson oppose ainsi modernisme et postmodernisme : « Le modernisme réfléchissait compulsivement sur le Nouveau et cherchait à en observer l'apparition (inventant dans ce but des moyens d'enregistrement et de notation analogues à la chronophotographie historique), mais le postmoderne aspire, pour sa part, aux ruptures, aux évènements plus qu'aux nouveaux mondes, à l'instant révélateur après lequel il n'est plus le même ; au moment où tout a changé, ou mieux encore, aux modifications et aux changements irrévocables dans la représentation des choses et dans leur manière de changer. Les modernes s'intéressaient à ce qui pouvait résulter de ces changements et à leur tendance générale : ils réfléchissaient à la chose elle-même, substantivement, de manière utopique ou essentielle. Le postmodernisme est plus formel en ce sens, et plus « distrait » ; il en fait que mesurer les variations et ne sait que trop bien que les contenus ne sont que des images de plus. »

C'est une approche qui vaut ce qu'elle vaut, surtout qu'elle a été écrite au tout début des années 90 et qu'elle fait, par définition, un poil prescription - depuis, il y a eu Internet, les réseaux sociaux, tout ça. Il n'empêche, on n'apprendra à personne que notre époque musicale ne l'a probablement jamais autant été, postmoderne, plus concernée qu'elle est par les panneaux de signalisation et les clignotants qu'elle dépose sur le bord de la route qu'à suçoter la substantifique moelle des choses.

Le nom d'un groupe, d'un artiste, revêt ainsi plus que jamais une fonction d'étiquette, un pitch qui ferait écran à la musique ou qui conditionnerait son écoute. Et dans ce cadre-là, à l'heure de la communication des réseaux sociaux, des statuts Facebook rigolos et des tweets compulsifs, il fallait bien un jour que la musique, en tant que prisme ou miroir du monde qu'elle est encore parfois, se fasse le reflet de ce gros trou à merde. Ainsi, 2018 apparait comme l'avènement ultime du nom-vanne, du nom-blague, du harponnage de l'auditoire avec le clin d'œil et le sourire en coin de familiarité comme armes premières, mais également le symbole d'une distance et d'une ironie commodes qui permettent toujours de sauver la face et de se dédouaner si jamais on en vient à se taper la honte sur scène - ou sur disque.

Après les générateurs de nom Wu-Tang, après ceux de la vaporwave et de la chillwave et de la witch house, il fallait bien que ça arrive : 2018 est à elle seule, comme une grande, devenue un générateur de noms de groupes à la con. Je ne sais pas ce qu'on en retiendra rétrospectivement, si nos enfants nous regarderont comme les parfaits demeurés que nous sommes ou s'ils seront encore pires que nous. Ça a l'air fataliste dit comme ça, mais ça ne l'est pas tant que ça. L'amusement devant un nom aussi taré que Cachette à Branlette talonne de près l'inventivité (et la démence certaine) qu'on se dit qu'il faut avoir pour oser s'appeler Coke Asian (et puis, les mecs qui tentent encore un nom avec un jeu de mot dedans en 2018 méritent notre respect éternel. À ce niveau de battage de couilles, c'est du grand art). L'effroi qui nous saisit quand on tombe sur la page de DJ Urine n'a d'égale que l'horreur ressentie quand on tombe, encore une fois avant même de l'écouter, sur un truc comme Chaton. Si effet positif il y a, c'est que ça montre en tout cas que la musique est encore capable de provoquer des remous autres que la lassitude et l'indifférence généralisées. Et à notre époque, c'est déjà un sacré bon signe, pour le coup.

Pour la peine, on vous a fait une liste des pires (ou des meilleurs, ça dépend où on se place) noms de groupe qu'on croise régulièrement cette année (bon ok, certains ont un peu disparu des radars, mais c'est pour la forme), qu'on a séparé en quatre catégories bien distinctes (les noms-poubelles, les noms-jeu de mot, les noms-mignons, les DJs 90's régressifs, et les noms de base). Sachez que cette liste n'est absolument pas exhaustive (cet exercice est de toute façon un puits sans fond, mais qu'on vous invite à alimenter si l'envie vous en prend), et que tous ces groupes existent vraiment. TOUS. Allez, on se revoit dans l'outremonde.

LES NOMS-POUBELLES

Sida, Le Chômage, La Mort, Enfance De Merde, Désir de Mort, Princesse Napalm, Casse Gueule, Von Bikräv, Taulard, Satan, DJ Urine, La Honte, Foune Curry, Violence Conjugale, Terrine, Cachette à Branlette, Vomir, Savon Tranchant, Les Hôpitaux, Semiotics Department Of Heteronyms, Viol, Gouffre, Guili Guili Goulag...

Fonction : Des noms volontairement repoussoirs qui ne cherchent qu'une chose : nous dégouter du monde, de leur musique, du sexe et de tout ce qui peut être un tant soit peu agréable. Ceci dit, il y a une certaine tradition des noms de ce type, qui remonte bien plus loin que le trou noir qu'est 2018.

LES NOMS-JEUX DE MOTS

Infecticide, Casio Judiciaire, Coke Asian, Snail Mail, Trotsky Nautique, DJ Pute Acier, L.A Salami, Stratocastors, Rroxymore, M.A Beat, Miley Serious, Sourdure, 10LEC6...

Fonction : Casser l'Internet, puis nous donner l'envie de nous crever les deux yeux en hurlant « Maman !!! ». À noter que DJ Pute-Acier peut très bien rentrer dans la première catégorie.

LES NOMS-MIGNONS

Chaton, Petit Biscuit, Voyou, Miel de Montagne, King Doudou, Tétine, Bagarre, Cour de Récré, Pomme, Hibou...

Fonction : Désamorcer toute critique d'office en nous disant que « c'est que de la musique, du love, des petits zigouigouis dans le <3 ». Alors qu'en vrai, ça donne juste envie de les courser dans une allée sombre pour leur pisser dans la bouche.

LES DJ'S RÉGRESSIFS

DJ Seinfeld, Ross From Friends, DJ Boring, DJ Playstation, DJ Soulseek, DJ Winamp, DJ Bus Replacement Service, DJ Paypal...

Fonction : Ils portent leur patronyme-tétine en bandoulière, comme un doudou, bavent sur leur 808 parce qu'ils n'ont pas encore fait leurs dents, fantasment sur une époque de la house qu'ils n'ont jamais connue. Le pire, c'est que ça donne souvent de la musique qui tue.

LES NOMS SIMPLES, BASIQUES

DJ Loser, T-Shirt, Chelou, Jaune, Faire, Buvette, Pendentif, Botine, Paupière, DJ Ouai, DJ Healthcare, Madame Monsieur, Twin Peaks, Pneu, Juliette Armanet...

Fonction : À l'image d'Orelsan, ils nous rappellent à la triste vérité que parfois, les gens qui font de la musique peuvent être aussi chiants que vous et moi. À noter que DJ Loser, en plus de faire des trucs très biens, peut appartenir à toutes les catégories.

BONUS ONOMASTIQUE

Comme 2018 est loin d'être finie, on peut tabler sur les noms suivants pour les mois qui arrivent. Ne nous remerciez pas :

Ballon, Didier Soupeur, DJ France 98, Pomme Grenaille, Pascal Praud-Tools, Suave, Je Suis Charlie Sheen, Chirack Attack, Alphonse Daudane, Thérémine Antipersonnelle, DJ Prolapse, Aurélie (alors qu'en vrai elle s'appelle Sandrine, NDLR), MC Appropriation Culturelle, Emo Jim Morrison, Emoji Morrison, Emo J Morrison, Guignol 3000, l'Écho des Savanes, Glace Oignon, Relevé d'identité bancaire, Rougail Saucisse, Déso Pas Déso, Cortège de Tête, Sagouin, Harmony Taurine, Poupin, Retour de Syrie, Données Personnelles, M2 U2, U-Boat People, BonZour BonZour, Grégoire Leprince-Ringuet, Holocausta-Croisière, A$AP Myopie, Endive, Je T'encule Thérèse Raquin...

À noter que Cachette à Branlette, Heimat, Johnny Couteau et Ventre de Biche joueront la semaine prochaine au Chinois à Montreuil, pour une soirée organisée par Teenage Menopause et Pilori Prod. Toutes les infos sont disponibles ici.

Merci à Olivier Lamm, Alexis Ferenczi et Sébastien Wesolowski pour les tips.

Marc-Aurèle Baly est sur Noisey.