Charles Bradley & Sharon Jones, © Jeff Broadway & Cory Bailey (Daptone Records)

Une brève histoire de Daptone Records, petite entreprise soul, moderne et familiale

« Publier d’énormes singles depuis Detroit dans les années 1960 comme Motown a pu le faire, ça n’a rien à voir avec notre démarche un peu artisanale, réalisé depuis un bureau à Bushwick au cours des années 2000 et 2010. »

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nov. 27 2018, 7:34am

Charles Bradley & Sharon Jones, © Jeff Broadway & Cory Bailey (Daptone Records)

En 1971, quand Sly And The Family Stone entonne « It’s a family affair », le collectif de San Francisco ne se doute probablement pas de l’impact que va avoir ce refrain fédérateur sur plusieurs générations d’auditeurs biberonnés au son de la Great Black Music et aux films de la blaxpoitation. Une « affaire de famille », c’est pourtant ce que semble être Daptone Records : la réunion de mecs habités par un amour commun pour la soul music, de proches amis qui semblent n'avoir que de bons souvenirs ensemble, qui partagent une même vision et qui semblent s’aimer sincèrement - ou du moins, qui se sont aimés quand il était encore temps. Comme n’importe quelle famille, Daptone compte en effet ses disparus aujourd’hui : Sharon Jones (60 ans), Charles Bradley (68 ans), Dan Klein (33 ans, et leader de The Frightnrs), tous sont, depuis novembre 2016, partis tutoyer le paradis.

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Charles Bradley, © Jeff Broadway & Cory Bailey

Album de famille

Ces disparitions, il a bien évidemment fallu les digérer. Comme il a fallu gérer à la même période le cambriolage des bureaux du label, vidés de ses différents équipements (microphones, amplis, ordinateurs, guitares, etc.). Aussi tristes soient-ils, ces différents évènements semblent n’avoir pourtant fait que renforcer les liens entre les différents membres de Daptone. « C’est quand même fou de se dire à quel point on est tous proches », balance même Neal Sugarman, comme pour confirmer qu’ici, l’amitié fait valeur de refuge.

Il faut dire que, depuis leur bureau situé à Bushwick, à l’Est de Brooklyn, Gabriel Roth et Neal Sugarman ont toujours tout fait pour s’entourer de personnes de confiances et rester intègre. « Jamais dans la tendance mais toujours dans la bonne direction », comme dirait l’autre. C’est là, au cœur de ce quartier new-yorkais au bord des ruines à la fin des années 1970 et désormais prisé par les hipsters fringués chez Urban Outfitters, que ces deux potes ont posé les fondations de Daptone en 2001. Un objectif en tête : devenir la « House of the soul », ce slogan qu’ils ont inscrit à l’entrée de leur studio. Sans prétention, ni vantardise. Sans même vouloir concurrencer dans le cœur des amoureux de la soul les mythiques Stax, Motown ou Atlantic Records. « Limite, on est une extension de tous ces labels, mais dans une réalité, une économie et un contexte différents, nuance illico Neal Sugarman. Publier d’énormes singles depuis Detroit dans les années 1960 comme Motown a pu le faire, ça n’a rien à voir avec notre démarche un peu artisanale, réalisé depuis un bureau à Bushwick au cours des années 2000 et 2010. »

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Cette idée de petit business DIY, « Gabe » Roth la défend elle aussi : « La différence entre ces immenses maisons de disques et nous, c’est que l’on ne vend que quelques milliers de disques, quand eux en vendaient des millions. Ils avaient une culture du single, quelque chose qui devait leur permettre de toucher un large public. Nous, on reste un petit business, qui évolue essentiellement en indépendant. » Sur sa lancée, l’Américain poursuit : « On a toujours été en marge de l’industrie musicale, tout simplement parce qu’on se fiche un peu d’elle. Si on a créé Daptone, c’est parce qu’on aime la musique, et parce qu’on a envie de publier des albums que l’on aime. On n’est bien évidemment pas contre l’idée de populariser ces musiques-là, mais la radio, les passages en télévision, ce n’est pas une priorité pour nous. »

C’est oublié un peu vite les prestations mythiques de Sharon Jones dans le Late Night de Conan O’Brien, ou les nombreux lives donnés sur les chaines américaines par les Dap-Kings dans le cadre de leur tournée avec Amy Winehouse - période Back To Black... « Sans vouloir être méchant, Amy ne proposait rien d’autre qu’un concert, regrette aujourd’hui Gabe Roth . Quand les Dap-Kings étaient avec Sharon Jones, là, c’était une vraie performance ! ». Le bassiste/producteur/arrangeur serait-il un peu de mauvaise foi ? D’autant que ce discours DIY, on ne va pas se mentir, on l’a déjà entendu des centaines de fois. Sauf que, contrairement à bon nombre d’activistes dont les prises de positions indépendantistes résonnent dans le vide et ne servent finalement à rien, sinon à se donner bonne conscience en attendant la reconnaissance du grand public, Daptone Records le défend bec et ongle.

Quand Rod Stewart entame des sessions avec le label, tout est stoppé dès l’instant où l’Américain déroge aux conditions et aux attentes de Roth et Sugarman. Quand la famille Obama invite Sharon Jones à donner un concert à la Maison Blanche, c’est seulement à la condition de pouvoir emmener les Dap-Kings avec elle. Quand ils rééditent un disque (Soul Explosion de The Daktaris, en 2004), c’est en sachant pertinemment qu’ils ne feront pas de bénéfice avec, mais uniquement dans le but de redonner vie à un disque sorti six ans plus tôt sur… Desco, le premier label de Gabe Roth.

Quand les boss de Daptone décident de publier un nouvel album, c’est « uniquement parce qu’on l’aime », répètent-ils dans un même souffle. Un bref coup d’œil aux crédits de la cinquantaine d’albums référencés dans leur back catalogue permet de le vérifier aisément : là, derrière les noms de Charles Bradley, de Sharon Jones ou de Sugarman 3, impossible de ne pas remarquer ceux des Dap-Kings ou des Shaladas, deux formations essentielles à l’esthétique de Daptone Records, à son univers à la fois acoustique et orchestral. Paul Schalda, leader de ces derniers, acquiesce l’analyse. Et développe : « On a l’impression que Daptone a publié un tas de disques, alors que le rythme est assez raisonnable. Ils sont assez sélectifs, donc c’est un honneur de voir mon nom figurer sur plusieurs de leurs références. »

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Gabriel Roth, Neal Sugarman & Wayne Gordon, © Jeff Broadway & Cory Bailey.

Peu d’albums donc, mais une influence immense, dont on retrouve l’empreinte dans des œuvres aussi influentes que Back To Black d’Amy Winehouse, et quelques habitués des studios à qui on confie volontiers les clés des albums en travaux. Tom Brenneck, guitariste de Dirt Rifle and The Bullets et fondateur de Dunham Records, filiale de Daptone, est de ceux-là. Très vite, l’Américain multiplie les phrases élogieuses à l’encontre du label américain, évoque « un océan de souvenirs » lorsqu'on lui demande ce qu’il garde en tête de ses deux décennies aux côtés de Gabe Roth et Neal Sugarman, et lie volontiers son destin à ceux de Sharon Jones et Charles Bradley. « Charles a toujours eu besoin d’être rassuré, de prendre conscience de l’impact qu’il pouvait avoir sur le public. C’était le cas en 2010 lorsque Lee Fields, lors d’une tournée européenne, lui a fait comprendre qu’il se devait de continuer. On sentait qu’il avait besoin d’entendre ces mots de la part d’un artiste de sa génération… C’était le cas également après chacun de ses albums, il avait alors hâte d’aller sur scène pour voir ce que son public en pensait… Il voulait prouver qu’il n’était pas qu’un simple imitateur de James Brown. C’était un vrai modèle, mais c’est vrai que ses textes valaient tellement plus que ça : certains rendent hommage à son frère, Joseph, assassiné à deux pas de la maison familiale à Brooklyn, d’autres, comme « Fly Little Girl », raconte la relation conflictuelle qu’il entretenait avec sa nièce, Kiki.»

On comprend alors que Daptone Records est avant tout fondé sur un profond respect entre ses différents membres. Et c’est précisément cette mentalité, cette vision jusqu’au-boutiste qui permet au label de développer une véritable identité sonore, quelque chose qui ne nécessite presque jamais de retouches sur ordinateur et qui ne peut naître ailleurs que dans l’antre du label. À Bushwick, donc, là où a été enregistrée la quasi totalité des albums dans un studio construit de leurs mains ; là où Gabe Roth, Neal Sugarman et leurs hommes de main (Tom Brenneck en tête) révèlent la saveur des sonorités acoustiques aux oreilles des jeunes générations biberonnées au numérique.

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© Jack Flynn

Back dans les bacs

Depuis ce lieu extrêmement petit, confiné, où les musiciens tentent tant bien que mal de jouer en même temps, sont donc sortis Victim Of Love de Charles Bradley, l’album éponyme de The Budos Band ou encore 100 Nights, 100 Days de Sharon Jones, que Gabe Roth considère comme possiblement l’album le plus important de Daptone. « Parce qu’il a permis à Sharon de connaître un succès qui n’a fait que s’accroitre à chaque album par la suite », dit-il d’une voix émue, chargée de nostalgie. Avant de développer une autre idée : « Ce que j’aime avec ce disque, c’est qu’il vient définitivement mettre un terme à toutes ces années où Sharon se contentait de jouer devant 20 personnes, où elle ne parvenait pas à toucher un public aussi large qu’elle méritait. Et pourtant, elle continuait de chanter avec la même conviction. Jusqu’au jour où ce disque est sorti et a tout enclenché. Pour elle comme pour nous. »

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Daptone, de toute façon, aime les histoires fortes. Comme celle de Charles Bradley : son enfance passée en Floride, à une époque où il existe encore une séparation marquée entre les Noirs et les Blancs, son adolescence à New York où il cire les chaussures d’hommes plus fortunés que lui, son job de cuistot dans un hôpital psychiatrique et dans une maison de riches retraités, etc. Pourtant, quand Charles se présente au domicile de Gabe Roth à Brooklyn au début des années 2000, c'est d'abord la méfiance qui anime le producteur américain. Charles lui dit alors qu'il vient de la part de Kenny, un batteur dont Gabe n'a jamais entendu parler. Mais qu'importe : « Charles avait ce sourire extraordinaire, on sentait quelque chose de particulier chez lui. Je lui ai fait confiance ce jour-là et on est rapidement devenus amis. Il a même contribué à la construction de notre studio. »

Depuis, toutes les personnes interrogées ici gardent en tête tout un tas de souvenirs chaleureux du soulman. Lorsqu’on demande à Paul Schalda, par exemple, ce qui lui vient immédiatement en tête lorsqu’il pense à Charles Bradley, l’Américain écarquille les yeux et rejoue la scène comme si elle s’était déroulée la veille : « Si l’on ne se fie qu’à ses textes, qui racontaient les épreuves difficiles qu’il a eu à traverser toute sa vie, on peut pensait que Charles était un homme meurtri. Pourtant, il parvenait toujours à communiquer beaucoup de bonne humeur lorsqu’il était dans une salle. On se sentait donc très proche de lui, si bien que les moments où il tenait ma fille dans ses bras restent gravés en moi. Elle chantait parfois avec lui, l’appelait « tonton Charles », comme s’il faisait partie de notre famille ».

« Famille » : le mot est une nouvelle fois lancé. Tom Brenneck l’utilisera même une dernière fois pour nous parler de l’album posthume de Charles Bradley, Black Velvet, du nom de son premier nom de scène. On aurait bien évidemment le droit d’être méfiant, de penser que ce disque est une astuce pour arrondir les comptes - après tout, pourquoi laisser les morts là où ils sont quand on peut faire de l’oseille avec leurs morceaux inachevés ? On est également en droit de s’étonner de la présence de reprises de Neil Young (« Heart Of Gold »), Sixto Rodriguez (« Slip Away ») ou Nirvana (« Stay Away ») quand on sait que Charles Bradley n’aimait pas spécialement la bande de Kurt Cobain… À ces accusations, Tom Brenneck n’a pas vraiment de réponses précises à donner, mais il peut toujours raconter ce qu’il a ressenti en enregistrant Black Velvet : « Au départ, je ne pouvais pas travailler sur ce disque C’était impensable pour moi d’envisager un disque de Charles sans qu’il soit à mes côtés. Mais il avait enregistré tellement de chansons qu’il y avait ici la possibilité de mettre en avant une autre facette de son univers. C’était aussi l’occasion de publier des morceaux comme « Black Velvet », un titre 100% instrumental que Charles adorait mais sur lequel il n’a pas eu le temps de poser sa voix. »

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Charles Bradley & Tom Brenneck, © Jeff Broadway & Cory Bailey.

Black Velvet marque surtout un virage pour Daptone Records, désormais obligé de composer sans ses deux figures phares. À entendre Gabe Roth, impossible pourtant de considérer le label comme moribond. Il reconnaît volontiers que bosser avec de jeunes et nouveaux artistes est parfois plus compliqué, dans le sens où ils ne sont pas encore identifiés du grand public, mais on le sent enthousiaste à l’idée d’évoquer ce qu’il se trame dans les bureaux de Bushwick pour les prochains mois : un premier single pour Doug Shorts (ex-leader de Master Plan Inc) et de nouveaux albums pour Cocheamea (membre historique des Dap-Kings), du Budos Band ou de Mystery Lights. Avec toujours cette volonté de faire des « disques bien construits, cohérents, qui peuvent traverser les époques ».

Maxime Delcourt est sur Noisey.

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