© Rob Verhorst/Redferns

À la mémoire de Mark Hollis, rebelle discret de la pop music

Avant sa mort cette semaine à l'âge de 64 ans, le leader de Talk Talk a sorti une paire d'albums fascinants, avant de se retirer totalement de la scène musicale.

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28 février 2019, 11:04am

© Rob Verhorst/Redferns

Les premières mesures de l'album Laughing Stock de Talk Talk débutent avec la grâce tranquille d'un rideau qui s'abaisse. Un feedback léger accompagne un silence de 18 secondes avant qu'un trémolo n'entre dans le cadre. Des cordes semblent surgir du néant comme une brume, se dissipant avant même d'avoir réellement pris forme. Une voix, quelque part entre celle d'un crooner lounge et d'un animal blessé, passe du léger murmure au cri perçant. Le morceau est assez beau et obsédant à la fois, rempli d'une multitude de détails qui évoquent, de manière lointaine, un sentiment de vide existentiel.

Laughing Stock est un disque qui se révèle à chaque écoute, ses esquisses se déployant dans un mouvement continu sans être jamais vraiment les mêmes. Depuis sa sortie en 1991, le disque est devenu l'un des plus influents en matière de pop leftfield, et est considéré comme l'un des disques les plus importants de son époque. Et le fait qu'un album aussi « colossal » ait été produit par un groupe qui a d'abord été vu comme comme un Duran Duran de seconde zone n'a fait que renforcer son pouvoir de fascination.

Mark Hollis est mort cette semaine entouré d'autant de mystère qu'il en a été de son vivant (et alors que j'écris ces lignes, la cause du décès demeure encore inconnue). L'émotion manifestée par le monde musical a été immédiate et éclatante, particulièrement de la part d'artistes d'obédience plutôt expérimentale. Dans mon cercle d'amis, sa musique m'a toujours été transmise comme s'il s'agissait de saintes écritures secrètes ; celui qui m'a d'abord fait écouter Laughing Stock m'a indiqué qu'il écoutait le disque tous les jours depuis des années.

Talk Talk a toujours été en guerre contre son propre succès, une attitude qui a cimenté leur réputation de modèles d'indépendance. Hollis s'était toujours montré hostile envers la presse (sans parler de ses propres fans), et a activement cherché à se détacher de l'image policée qu'on avait collée au groupe au moment où il a signé sur EMI pour son premier album. Mais bien que la voix lancinante d'Hollis prenne tout son sens lorsqu'on la replace dans le contexte de ses influences new wave du début, cela ne suffisait pas à convaincre la presse britannique à l'époque. Les magazines punk du pays les présentait comme un improbable mélange entre Roxy Music et Styx, tandis que leurs singles patinaient à domicile mais explosaient à l'étranger.

On n'en sait pas beaucoup sur la jeunesse d'Hollis, mais d'après les indices épars qu'il a bien voulu laisser, il a eu du mal à rentrer dans le rang à l'école, et a passé la majeure partie de ses jeunes années à jouer dans des groupes de punk et à bosser à l'usine. Il a répété à longueur d'interviews à quel point Chantons sous la pluie était l'un de ses films préférés ; et à l'image du film de Stanley Donen, la vision artistique d'Hollis était bien plus onirique qu'on ne pouvait le penser de prime abord. Au début de sa carrière, Hollis n'hésitait pas à chanter les louanges de Chostakovitch et à dresser des parallèles entre la luminosité de la synth pop de son groupe et l'entrelacs musical d'un John Coltrane.

Lors de son passage chez EMI, Hollis a eu du mal à accepter la perception que l'on avait de son groupe, et repoussait toujours plus sa musique hors du mainstream ; ironie du sort, il n'a rejeté l'idée de succès qu'à partir du moment où il l'a réellement tutoyée. The Colour of Spring, le troisième album, déviait pour la première fois de la trajectoire synth pop du groupe, en s'approchant de la sophistication et des sonorités futuristes d'artistes comme Kate Bush ou Tears for Fears. Il révélait l'attrait d'Hollis pour les ambiances alanguies, comme on peut l'entendre sur des morceaux remplis de mélancolie tels que « Chameleon Day » ou « April 5th ». Lancé avec le single « Life's What You Make It », The Colour of Spring est devenu un hit international, Talk Talk gagnant enfin le respect de ses compatriotes, et permettant à Hollis d'avoir l'assise financière pour pouvoir produire sa véritable lettre d'intention.

The Spirit of Eden et Laughing Stock, les deux albums qu'Hollis a produit juste avant The Colour of Spring, sonnent comme l'œuvre d'un groupe totalement différent. Plutôt que de s'articuler sur le rythme et les mélodies, les morceaux agissent en tant qu'environnement sonore, voguant aussi librement qu'Hollis chante, rendant ses paroles aussi cryptiques et indéchiffrables que leur sens devient secondaire. Que ce soit l'harmonica tremblant qui ouvre « The Rainbow », les choeurs radiants qui apparaissent à la fin de « I Believe in You », ou ce truc dissonant qui émerge au bout de quatre minutes de « After the Flood » (Hollis prétend que ce sont deux saxophones qui jouent en même temps, mais il n'y a aucune mention de l'instrument dans les liner notes de l'album), chaque son, chaque seconde du disque sonnent comme s'ils étaient submergés de vie. Tout sonne naturel, bien qu'Hollis ait littéralement passé des années dans une pièce sombre pour les mettre en place.

Ces deux albums (de même que son album solo éponyme de 1998) marient l'amour d'Hollis pour le free jazz et les avant-gardes classiques avec l'improvisation dépouillée qu'il a toujours voulu produire. Evidemment, aucun ne s'est véritablement bien vendu, ce qui a solidifié l'idée selon laquelle Hollis ne cherchait qu'à emmerder la pop music et n'était intéressé que par l'indépendance et la recherche formelle. Après ces trois sorties capitales, Hollis a définitivement quitté le monde de la musique pour pouvoir se consacrer à sa famille. Il avait passé des années à essayer de déconstruire les idées préconçues que ses pairs avaient pu avoir à son égard, ou à l'égard de son travail. La manière qu'il a eu de tout laisser tomber au profit de sa famille en dit peut-être plus sur lui que tout chef-d'œuvre de pop ne le fera.

Cet article a d'abord été publié sur Noisey US.

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