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Mon royaume pour un Julien

On est allés rencontrer Julien Gasc, afin de savoir qui était l'homme derrière un des meilleurs disques de l'année et confirmer la théorie selon laquelle chaque décennie est définie par un Julien.



En 1977, enfant, j’entendais les grands le comparer systématiquement à une chèvre mais je les voyais, tous, écouter ses chansons et acheter ses 45 tours. Julien Clerc, si l'on s'abandonne (sans témoin), peut, ici ou là, convoquer quelques émotions valables (« Femmes, Je vous Aime », tout de même).

En 1988, adolescent, je le comparais à Batman (comprendre Michael Keaton) et toute la France tentait de répondre à ses questions dans le poste. Julien Lepers parlait vite, enflammait les maisons de retraite, s'agitait beaucoup et vit encore (ce qui est une bonne chose, que vous le vouliez ou non).

Au début du XXIème siècle, adulte, j'ai subi Julien Doré (moins que Jean d'Ormesson) et sa musique bidet. Et il n'y a rien d'autre à en dire (j'en ai bien peur).

Il y a quelques semaines, bientôt vieux, presque par hasard, Julien Gasc entre dans ma vie (là, je mens, je connaissais déjà son groupe Aquaserge, mais on s'en fout, la vérité n'obsède que les ânes). Avec sa barbe, ses chansons et cette pochette de vinyle fantastique, celle de son premier album solo, Cerf, Biche et Faon, sur Born Bad Records. C'est cette pochette qui m'attire dans ce petit magasin du 11ème arrondissement, elle me parle, comme un fantôme, comme ces tableaux dans les contes horrifiques qui bougent des yeux. Elle ne m'ordonne rien, c’est un conseil d'ami. Une évidence. J'achète la chose. Quatorze euros.

Un nouveau Julien traverse donc une nouvelle décennie de mon existence. Un Julien tous les 10 ans, loi universelle pas encore vérifiée... Comptez vos Julien ! Le secret de la vie commence peut-être ici.

Pour être tout à fait honnête (je suis un âne et donc, la vérité m'obsède), je me suis au départ méfié, avant de poser le disque sur la platine. Deux choses m'ont empêché de rapidement comprendre qu'il était important, ce disque difficile et sublime. La première : son titre, que certains estimeront trop couillon, trop rapide, trop animalier pour être franc du collier et qui pourrait puer le concept à deux euros sorti du cerveau d'un petit malin branché et narquois. Gasc était peut-être un hipster-anti-hipster (les pires), un énième petit barbu arrogant et lunaire, furieusement moderne, nostalgic cool, slim et casquette, poil et bio... Frayeurs... Allais-je devoir le violenter pour qu'il me rembourse ? La seconde : Je suis un indécrottable paresseux et j'ai donc repoussé au sur-lendemain la première écoute, me contentant de contempler cette pochette, cette putain de pochette-aimant.

Le disque de Julien Gasc a rejoint mon panthéon, il a contribué à écrire quelques instants de ma vie, il appartient désormais à mon disque dur, il ne s'effacera plus. Gasc est un artiste, il aurait la tronche du Monsieur Cetelem, verte et hydrocéphale, ce serait la même. Sur la pochette, il porte la barbe mais comme un spectre de la conquête de l'ouest (ou MacFly dans Retour vers le Futur 3), comme un prince russe qui aurait fui dans une forêt profonde pour ne jamais en revenir. Et puis, il écrit des chansons. Toutes belles, bizarres, puissantes, racées, tatouables, mystérieuses, ravageuses, envahissantes. Ici, pas d'élite bobo ni de cérébral à bander mou, appliqué et foufou, même si Gasc vit visiblement sur une planète plus érudite que la mienne. Non. On est dans l'AVENTURE. Écouter ce disque, c'est partir. Pas dans un pays qui défiscalise à 40 degrés à l'ombre (rangez vos tongues et vos passeports). Julien Gasc nous emmène bien plus loin, là où il ne s'agit plus de tricher, là où les coeurs parlent et Facebook crève sans tambour ni trompette. Alléluia.

Quel disque ! Quelle beauté, quelle violence, quel amour ! Même « Fuck », post punk rageur et adolescent aux boutons radioactifs, qui vient comme percuter cet album génial, est une petite merveille d'ensorcellement. Un gage de sauvagerie obligatoire. Il fallait donc rencontrer l'homme derrière la bête. Pas organiser un simple entretien, ça ne sert plus à rien. Passer quelques temps avec lui, l'observer puis le raconter. Mettre de la chair sur ces notes.



Julien Gasc attend en terrasse d'un bar au bord du canal de l'Ourcq. Le soleil est brûlant et la barbe de Julien toujours à sa place. Le regard est à la fois ailleurs et perçant. Sans attendre, Julien nous apprend que ce disque était déjà sorti sur un label indépendant toulousain, 2000 Records, le label d'un ami, Stéphane, qui le tannait depuis 2007 pour qu'il enregistre un album solo. « Il m'a dit que quoique je fasse, il le sortirait sur son label » se souvient Julien, entre deux gorgées de café frappé. Et cette pochette qui me rend fou, que je regarde plusieurs fois par jour, elle vient d'où ? « En fait, la veille de cette photo, je jouais avec Laetitia Sadier (ex-Stereolab, pour qui Julien officie) à Brooklyn, on était en tournée aux États-Unis, il y a deux ans... Et là, une copine, Julie Guez me propose de prendre des photos avec son vieux Pola début 60, de faire des portraits dans l'atelier d'un pote artiste... Je trouve que cette photo, elle fait punk, punk par la raideur... »

Julien connaît beaucoup de monde. Il cite des noms, tout le temps, qu'on ne connait pratiquement jamais. Suis-je vraiment aussi inculte que ça ? Oui. Julien voyage (USA, Chili, province, Paris, dans sa tête et celle des autres), il est artiste, c'est à dire qu'il va là où on le veut, là où il va pouvoir créer. Moins intermittent qu'habité, plus chevalier que sponsorisé. Il est aimable. Quand je lui annonce que je me fous de savoir comment ce disque a pu exister, que je laisse désormais ces questions à mes collègues journalistes, il s'esclaffe. Je précise ensuite que ce qui m'intéresse, c'est qui se cache derrière ces chansons. L'homme.

« Qui je pense être? Je pense que je deviens ce que je suis. J'ai toujours été musicien. Ce disque, en fait, j'en avais un peu marre de passer des heures en studio. Je voulais faire un truc comme des crobards, des croquis que j'adorerais revoir... Un vrai besoin d'instantané... » Les pinceaux de Julien sont des notes qui martyrisent l'ordinaire, des guitares orphelines, des voix perdues et formidables, des femmes qui s'en vont, des âmes qui passent, des signes d'un destin peut-être jamais gravé. Pour ce disque, il a voulu aller plus vite, briser le confort du travail acharné, lâcher les fauves. Quelques jours, quelques heures et hop, un disque sublime. Génial Gasc ? Peut-être. Intègre (ce mot devenu atroce tellement il a été moqué, détourné, piétiné) ? Sans le moindre doute.

Il parle beaucoup, remonte les époques, enfant autant du terroir (le Tarn) que de son propre imaginaire, nous échangeons sur le football et la Coupe du Monde (Julien confesse avoir toujours aimé les sports, surtout collectifs), le rugby, celui de son arrière grand-père, joueur au Castres Olympique, qui mordait des oreilles ennemies dans les mêlées locales, de ses Gasquettes, son groupe 100% féminin, de son passé de bassiste dans un groupe style New York hardcore, 8 Control, quand il avait 18 ans, du jazz et du free jazz, du punk, peut-être son premier amour musical, de Bertrand Burgalat, qui pourrait être son Dark Vador, son père caché. Les deux dégagent en tout cas une magie qui a pu sauver des gens comme moi.



Je lui apprends que mon fils danse dès que je mets son disque et que ma femme, elle, fait la grimace systématiquement : « Ah, c'est ma voix qui ne passe pas, c'est ça? Je ferai un effort pour ta femme sur le deuxième album. Un truc pour toutes les femmes, genre 'Femmes, Je Vous Aime', un truc comme ça... » Je lui dis que depuis que j'écoute son disque solo, j'aime moins le À l'Amitié de Aquaserge, sorti aussi cette année, alors que je l'appréciais beaucoup avant. Il hausse les épaules sans commenter. Il a raison.

On discute ensuite de certains de ses amis qui lui ont conseillé de refaire entièrement son album solo, tout, les voix, les arrangements, pour obtenir un son plus clean: « Mes proches m'ont vachement coupé les jambes mais moi, j'ai tenu le truc. J'ai refusé en bloc. J'ai dit non. Je tiens le bateau, même si c'est un bateau fait de quatre planches. J'amène le bateau à bon port. » Capitaine courage, marin d'eau furieuse, Julien Gasc a bien fait. Il dit que la jolie chanson « Ensemble » est en fait une reprise de Harry Nilsson, « Together ». Je rougis de l'intérieur. Je n'en savais rien. Avant de partir, je lui donne deux cigarettes, massacre en quelques phrases ma profession et toutes ses compromissions et promet d'aller le voir sur scène en juillet, à Paris. J'irai. Julien Gasc a 34 ans. Il pourrait en avoir mille. Sa musique est belle. Elle vit.


Cerf, Biche et Faon, le premier album solo de Julien Gasc est disponible depuis le printemps dernier sur Born Bad.


Jérôme Réijasse ne file pas ses clopes au premier venu. Il ne sera jamais sur Twitter.



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