Un bref historique du bandana dans le rap

De Tupac à Soulja Boy en passant par Cam'ron, Stomy Bugsy, Missy Elliott, Ja Rule et The Game.

|
août 8 2016, 8:45am


Juelz Santana, défiant les lois de la physique et du textile.

Est-il réellement possible de dérespecter le port du bandana lorsque l'on aime le rap ? Avec le recul, difficile de trouver une réponse à cette question. Après tout, est-ce que l'on développe une vraie attirance pour ce bout de tissu ou est-ce que, au contraire, on n'a fait que tolérer durant tant d'année cet attirail vestimentaire, au même titre que les bas de survêtements, les sacs banane ou les filets de pêche en guise de T-shirt ? Quoiqu'il en soit, le bandana a marqué l'histoire du hip-hop, on peut le retrouver dans chaque bonne vidéo de rap 90's et même 00's, et on peut affirmer qu'il a longtemps été synonyme de virilité absolue et de signes distinctifs adoptés par des sales gosses qui se croient tout permis.

S'il est assez difficile de retrouver les premières traces du bandana dans le genre (peut-être a-t-il toujours été là, finalement ?), il est en revanche plus aisé de constater que celui-ci n'a jamais été délaissé par les rappeurs. L'époque où même un rédac chef d'un magazine spécialisé pouvait l'arborer est bel et bien révolue, mais son impact a été tel que même en 2016 les pop-stars se mettent elles aussi à l'adopter. Alors certes, il est toujours caricaturé, parfois brillamment (souvenez-vous de Michael Scott dans The Office), mais le hip-hop, contrairement au bandana thrash, genre bien plus confiné, lui a indéniablement permis de vivre son âge d'or.

Tupac

Autant commencer par le plus grand chantre du bandana à travers les âges. Après tout, Tupac l'a porté selon toutes les façons imaginables : le nœud devant ou derrière, le sommet du crâne recouvert ou non, en couverture du magazine Rolling Stone ou dans ses clips. En vrai, l'auteur de « Hit' Em Up » ne le quittait presque jamais : que ce soit pour un shooting avec David LaChapelle habillé en esclave devant un cheval, pour cracher sur les journalistes ou pour apprendre à ses admirateurs comment rouler un blunt, qu'il se lance dans un remake de Mad Max sur le clip de « California Love », qu'il se réincarne en Christ sur la pochette de The Don Killuminati (il y a aussi Better Dayz et Resurrection, mais ça ne compte pas, ce sont des disques posthumes) ou qu'il pose en couverture du New York Times (et son fameux titre : « Savez-vous ce qu'écoutent vos enfants ? »), Tupac semblait en avoir fait sa signature, ce petit détail qui lui permettait d'effrayer la bonne conscience de l'Amérique blanche.

Gravediggaz

De retour dans le game après s'être faits virer de chez Tommy Boy Records, les quatre complices de Gravediggaz affichaient clairement leurs intentions sur 6 Feet Deep/Niggamortis en 1994. Ici Prince Paul, RZA, Poetic et Frukwan - renommés respectivement The Undertaker, Rzarector, The Grym Reaper et The Gatekeeper -, jouaient à fond avec l'imagerie morbide, ouvrant leur album au son de « La Marche funèbre » et parlant presque essentiellement de meurtres ou d'envies suicidaires. Forcément, la pochette était à l'avenant. On y voyait le groupe un couteau à la main, l'air grave et terrifiant, la colère dans les yeux et ce bandana fatal, bien roulé autour du crâne. Décidément, on ne se refait pas.

Stomy Bugsy

Si le Ministère A.M.E.R. a toujours été une version française passionnante de N.W.A. (allez-y, comparez « Cours plus vite que les balles » et « 100 Miles and Runnin' », « Fuck Tha Police » et « Sacrifice de poulet »...), Stomy Bugsy, en solo, a toujours été une copie embarassante de Tupac. Ok, le mec est fascinant dans sa façon de prôner l'indiscipline, mais franchement, pourquoi singer autant un mort ? Les productions de Doctor L sur Le Calibre qu'il te faut pouvait certes masquer les lacunes, mais il faut bien finir par comprendre que ce bon vieux Stomy ne sait que rapper des textes (parfois brouillons, en plus) en dehors des tempos. Tupac, lui, pouvait s'adapter à n'importe quel instru, c'était un mec qui n'avait pas besoin de jouer la caillera au grand cœur – il ne jouait pas, il l'était.

Ja Rule vs Mobb Deep

« On était vraiment voyou comparé au reste des gens. Puis Ja Rule est entré dans le club vêtu d'un chandail hyper échancré qui laissait quasiment apparaître ses tétons. C'était vraiment homosexuel. J'aurais donné cher pour voir l'embarras sur son visage quand il nous a aperçu. Tous les mecs qui étaient avec moi étaient sans pitié et ont tous éclaté de rire devant lui. » Les mots sont durs, datent de la fin des 90's suite à soirée arrosée en boîte, et sortent de la bouche de Prodigy. Pourquoi ? Parce que les deux rappeurs n'ont jamais vraiment pu se blairer. Et cela vaut également d'un point de vue vestimentaire. On s'explique : quand le rappeur de Mobb Deep opte pour le port du bandana sous la casquette, comme sur la pochette de The Infamous, et le revendique fièrement à chaque sortie médiatique, Ja Rule, lui, semble se chercher. Régulièrement, il semble singer bêtement Tupac. Souvent, il donne l'impression de chercher la bonne formule et se perd carrément. A-t-on déjà vu quelqu'un de respectable porter dans un de ses clips le combo bandana/doo-rag ?

Cam'ron

« Oh Boy » est probablement le plus célèbre single de Cam'ron, mais c'est aussi l'expression lâchée par tous les spectateurs présents devant leur écran lors des Grammy Awards en 2003. Ce soir-là, pas honteux pour un sous, l'ancien protégé de Biggie, à qui il doit sa signature sur Untertainment Records, arbore fièrement une fourrure, un chapeau en fourrure et un téléphone rose. Oui, on sait, c'est dégueulasse. Mais comme beaucoup de choses dégueulasses, c'est devenu culte au point d'inciter le magasin Fancy à le mettre en vente en 2014. Et Cam'ron n'en était pas à son coup d'essai. À la même période, il tente également le port de la visière bandana, dont on vous laisse juges. Ce qui ne résoud en rien l'énigme de son compère des Diplomats, Juelz Santana, qui réussit à porter le sien de cette façon, en défiant toutes les lois de la physique.

Missy Elliot

Non, le port du bandana n'est pas réservé aux hommes. D'ailleurs, lorsqu'on parle de dépenser son fric n'importe comment dans des fringues que l'on compte ne porter qu'une fois, les filles excellent, non ? Oh ça va, on déconne ! Enfin, dans le cas de Missy Elliott, c'est proche de la vérité. On ne l'a pas suivi au quotidien après le retentissant succès de « Work It » en 2002, mais on est prêt à parier que ce bandana bleu, hésitant entre cuir et fourrure, a dû rapidement se retrouver au fond d'un placard (ou brûler) après le tournage du clip. On l'espère en tout cas, même si c'est bien là la seule faute de goût de la rappeuse au cours de cette période que l'on peut qualifier de timbalandesque. À noter qu'Eve a elle aussi déjà opté pour ce bout de tissu dans le clip de « Who's That Girl ? » où l'ex-rappeuse star de Ruff Ryders nous fait la totale : tresses rouges, chapeau rouge, bandana noir, or et tigre. Vous vous demandez encore ce que cette bestiole foutait là ? Nous aussi.

The Game

Ni old school ni new school, The Game sait mieux que quiconque que la frontière entre ringardise et avant-gardisme est floue, et qu'il vaut donc mieux viser la seconde option autant que possible, même sil elle ne sera pas comprise de tous. Là où 50 Cent a remis au goût du jour le port du doo-rag avec Get Rich Or Die Tryin' en 2003, The Game, lui, a choisi de conclure Stop Snitchin, Stop Lyin en 2005 par l'excellent « Red Bandana », un titre où il s'en prend frontalement à son ancien compère de chez Aftermath. Une simple divergence de look ? Qui peut savoir…


Le Défi

Au-delà des rappeurs, les cinéastes se sont eux aussi réappropriés le bandana pour les besoins de leurs films. Avec plus ou moins de réussite. Le Défi, par exemple, remake ghetto de West Side Story monté par Blanca Li et narrant l'histoire d'un jeune garçon plaquant ses études pour préparer une compétition de street dancing. À en croire le dossier de presse de l'époque, le hip-hop permettrait à Blanca Li « de proposer un regard différent sur les jeunes et la banlieue », elle considérait cette culture urbaine comme un « vecteur fondamental d'une nouvelle identité sociale ». Résultat : on traîne surtout dans les quartiers bourges de Paris, on croise une Amanda Lear habillée en Versace Versace Versace et, cerise sur gâteau, ce bandana porté à la façon de Willy Denzey par l'acteur principal (Benjamin Chaouat) qui acte alors le décès de l'objet en tant que signe. On est en 2002 et le bandana est déjà out….

Rohff

Premier hypothèse pour ce choix de Rohff : il avait tellement l'impression de dominer le rap français en 2005, notamment après les sortis de La Vie avant la mort et La Fierté des nôtres, qu'il s'est mis à fantasmer le rêve américain. Deuxième hypothèse, cet hommage aux ghettos ricains relève d'une sorte de majeur levé bien haut à ses compatriotes, pas foutu d'élever le niveau selon celui qui se considère alors comme « Le cauchemar du rap français ». Troisième hypothèse, le titre s'appelle « La Puissance » et force est de constater que c'est bien là l'un des aspects que le bandana est censé symboliser dans la culture hip-hop. Quatrième hypothèse, le Vitriot est au courant que, un an plus tôt, 200 lycéennes de Mantes-la-Jolie ont manifesté pour revendiquer le droit de porter en classe ce petit foulard et souhaite apporter son soutien. Dernière hypothèse, la plus probable, le mec est tellement fan de 2Pac qu'il fallait un jour qu'il cesse de jouer aux cassos avec ses potos de la Mafia K'1 Fry pour se taper un grand délire américain. À toute fin utile, rappelons que le rappeur du 9.4 a toujours revendiqué l'influence de Pac, « sur le côté productivité : quand je suis en studio avec l'inspiration, je peux rester enfermé trois mois et poser deux ou trois morceaux par jour. », racontait-il au journaliste Olivier Granoux.

Booba – Autopsie Vol. 1

Une fois de plus, le bandana est représenté comme l'accessoire obligatoire pour parfaire la panoplie du gangster. Et cette pochette, on est d'accord, ne risque pas d'encourager quelqu'un à faire un pas de plus vers la paix dans le monde.

Soulja Boy

Selon Wikipedia, il n'y aucun doute à avoir : « le port du bandana sur la tête était un usage traditionnel des paysans sévillans aux XVIIIe/XIXe siècles, cette 'mode' fut amenée sur le continent américain par les colons espagnols. » Ça, c'est pour la leçon d'histoire, claire et succincte. Forcément incomplète, cette définition en dit toutefois long sur l'écart qu'il peut y avoir entre la charge historique du bandana et l'utilisation qu'en fait Soulja Boy sur « Gucci Bandana ». Visiblement, ça ne lui suffisait pas d'être attaqué aussi bien par Ice-T et Snoop Dogg, que par tous les forums Internet, ou encore d'avoir des rimes complétement dénuées de toute virtuosité, il fallait qu'il se transforme en plus en VRP d'une marque de luxe italienne. Et s'allie évidemment à Gucci Mane. Eh bien, finalement, c'était un bon move : on n'a pas eu meilleur tube de l'été depuis 2009 !


A$AP Rocky

Et puis ce qui devait arriver arriva, le revival de tout, tout le temps. Adapté ces derniers mois par Rihanna, Selena Gomez ou Miley Cyrus, qui en ont fait un accesoire quasi sexuel, le bandana est indéniablement redevenu un accessoire de mode. Peu importe que vous soyez affilié à un gang, un adepte du gangsta-rap, une styliste, un ado qui perpétue la tradition du jeu du foulard ou un simple rappeur chauve souhaitant masquer sa misère capillaire, il faut désormais en porter. N'importe comment, il le faut. A$AP Rockyne s'est d'ailleurs pas gêné pour l'accrocher à sa casquette. Ok, passé ce col en V, on comprend le contraste noir & blanc, l'antinomie, la folie créative qui enveloppe son cerveau... mais ça n'en reste pas moins clownesque. Rassurez-vous, sa bande a récemment remis un autre look au goût du jour, le complet camo cher à la Bootcamp Click dans les 90's, que la A$AP Mob est allée jusqu'à arborer sur le plateau de Jimmy Fallon. On va se marrer cet hiver !