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Voilà ce qui arrive quand votre groupe devient populaire

Jason Williamson, le chanteur de Sleaford Mods, nous parle du succès et de tout ce que ça implique, des chevaliers blancs du politiquement correct aux mecs bourrés qui envoient des SMS en pleine nuit.



Jason Williamson est le chanteur de Sleaford Mods. On l'a invité à s'exprimer sur tout un tas de sujets divers, et ce, dès qu'il en aurait envie. Après le travail, il a choisi de nous parler du succès et de tout ce que ça implique, des chevaliers blancs du politiquement correct aux mecs bourrés qui vous envoient des SMS en plein milieu de la nuit.


« Putain mais il se passe quoi, là ? ». Voilà ce que je me dis quand on m’arrête dans la rue pour prendre une photo avec moi. Ou que des gens postent des photos d’eux sur Facebook déguisés en moi et Andrew (Fearn, mon acolyte dans Sleaford Mods) à des soirées costumées. C’est le genre de choses qui arrivent quand la musique que vous faites est appréciée à plus grande échelle. De plus en plus de connards vous écoutent, mais c’est pas si grave, vous savez que vos morceaux sont cool, que vous ne vous donnez pas en spectacle et que vous ne vous fiez à l’opinion de personne. C’est la ligne de conduite qu’il faut toujours adopter.

Les connards vous tombent dessus comme des mouches autour d’une merde toute fraîche. Ne vous laissez pas impressionner, parce que croyez-moi, ils ne sont pas prêts de s’arrêter. C’est la rancoeur qui maintient ces enculés en vie et c'est elle qui causera leur perte — elle a infecté jusqu'au moindre recoin de leur cerveau et ils s’en servent comme d’une armure protégeant leur petit corps chétif, couinant comme des cochons d’Inde à l'agonie sur leur compte Twitter. C’est difficile de garder son calme quand on vous traite de « pauvre type » sur Facebook, alors que vous voulez juste faire votre vaisselle et être au calme à 10 heures du soir.

Enfin, en général, les gens aiment ce que vous faites. Vous chantez des trucs sur le travail, l’odeur du tabac froid — des choses normales en somme — rarement sur des sujets très fins. On travaille comme des acharnés, on veut rappeler aux gens que bosser 38 heures par semaine peut autant vous dégoûter que vous rendre fou de joie. Je parle de « joie » parce qu’à certains de nos concerts, les gens ont littéralement remercié les Dieux, aussi fou que ça puisse paraître. Mais on ne s'arrête pas là-dessus, on sait que c’est mauvais de se reposer sur ses lauriers. On va pas fanfaronner, sinon on risquerait d'oublier d'où on vient, pour toujours.

C’est déjà suffisamment pourri comme ça de zoner sur les réseaux sociaux. Il suffit de trois ou quatre bonnes critiques pour commencer à ne plus se sentir et à poster des tweets de merde. Il ne faut pas prendre trop au sérieux ce que les médias disent sur vous — ce serait risqué de trop y croire, d'autant plus qu'ils sont souvent complètement à côté de la plaque. Ça pourrait avoir de sales effets sur votre subconscient et vous renvoyer une idée fausse de vous-même.


Un commentaire laissé sous leur interview pour The Guardian.

On vous propose beaucoup d’interviews quand votre groupe marche. Au début, vous les acceptez toutes, parce que vous avez des tas de choses à dire. Même les plus gros médias peuvent parler de vous à l’occasion d’un concert, vous laissant ainsi à la merci d’une foule assoiffée de sang, prête à tout pour gerber leur frustration sur vous — et pour ça, rien de tel que les commentaires. Ceux du Guardian sont particulièrement infâmes. Les commentaires pendent en dessous de leurs articles comme un filet de morve qui grouille de connards ignorants et débiles. Certains aiment ce que vous faites, d’autres n’ont pas vraiment d’opinion mais chacun se sent obligé de donner son putain d'avis. Mettez un clavier entre les mains de n'importe quel bozo et vous avez un criminel en puissance. C’est presque devenu une habitude, vous-mêmes avez déjà été l’une de ces enflures, derrière votre écran, ne faites pas semblant.

Après un certain temps, on vous posera toujours les mêmes questions en interview et ça deviendra saoulant — les origines du groupe, votre passé musical… Et si vous avez la chance de parcourir l'Europe et le reste du monde, vous réaliserez que ce seront toujours les mêmes questions. Mais il faut s’y habituer, c’est un vrai boulot, et comme tous les boulots, c'est répétitif. On vous compare toujours aux mêmes groupes, à tel point que vous commencez parfois à en vouloir au groupe ou à l’artiste en question. Je sais que ce n’est pas de leur faute mais une envie soudaine vous prend de dire à tous ces groupes d’aller se faire foutre, alors que vous êtes dans les backstages d'un festival, au milieu de tous les lèche-culs de la profession. Ça pourrait mal tourner. On en a vraiment marre qu’on nous compare toujours aux mêmes autres groupes.

Ce qu’on attend de vous en interview peut aussi devenir un problème. Je suis prêt à parler de tout et n’importe quoi mais j’estime que certaines choses doivent rester dans la sphère privée. Par exemple, parler des drogues et de leur consommation... Déjà c’est hyper chiant comme sujet de discussion et on sait que tout le monde en prend, depuis toujours. Ce n’est pas un truc élémentaire, même si ça a été un facteur important dans notre groupe, mais c’est comme ça que je vois les choses. Et puis, je suis employé dans une boîte, ce serait assez mal vu que je m’épanche sur ma consommation de drogues. Ça pourrait faire chier mes collègues d'apprendre qu'il m'arrive d'être défoncé deux jours de suite au bureau. Un autre truc agaçant c'est quand je lis la version finale de l’interview, je me dis presque à chaque fois : « Putain mais j’ai jamais dit ça » ! Si, bien sûr que je l’ai dit, mais pas tourné de cette façon.

Partout où vous allez, les gens veulent devenir votre pote. Enfin, c’est pas nouveau, c’est un truc que partagent tous les homo-sapiens, vous et moi inclus. De vraies amitiés se sont peut-être formées alors que votre groupe devenait de plus en plus connu mais il y a tellement de personnes fausses, prêtes à en faire des tonnes en société dans l’unique but de vous plaire. Ces démonstrations d’affection finiront par s'estomper à mesure que votre groupe deviendra moins cool. Ces types sont prêts à tout pour se faire un carnet d’adresses, pour vous charmer avec leurs belles manières à la con et se tripoter les couilles pendant que vous faites le moonwalk dans un pub. C’est infernal.

Tout n’est pas négatif, on peut aussi recevoir de l’aide et des conseils, certaines personnes peuvent se sentir réellement concernées et vous apprendre des choses, vous conseiller, vous faire part de leur expérience. Doucement, une petite communauté très soudée se met en place, avec un staff permanent et toute une horde de freelances. Pour devenir un membre permanent, il faut tenir la distance et fournir un travail important — et surtout un travail de qualité, c’est le but ultime. Il ne faut surtout pas se laisse happer par cette logique du « nothing for something ».

Je reçois des mails et des MP à la pelle. Là encore, c’est un environnement idéal pour le développement de misérables insectes déchaînés sur leurs claviers, mais la plupart du temps ce sont surtout des demandes pour jouer en première partie, des demandes de concerts, d’interviews, des « coucou »…

« Mec, ton groupe a plein de points commun avec le mien, on voulait savoir si tu cherchais une première partie… »

Bla bla bla. J’envoyais les mêmes demandes avant, mais personne ne me répondait jamais. D’un côté, qui répond à ça ? C’est déjà suffisamment pénible d’organiser un concert, pas besoin de s'encombrer en plus avec une première partie. On est toujours prêts à filer un coup de main, mais avec tout ce qu'il y a à gérer au quotidien, parfois c'est juste pas possible. Le plus important ce sont les morceaux que vous composez et enregistrez, tout le reste, ce que vous pouvez dire en interview, ce ne sont que des futilités. La musique durera bien plus longtemps que tout ce que vous pourrez dire dans les médias.

Entre les textos de types bourrés reçus en plein milieu de la nuit et les chevaliers blans du politiquement correct qui pinaillent sur le mot que vous avez utilisé dans tel ou tel couplet d'un morceau, il y a de quoi péter un plomb et vos réponses peuvent parfois être violentes. Les gens veulent simplement que vous soyez au rendez-vous, mais évidemment vous ne l'êtes jamais. Je ne suis pas un bagarreur, mais je suis un type solide. C’est pareil pour Andrew. Je suis une brêle pour me battre, vraiment, ma femme pense qu’un jour je vais me faire tabasser et qu’il serait peut-être temps de prendre des cours d'auto-défense… Mais le judo, c'est comme les Harleys, c’est un truc de vieux.


Les Sleaford Mods sont sur Twitter - @sleafordmods

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