La fin de Kill the DJ signe-t-elle la fin d'un âge d'or du clubbing lesbien ?

« Je rêve d’un lieu où tu peux venir écouter du bon son et pécho de la gouine »

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oct. 3 2018, 1:46pm

C’était lundi dernier : après dix-sept belles années « de dysfonctionnalité familiale, de consanguinité créative, de nuits brûlantes, de rencontres bouleversantes, d’émotions débordantes, d’engagement collégial et radical », Kill The DJ officialisait sur Facebook la fin de ses activités de production, d’édition et « de fête pensante et dansante ». La nouvelle a suscité de l’émotion chez les fans de ce label parfois surnommé « la LCR de la musique électronique », qui croule depuis sous les messages de remerciements nostalgiques. « Tout va bien se passer. Le meilleur est à venir », prédisait pourtant Kill The DJ à l’aide d’un GIF à son image - c’est à dire un peu macabre, un peu sexy.

« Un petit parti politique, mais en musique » - Léonie Pernet

Si l’arrêt de Kill The DJ semble marquer la fin d’une époque, c’est parce qu’il marque (en tout cas pour nous) l’une des dernières traces du Pulp, club lesbien des années 2000 dont Fany Corral, cofondatrice du label, était aussi directrice artistique. Fermé en 2007, c’est notamment le Pulp qui a permis l’éclosion de toute une génération d’artistes meufs propulsées sur la scène internationale comme Chloé, Jennifer Cardini, Miss Kittin ou Sextoy. Une ligne en partie partagée par le label qui, en 2006, a sorti Dysfunctional Family, une compile manifeste sur les identités de genre inspirée par la sortie de Gender Trouble, de Judith Butler : « Dès le départ, on était une émanation du Pulp, on s’est toujours questionnés sur la place des minorités, dont les meufs et les queers », rappelle Fany Corral, passée par l’asso Gouine comme un camion et aujourd’hui co-commissaire du festival queer Loud & Proud.

Capture d'écran du clip « Butterfly » de Léonie Pernet (Infiné)

Parmi les artistes défendues par le label, on retrouve Léonie Pernet, qui y a sorti son premier EP en 2015. Cette dernière, désormais signée sur In Fine et Cry Baby – une des quatre émanations de feu Kill The DJ – se souvient : « C’est un label dont je rêvais quand j’étais petite. J’avais dix-huit ans, j’étais gouine, Kill The DJ c’était un peu mon Gryffondor. Pour moi, c’était associé à quelque chose de pointu, de sombre, d’intelligent aussi. Comme un petit parti politique, mais en musique ».

Pendant dix-sept ans, Kill The DJ portera les mêmes combats, avant que le temps ne fasse son oeuvre et que ses membres passent à autre chose. « C’est quand même une page qui se tourne, un gros morceau de ma vie. Le Pulp puis Kill The DJ, ça fait quasiment vingt ans de vie. C’est pas rien d’arrêter Kill The DJ. Mais il faut savoir arrêter les choses, comme au Pulp : au début tu as mis en place un terrain de jeu mais au bout d’un moment, tu tournes en rond. »

« Avec le Pulp, j'ai l'impression d'être Régine après le Palace » - Fany Corral

Tourner la page ? Plus facile à dire qu’à faire, car le souvenir du Pulp continue de hanter la mémoire de nombreux teufeurs et teufeuses parisiens. Pour toute une génération, le club mythique (et mythifié) correspond à la sortie du placard des lesbiennes, qui pour la première fois tiennent l’un des lieux nocturnes les plus prisés de la capitale et sont propulsées au devant de la scène.

« J’ai bien connu le Pulp, j’y ai même joué. Ça bouleversé ma vie de lesbienne » témoigne la DJ RAG : « Moi, j’étais une banlieusarde, et d’un coup j’ai réalisé qu’on était hyper nombreuses. Je m’en souviendrai toute ma vie ». Pour la directrice artistique du collectif Barbi(e)turix, le Pulp était notamment révolutionnaire car le premier club assumé « politiquement et artistiquement » comme lesbien. « C’était aussi l’un des premiers aussi fucked up. On y croisait parfois des VIP et en même temps, les murs étaient pourris, le sound system était naze. Ça a été le premier, il faudra toujours lui en être reconnaissant ».

Une reconnaissance qui touche Fany Corral : « Quand des gens disent 'Merci pour la transmission', je trouve que c’est un beau compliment. Si tu fais tout ça, après tout, c’est pour donner des choses aux gens » . La mythification du Pulp, pourtant, commence à gonfler la curatrice : « C’était la période la plus folle de ma vie, c’était fou le Pulp ! Mais on a fermé il y a 11 ans ! On m’en parle tout le temps, j’ai l’impression d’être Régine qui raconte pendant 40 ans après le Palace » .

« Maintenant, ce sont les gens qui viennent vers nous » - RAG

Car en effet, l’histoire du clubbing lesbien ne s’arrête pas au Pulp. Aujourd’hui, c’est notamment Barbi(e)turix, justement, qui a repris le flambeau. Lancé il y a près de treize ans comme un simple fanzine, le collectif s’est fait connaître pour ses soirées Clitorise puis Wet For Me, la dernière attirant régulièrement des clubbeuses lesbiennes venues des quatre coins de la France.

Priorité aux meufs sur scène comme sur la piste, mais ouverte aux garçons, voilà ce qui pourrait résumer la ligne directrice du collectif, qui déploie beaucoup d’efforts pour que les clubbeuses se sentent libres et en sécurité : « À partir du moment où tu vas accueillir un public féminin, tu dois tout repenser. Tout a été pensé pour les mecs. Au niveau de l’accueil, du service de sécurité ». Cet engagement en faveur des femmes et des lesbiennes se poursuit également dans la programmation : « Les lesbiennes sont encore trop invisibles sur la scène artistique », dénonce RAG, qui privilégie les line-ups majoritairement féminins. « Mon but, c’est simplement d’inverser la tendance. On me demande tout le temps pourquoi il n’y a que des meufs dans mes line-ups, mais on ne demande jamais aux autres pourquoi il n’y a que des mecs dans leur prog' ! » Grâce à ses line-ups ambitieux où l’on croise aussi bien Peaches et la DJ palestinienne SAMA’ que Jeanne Added ou Laurent Garnier, le crew est devenu un acteur incontournable de la scène clubbing parisienne. « Avant il fallait qu’on fasse nos preuves, maintenant ce sont les gens qui viennent vers nous. On a un vrai poids sur les bookers », constate RAG.

© Otto SInzou, soirée Wet for Me au Cabaret Sauvage

Parmi les autres héritiers du Pulp, on trouve aussi la Kidnapping, « une soirée gouine-pédé-trans assez proche de la clientèle queer composite du Pulp », selon les mots de son organisatrice, la DJ Sophie Morello. Née dans « un tout petit bar », la soirée a ensuite invité pendant huit ans de grosses têtes d’affiche au Quartier Général, « un PMU de quartier », avant de débarquer dans les clubs : « C’est une soirée par une gouine pour des gouines, mais vu que c’est plutôt cool, tout le monde se l’approprie. Je suis contente de ce mélange ».

« La nuit lesbienne s'appauvrit » - Fany Corral

Malgré le succès de la Wet et la multiplication des soirées queer, l’âge d’or du clubbing lesbien semble bel et bien terminé. « La nuit lesbienne s’appauvrit beaucoup en termes de quantité et de programmation », observe Fany Corral. « À l’époque du Pulp, avec au moins quatre bars, plus les soirées de la Chocha et les Barbi(e)turix, il y avait une vraie proposition lesbienne. Je ne sais pas pourquoi, aujourd’hui, la nuit et les espaces de sociabilisation lesbiens sont très très réduits, il y a un vrai problème».

Cette émergence des soirées queers plus mixtes contribuerait-elle, justement, à une dilution et à l’effacement des cultures lesbiennes ? « D’une certaine manière oui, c’est peut-être l’effet pervers », confie Sophie Morello qui, si elle apprécie la mixité du clubbing queer, y compris de sa propre soirée, regrette le manque d’espaces spécifiquement lesbiens : « Il n’y a pas un club à Paris qui soit labellisé gouine, moi ça me choque » . Pour elle, si on parle toujours autant du Pulp, c’est justement parce que peu d’initiatives lesbiennes existent aujourd’hui : « C’est très difficile pour les gouines d’investir l’espace public », explique la DJ, travaillant sur un documentaire qui évoque en partie cette invisibilisation. « Les gouines restent des personnes extrêmement minorisées, ce sont des femmes, et des gouines. Évidemment que c’est plus dur, il y a plein de gens et de patrons de clubs que ça n’intéressent pas. Le monde de la nuit est essentiellement tenu par des hommes. C’est compliqué de se sentir légitime pour les femmes », analyse la DJ, qui évoque Bourdieu et une socialisation qui reste extrêmement genrée : « Les femmes ont beaucoup plus de mal à prendre les initiatives commerciales ».

Un club à soi

Même son de cloche chez Fany Corral, qui analyse : « Monter un business quand tu es une meuf, c’est compliqué. Les femmes ont moins de pouvoir d’achat et on leur prête moins d’argent ». Avant de préciser : « C’est une problématique féministe en général. C’est pas la faute des filles mais d’une société misogyne et patriarcale ». Pour elle, l’une des forces du Pulp était justement sa capacité d’inspirer et d’encourager les femmes qui voulaient se lancer : « En tant que meuf, on t’a toujours dit que tu étais une merde. Nous, quand une jeune DJ débarquait, même si elle ne savait pas mixer, on la faisait rester. On lui disait, tu vas t’entraîner de 10h à minuit. On donnait confiance aux copines. C’est ça qui me manque : avoir un lieu d’empowerment ».

Avoir un club à soi, à une époque où les soirées sont devenues itinérantes et où les collectifs ont davantage d’aura que les clubs, est-il une chose désirable ? « Le fait de ne plus avoir de club, je trouve que ça suit la logique de notre époque », analyse Léonie Pernet. « C’est très d’aujourd’hui, tout devient liquide et immatériel. Ce n'est pas quelque chose qui me manque. Pour moi c’est comme avoir des rêves de propriétaire. » Du côté de Barbi(e)turix, à qui l’on a plusieurs fois proposé de reprendre la gérance de lieux et qui a toujours refusé, on sent les mêmes réticences. « Est-ce que ce n’est pas trop utopique ? », demande RAG. « C’est un vrai métier, il faut avoir beaucoup d’argent. Ça risque d’être casse-gueule, il faut être très nombreux et soudés, or dans la communauté LGBT on est très forts pour se prendre la tête ».

Malgré les risques, Sophie Morello n’en démord pas : « C’est important d’avoir un espace fixe, un lieu dans l’espace public », déclare-t-elle, regrettant que les lesbiennes soient condamnées à des espaces « interstitiels » , soit éphémères et invisibles. À défaut d’un club, l’organisatrice des Kidnapping travaille pour l’instant à l’ouverture d’un bar dédié aux gouines alternatives et qui devrait voir le jour l’hiver prochain, si tout se passe bien. « J’ai rencontré une meuf prête à investir, maintenant il faut qu’on trouve un lieu cool, je ne veux pas aller n’importe où. Je rêve d’un lieu où tu peux venir écouter du bon son et pécho de la gouine » . Et d’ajouter en riant : « Pour choper au 3W [un bar lesbien plus mainstream, ndlr] , il faut avoir les crocs » .

Fany Corral, elle, voit les choses en grand et rêve d’un centre culturel queer paritaire, « comme Loud & Proud, mais toute l’année. Avec de la programmation mais aussi des salles de réu, d’expo. Mais dirigé par des gens qui ont une vraie conscience politique ». En attendant de gagner au loto, la curatrice a lancé The Post Post, « un nouveau terrain de jeu » qui produit des spectacles de danse et accompagne des artistes comme les DJs Deena Abdelwahed et Myako ainsi que la créature américaine Christeene. « Le queer, la défense des minorités restera toujours un cheval de bataille pour moi. La révolte permanente contre la norme. Les luttes changent tout le temps. Comment on vit, comment construire nos vies : ces réflexions continuent de m’habiter. Faire des choses qui ne racontent rien, c’est nul. Il faut donner du sens », confie Fany Corral. On attend la suite.

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