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Les disques rares et « chébrans », une histoire française

Benjamin Leclerc

Portées par un esprit potache, les compilations « France Chébran » ressortent le French Boogie de derrière les fagots, et nous ramènent à l'époque dorée des premiers soubresauts hip-hop, de la France Black Blanc Beur, des MJC, et de... Bernard Tapie.

Une petite histoire des années 80 en France : il s’agirait certainement d’un bon sous-titre pour les compilations Chébran, dédiées au french boogie et dont le Volume 2 vient de paraitre chez Born Bad Records et Serendip Lab. Un prisme historique coutumier du premier, qui a documenté nombre de scènes et niches oubliées (le punk nanard, le free-jazz politique, le boogaloo, la synthwave), et qui sait bien s’entourer pour chacune d’entre elles. Mais la compilation qui nous intéresse est pilotée par celui qu’on appelle plus souvent Fred Serendip ; du nom du label et festival qu’il dirige, celui sous lequel il joue également les curiosités qui font sa pléthorique collection. On pose le disque sur la platine, et on ouvre la boite de Pandore.

La petite histoire dans la grande - c’est aussi un bon début pour parler de Frédéric, qui découvre le monde de la rave alors qu’il étudie l’histoire de l’art. Il évolue conjointement dans ces sphères, avant de rapidement quitter l’art contemporain, trop chiant. Il continue à explorer les musiques rave, et s’intéresse notamment au breakcore, plus fun. Le genre est connu pour son tempo ultra-rapide, ses breaks pas possibles et ses samples loufoques et exotiques. C’est à la recherche de samples de ce genre que Fred exhumera nombre de disques qui n’intéressaient plus grand monde et dont le kitsch semble être la norme aujourd’hui - de la synthwave au french boogie, donc. L’histoire, la micro-histoire même (celle dont on trouve un bel exemple dans les compilations) ne le quitte jamais : guidé par sa curiosité enthousiaste pour les musiques oubliées, il en vient à remonter la piste de ces groupes qui l’obsèdent. Puis à suivre le chemin bien pavé menant à la réédition. Philippe Laurent, Atom Cristal, Chacha Guitry : il ressort les disques de projets oubliés à l’esthétique hautement contemporaine - tellement que des soupçons et théories complotistes naitront sur la véracité de ce dernier groupe.

C’est d’ailleurs Cha Cha Guitry qui marque la rencontre des deux labels, Serendip Lab et Born Bad, Fred et JB. Jean-Baptiste Guillot est interpelé par la réédition de Serendip -bootleg sorti à cent exemplaires, édité à partir de la cassette dénichée et vendu sous le manteau en white label (disque sans aucune information, et dont le macaron est donc vide). Si les jargons bootleg ou white label ne vous parlent pas, pas de souci, Born Bad s’est ensuite chargé d’une réédition officielle, à partir des bandes originales remasterisées. Après cette première collaboration, Fred montre à JB le pendant ensoleillé et insouciant de la cold wave. Celui-ci en a justement ras-le-bol du genre (sa compilation BIPPP fut le porte étendard du revival qui l’a suivi) : il signe.

Leurs deux volumes dédiés au french boogie seront tout aussi marquants. Ceux-ci sont portés par un esprit potache et acidulé, fidèlement retranscrit dans les pochettes illustrées par Sté, vieil ami de rave de Fred (y’a pas de hasard). Alors que la première introduit le phénomène french boogie, les productions bon marché et les effets de transposition du funk américain à des thématiques toutes franchouillardes, la seconde aborde de nouveaux thèmes, principalement l’immigration et le métissage. Témoin de la génération black blanc beur, cette musique dont tout le monde se saisit (« On a tous dans notre entourage quelqu’un qui a secrètement sorti un single dans les 80’s », comme dirait Zaltan du label Antinote) va rapidement se métisser de musiques arabes ou d’Afrique de l’ouest. Comme le rap français plus tard, le french boogie (où l’on entend d’ailleurs les premières voix rappées en français) jouit de ce contexte tout particulier, qui très vite va le rendre riche de métissage. Ajoutons à ça les radios libres, les MJC, les requins de studio à la recherche du prochain hit FM, Canal + et les boites de nuit et vous ne serez pas loin du bingo.

Des classiques du genre (Lipstick !) aux OVNIS qu’on ne pensait jamais pouvoir tenir dans ses mains (Ettika, incroyable de naïveté proto-rap arabisant), en passant par des choses qui sonnent tellement contemporaines qu’on pourrait penser à des edits (Marie Josee Fa – C’est Tabou), la compilation continue son travail d’archivage des années 80, avec une véritable vocation historique, un certain portrait de l’époque en creux que l’on retrouve bien à travers ces quatre titres racontés par Fred.

Ettika – Ettika : Alors ça c’est Bernard Guégan, il était prof d’art plastique à Rouen, et il enseignait aussi dans des centres sociaux. Il animait un atelier d’art plastique. Puis un jour, il y a un concours de musique qui est passé à l’échelle nationale... Ils ont fait leur truc, avec cinq filles à la base, elles savaient ni lire ni écrire. Ils ont pas gagné le concours mais le morceau a été repéré par Vally de Chagrin D’amour, suite à quoi ils sont allés à Paris l’enregistrer. C’est Slim Pezin d’ailleurs qui fut le producteur, un requin de studio : il a enregistré avec Halliday, Mylène Farmer... Bref au final le truc est sorti mais ça s’est pas très bien vendu. Ils ont eu quelques articles, mais pas grand-chose, un ou deux, dans Actuel je crois... Le groupe n’a pas eu le succès escompté, « trop bizarre ». Tout ça est très bien raconté par Karim Hammou, un sociologue de la musique qui a interviewé Bernard Guégan il y a un moment. Il explique que les gens savaient pas très bien où les placer, et que leur disque se retrouvait toujours dans la catégorie « musique traditionnel » chez les disquaires, parce que c’était chanté en arabe. Ils ont été pas mal supporté par les radios communautaires type Beur FM et se sont retrouvés à jouer dans des fêtes de ce genre à Rouen, mais c’était pas vraiment leur place. Ils ont pas vraiment réussi à atteindre leur cible, puis après avoir un peu tourné ça a fini par péricliter.

Phil Barney – Funk Rap : Phil Barney est un des premiers rappeurs français. Bon y’en a toujours un qui aura rappé avant, ou une chanson où tu entends de la voix scandée, et d’ailleurs à ce niveau « À Mon Age Déjà Fatigué », qu’on avait sorti sur la première est un bon exemple. Mais je pense qu’on peut situer le début d’une chose à partir du moment où c’est systématisé, et en ça Phil Barney est vraiment le premier… Il avait cette émission sur Carbone 14 où il rappait. C’était son truc, il faisait ça tout le temps – comme beaucoup d’autres il était déjà influencé par les États-Unis, Sugarhill Gang, Kurtis Blow. Ensuite il a rappé la météo sur une autre radio, plus connue. Il a eu une trajectoire assez symptomatique, il est passé par l’illustration, puis a fini comme le chanteur de variétoche qu’on connait.

Philippe Chany – Cairo Connection : Ça a commencé avec Love International, un groupe dans lequel il y avait Philippe Chany, Krootchey et Fred Versailles. Ils ont enregistré leur premier titre « Dance On The Groove », c’était censé être un hit, mais ça n'a pas eu le succès escompté… Après quelques années, le groupe a splitté et Chany est parti de son côté. C’était un vieux copain d'Alain Chabat, qui d’ailleurs faisait les cœurs sur le disque de Love International. Chany s’est vite retrouvé à faire pleins de trucs avec lui, il a fait la B.O. de Didier, de La Cité De La Peur… Il a fait des trucs avec Les Nuls, je crois même que c’est lui qui faisait tout l’habillage sonore. Quelque part au milieu de ça il a sorti son album solo, sur lequel il y a quand même quelques hits… Il y a « La Lettre » qui est bien, puis « Caïro Connection », qui marchait bien avec le thème de la compile. Krootchey a ensuite fait l’hymne club « Qu’est Ce Qu’il A (D’Plus Que Moi Ce Negro Là ?) », qu’on avait mis dans la première compilation, puis Fred Versailles est devenu producteur (il a bossé avec NTM à leurs débuts). Je ne sais pas trop si je devrais le dire, mais je sais qu’ils ne se parlaient plus. Apparemment, Philippe Chany se serait barré avec toutes les compos du groupe pour faire son album. Mais on ne sait pas bien démêler le vrai du faux : « Unsquare Dance », qui est sur son album, était déjà signé Chany à l’époque Love International… Ils se sont rabibochés récemment. Son album il n'a pas fait un carton, loin de là, même s'il a quand même été réédité sur Dark Entries depuis.

Joel Ferratia – Pourquoi Tant De Haine : Celui-ci est inédit ! En fait c’est JB qui m’a envoyé un court de 88 qui s’appelle Furie Rock. Il est disponible sur Youtube, c’est une sorte de romance sur fond d’histoire de bandes rivales skin et antifa… Toujours est-il qu’à la fin, il y a ce morceau qui est joué pendant le générique. C’est un super truc, bien early rap, qui aborde les thématiques du film, le racisme, la bagarre. C’est funky, un peu cheap, avec ce gimmick un peu arabisant au synthé, ça colle parfaitement avec le reste de la compilation ! Le compositeur Joel Ferratia est introuvable, mais j’ai pu rencontrer le producteur, Celmar Engel, qui a pas mal œuvré dans l’illustration sonore. C’est un gros requin de studio ; d’ailleurs Slim Pezin est un très bon copain à lui !

La compilation France Chébran Volume 2 est sortie le 26 mai sur Born Bad Records et Serendip Lab. Elle est disponible ici.

Benjamin Leclerc est sur Noisey.