Le guide Noisey des relations tumultueuses entre Skyrock et le rap français

Du singe de PNL au procès de La Rumeur, du jour où Morsay a débarqué avec ses potes pour menacer Difool à celui où leur PDG a été accusé de corruption de mineure, résumé de 21 ans d'amour/haine.

|
janv. 16 2017, 7:10pm


Nous sommes en 2017 et cela fait maintenant plus de 20 ans que Skyrock a opéré le virage lui ayant permis de régner sans partage sur la FM française : sa position sur le créneau du rap. Si les relations n'ont jamais franchement été au beau fixe, on sent qu'on arrive clairement à la fin d'un cycle ces temps-ci, avec pas mal de perles, comme quand Damso a fait semblant de découvrir au dernier moment qu'il n'était pas playlisté pour planter son propre Planète Rap (une blague belge qui a permis à Booba de reparler du cul de Laurent Bouneau sur Instagram, et ça c'est plutôt cool), la rime « vous écoutez que de la merde, bande de Sky-tophiles » lâchée par Seth Gueko dans le plus grand des calmes, la revirement de Kery James qui a attendu 20 ans pour comprendre que c'était une radio de merde et l'expliquer en long et en large dans toutes ses interviews, le coup de gueule de Niro, le positionnement d'OKLM en alternative, et j'en passe.

Voici un petit guide des moments clés dans la longue et tumultueuse relation d'amour/haine entre Skyrock et le rap français. Surtout de haine, en fait, car tout le monde ne partage malheureusement pas la bonne humeur de la Sexion d'Assaut.


« PLUS DE FRÉQUENCES POUR SKYROCK !!! » (1998)
Vers la fin des années 90, Skyrock est considérée par les rappeurs comme l'unique passerelle vers le grand public, c'est donc tout naturellement qu'ils accourent pour appuyer la campagne visant à obtenir plus de fréquences. En réalité, les fréquences sont limitées tant que la radio appartient au groupe Lagardère qui a déjà atteint son seuil maximal, donc la demande n'a strictement aucun sens. Mais bon, un peu de lobbying et de forcing détourné n'a jamais fait de mal à personne et quand on a affaire à des artistes aussi peu informés sur les réalités de la vie, c'est dommage de ne pas en profiter.


Plus de 13 ans après, le combat continue avec notamment la demande d'une fréquence pour Strasbourg où Laurent et Pierrot ont l'appui de Abd Al Malik.

Pour clarifier les choses, le slammeur précise : « je milite pour que Skyrock soit là, et on ne me paie pas pour ça, et Skyrock ne me passe pas spécialement plus que... voilà, donc voilà ». Comme quoi on peut faire des énormes conneries dans la vie sans en tirer le moindre profit, et ça c'est un message d'espoir pour la jeunesse strasbourgeoise.

LA RUMEUR (DE 2002 JUSQU'À L'INFINI ET AU-DELÀ)
Sans doute le groupe de rap qui a le plus de raisons de haïr la radio. En 2002, La Rumeur accompagne la sortie de son album d'un mini fanzine gratuit. Dans celui-ci figure l'article « Ne sortez plus sans votre gilet pare-balles » un virulent pamphlet anti-Skyrock (vous pouvez le lire ici à la rubrique « Le Magazine ») écrit par Ekoué. Le rappeur explique en long et en large à quel point la radio prostitue le rap français avec la complicité des artistes eux-mêmes. Autre cible : les étranges accointances entre la radio et le PS via SOS Racisme (avant de devenir humoriste, Malek Boutih a longtemps été salarié de Skyrock et faisait du lobbying pour eux), dans le seul but d'offrir une vitrine présentable de la jeunesse des cités et plus simplement essayer de les faire voter PS. La haine d'Ekoué est d'une pureté cristalline et rafraîchissante mais elle vaut au groupe une plainte de Skyrock pour appel au meurtre, plainte qui n'aboutit évidemment à rien.

Puis, par un de ces hasards dont la nature a le secret, immédiatement après, le groupe est attaqué par le Ministère de l'Intérieur pour un autre papier du même magazine, qui dénonce les bavures policières. S'ensuit un procès qui dure plus de 8 ans. De là à penser que les messieurs de Skyrock ont fait d'une pierre deux coups en glissant à la police ou la justice un petit « jetez un œil à cet article-là, ça devrait vous intéresser », il n'y a qu'un pas que les membres du groupes sont tentés de franchir. Et qui fait passer La Rumeur du stade de simple mépris au niveau de haine de Sangohan contre Cell comme on dit dans le jargon. S'ensuit un merveilleux morceau qu'ils jouent joyeusement à chaque concert depuis plus de 13 ans.

Sans compter des interviews en pagaille où ils ne résistent jamais au plaisir de couler un bronze sur leur radio préférée, un second article sobrement intitulé « Lettre à Gros Cul » (surnom affectueux désignant Laurent Bouneau) et des allusions récurrentes dans d'autres morceaux : « Demande à Bouneau, qui donne son cul à la SPA comme Brigitte Bardot » (ça mange pas de pain). A tout cela s'ajoutent un clip, l'invitation d'un copain qui partage le même amour qu'eux pour LB, et même le téléfilm De l'encre, qui met en scène le directeur des programmes d'une radio, opportuniste, stupide & vénal, que tout le monde appelle Gros Cul. Vous pouvez vérifier au générique, le rôle n'a réellement pas de nom, c'est juste « Gros Cul ». Et ça c'est beau.

45 SCIENTIFIC (2002)
Ce qui s'était déjà moyennement voire pas du tout bien passé pour la promotion de Mauvais Œil (1er album de Lunatic, pourtant disque d'or en indé) s'est empiré pour le solo de Booba, Temps Mort. Selon le label, la radio est très réticente à cause des lyrics jugés trop durs et propose alors un Planète Rap « à l'américaine », ce qui est une façon polie de dire que l'artiste ne sera pas présent. S'ensuit la fameuse phrase de Laurent Bouneau : « Booba fait du rap pour le village ». Jean-Pierre Seck et Géraldo, qui ont ébruité la chose en ajoutant que le bonhomme leur avait prédit un semi-flop (il leur aurait dit « vous allez en vendre 20 000 ») ont évidemment très mal pris tout ça. Résultat : 45 Scientific ne cherche plus à bosser avec Skyrock pendant quelques temps et réoriente même une petite partie de sa promo dans ce sens (le fameux slogan « sans coke ni sky »).

MENACE RECORDS (2003)
Certains, conscients de la difficulté d'obtenir un Planète Rap ou soyons fous, un titre en rotation, prennent le contre-pied et misent à fond sur une promo qui dénigre ouvertement la radio. Cela correspond à l'époque où dire « Nique Skyrock » est presque une mode, très plaisante ne nous le cachons pas mais parfois un poil opportuniste. Ainsi dans la première moitié des années 2000 Menace Records met souvent en avant une imagerie anti-Skyrock assumée et produit une compilation intitulée Interdit en radio, dont le visuel est une référence directe au fameux logo.

Happy end : dès qu'Alibi Montana, figure de proue du label, deviendra bankable, il sera très content de participer à tous les Planète Rap. Et quand il ne sera plus bankable, il s'incrustera aux Planètes Rap des autres, comme Kaaris ou Lino. Habile.

LE GHETTO FABULOUS GANG (DEPUIS AU MOINS 2004)
Alpha 5.20 et son crew Ghetto Fabulous Gang ont toujours mis un point d'honneur à revendiquer leur indépendance. Forcément, ce n'était pas pour arriver ensuite la bouche en cœur chez Skyrock. Lorsqu'on lui a demandé en interview pourquoi il refusait d'y aller par principe, il a simplement dit « moi à la base, je les aime pas. » Il a ensuite expliqué en long et en large que l'un de ses objectifs était entre autres de prouver qu'il était possible de vivre du rap sans passer par cette radio, qu'il suffisait de s'adapter au circuit indé, modifier son modèle économique, etc. Du coup, Alpha a toujours été consterné par les rappeurs qui auraient pu refuser de participer à ce cirque mais qui y allaient quand même, soit par paresse soit par peur de se brouiller avec le big boss. Et c'est ce qui nous a donné le merveilleux refrain du morceau « Les rappeurs sont des chattes ».

Même lorsqu'il a arrêté le rap, sa mentalité a perduré à travers Shone, désormais tête du GFG qui s'est lui aussi retrouvé à expliquer qu'il considérait Laurent Bouneau comme un ennemi, en précisant qu'en plus, il était moche. Chose assez inédite, le directeur des programmes a réagi rapidement au morceau en disant qu'il était dangereux, tout en admettant que la phrase « Skyrock n'est pas premier sur le rap mais sur les rappeurs signés » était juste (il est probable qu'à ce stade, il ne soit toujours pas au courant qu'elle venait dudit morceau). Shone lui a donc proposé un débat, ce à quoi son interlocuteur a rétorqué « on ne débat pas avec un ennemi » avec un smiley, histoire de. Hashtag courage fuyons.

QUAND WEST COSTLA A ÉTÉ DÉGAGÉ DE L'ANTENNE (2004)
West Costla était une émission « spé » (comprendre : présentée par des gens issus du rap et non des crétins, diffusée après minuit et non à une heure de grande écoute, etc) animée entre autres par Stomy Bugsy et Hamed Daye. L'ambiance était évidemment West, les zozos de Garges-Sarcelles s'éclataient et recevaient tous les invités qu'ils voulaient. Un beau jour, le programme a disparu des ondes. C'est un problème de propos extrêmes qui est évoqué, avec comme point culminant du racisme anti-blanc : les trublions auraient passé un morceau intitulé « Les Sales Blancs » lors d'une émission. Inacceptable, forcément. Ils ont bien essayé d'expliquer qu'il s'agit du morceau éponyme interprété par un groupe composé uniquement de Blancs, la radio n'a semble-t-il pas goûté cette ironie. Alors certes, cela reviendrait à bannir Patrick Bruel pour antisémitisme, mais bon, sans doute que les décisionnaires avaient une autre idée derrière la tête.


QUAND TOUTES LES ÉMISSIONS SPÉ ONT ÉTÉ DÉGAGÉES DE L'ANTENNE (2007)
Et bah voilà. Évoquant une grosse carence en terme de rentabilité, le directeur des programmes décide de supprimer la quasi-intégralité des émissions spé, ce qui inclut Total Kheops (Kheops d'IAM), Bumrush (Cut Killer), F.B.I. Show (DJ Spank) et Couvre Feu (Jacky Brown), presque devenu le dernier refuge des indés/pas trop connus sur une radio nationale. Peinés par la disparition de Couvre Feu (mais pas des 3 autres, qui ne les invitaient pas souvent), une tripotée de rappeurs se fend d'un morceau hommage qui arrive juste après « Candle in the Wind » dans mon classement personnel. Youssoupha n'ayant pas encore de dreads à l'époque, il posera sans apparaître dans la vidéo.

Laurent Bouneau répondra à ces gémissements de chiots abandonnés par un magnanime «c'est pas grave, il reste les skyblogs, Kenza Farah a percé comme ça ». Cependant après l'averse vint l'éclaircie : tous les rappeurs qui ont posé sur le morceau ne rechignent jamais à répondre présent à une apparition chez Sky dès que l'occasion se présente.

QUAND MORSAY ET SES POTES ONT DÉBARQUÉ POUR MENACER DIFOOL (2007)
Tout commence avec une blague téléphonique de Difool, animateur de la radio qui appelle la famille de Yaëlle, une candidate au look folklo de la Star Academy 2007. Manque de pot c'est son frère qui répond, et il prend très mal le canular. On apprend que ce jeune homme, V.A.M de son pseudonyme, fait plus ou moins partie du collectif Truand 2 La Galère, ce qui est déjà très drôle, mais ça ne s'arrête pas là. Par un enchaînement d'événements digne des meilleures comédies US, Morsay et Zahef, les têtes de T2G (qui par mimétisme et désœuvrement ont toujours insulté Skyrock), estiment que Difool et son équipe ont manqué de respect à leur crew, et décident d'aller réclamer des excuses pendant une émission en live. Cette épopée nous est contée dans la fascinante vidéo ci-dessous.

Un moment fort en Nutella qui a relégué « l'embrouille » radio entre Joey Starr et Difool au rang de petites chatouilles entre amis bicurieux. Quelques temps plus tard, cette aventure mythique sera analysée par des gens très sérieux sur Paris Première.

LE MOMENT OÙ BOOBA A ENFIN PU SE PASSER D'EUX (2008)
...et où il leur a chié à la gueule ouvertement car la vengeance est un plat qui peut éventuellement se réchauffer. C'était de toute beauté puisque tout s'est joué sur la patience. Jusqu'à la sortie de 0.9 qui marque la rupture officielle, le rappeur du 92 marche main dans la main avec Skyrock, va à Planète Rap, pas seulement aux siens mais aussi à ceux d'autres artistes qui l'invitent, Fred a le droit de prendre des photos avec lui où chacun essaie de sourire sans jamais y arriver, bref c'est mimi. Rappelons que Booba est, pendant tout ce temps, parfaitement au courant des propos de Bouneau, du « rap de village » et du fait que sans le succès, il serait toujours persona non grata dans les locaux. Certes, il y a parfois des timides tentatives de remettre les points sur les i, mais le MC n'est pas du tout en position de force et même l'animateur se fout de sa gueule. Comme là, avec ce merveilleux dialogue à 1'04.

Saluons les nerfs d'acier de l'artiste qui garde son calme lorsque Fred lui rétorque « le bureau des plaintes c'est à côté » alors que Booba rappelait simplement l'époque où il ne passait pas en radio sur le ton de la blague. Dans sa tête, ça a dû se passer comme ça, à peu de choses près :

Puis, le Duc a probablement remarqué qu'à force de baisser la tête il risquait un torticolis, et là ça a été génial puisqu'il a tout mis en œuvre pour humilier publiquement Skyrock : références moqueuses à Fred, la radio et Bouneau dans certains morceaux, un nombre incalculable d'interviews où il a expliqué en long et en large que Sky n'était pas légitime, qu'ils ne font qu'exploiter le rap, n'y connaissent rien, méprisent les petits vendeurs, etc. Globalement, c'était les mêmes critiques qu'à peu près l'intégralité des rappeurs indés avaient déjà formulées depuis plus de 6 ans mais il y a une différence majeure : Booba a été le 1er à proposer une alternative concrète, avec OKLM, une appli web-radio. Qu'il veut clairement placer comme un média spé, en opposition à Sky. Puis ça lui permet de les insulter régulièrement, alors ne boudons pas notre plaisir.


QUAND LE DIRECTEUR DES PROGRAMMES A COMMENCÉ À DONNER DES INTERVIEWS
C'est vite devenu amusant. D'une part parce que dès la première, Laurent Bouneau, lucide, a revendiqué haut et fort sa non-appartenance au monde du hip-hop en général et du rap en particulier, tout en détaillant sa vision de ce que doit être cette musique (il juge certains textes dangereux, etc.) Rappelons qu'en parallèle de Skyrock, il a également été à la tête de Chante France pendant 10 ans - forcément ça laisse des traces...

Puis vient l'ère d'Internet et des interviews vidéos, où globalement le gugusse dit exactement la même chose année après année, seuls les noms des artistes cités changent. Mais au moins le potentiel comique de l'homme se dévoile enfin publiquement, comme quand on lui demande qui sont les rappeurs qu'il écoute personnellement et qu'il semble ne pas comprendre la question, se bornant à énumérer les derniers projets qu'il a reçus avant d'expliquer que, lorsqu'il est en vacances, il n'écoute tout bonnement jamais de rap ou de RnB. Ces vidéos donnent régulièrement lieu à des conséquences pour le moins burlesques. D'abord, les internautes peuvent l'insulter à loisir ou encore commenter ce qui leur paraît être des tics de cocaïnomane cinglé. Ensuite, chaque interview se solde par le pétage de plomb d'un rappeur qu'il a eu le malheur de citer.

LES CLASHES DE LOLO

Médine (2009)
En décrivant tranquillement Médine comme un rappeur fermé et communautaire (parce que le titre « Arabian Panther » rappelle Black Panther, et que pour lui Black Panther c'est caca, en gros). Laurent ne se doute pas de ce qu'il a déclenché mais rétrospectivement on peut penser qu'il a eu raison de s'en foutre. Le rappeur du Havre fait une réponse très énervée accompagnée d'une interview où lui et son boss de label jurent de ne plus jamais bosser avec Skyrock, que si c'était possible ils leur interdiraient même de passer leurs morceaux. Ils le rappellent avec raison, leurs ventes sont suffisamment honorables pour se passer de la radio. On les sent très déterminés et ça fait chaud au cœur.

Après avoir réaffirmé fermement sa position, répétant que la radio est une imposture de A à Z, le rappeur revient finalement pour expliquer qu'en fait il s'était emporté, que tout ça c'est du passé, que Fred est le seul qui a cru en lui quand il avait des problèmes de poids, etc. Des mauvaises langues pourraient y voir une conséquence directe de la chute des ventes de disques, mais ce serait mesquin.

Devant les réactions mitigées, Médine rassurera ses fans quelques temps plus tard en postant une photo de lui en train de faire une quenelle devant le bureau de Bouneau sans qu'on sache bien pourquoi. Cette tactique astucieuse attirera surtout des débiles profonds qui, du journal Marianne aux blogs politiques de losers, y voient une preuve d'antisémitisme (Médine est à la fois rappeur et barbu, et pour eux, les barbus c'est caca, en gros), ce qui force l'artiste à se justifier une nouvelle fois chez Thierry Ardisson. Quand ça veut pas, ça veut pas.

Mac Tyer (2014)
Après avoir entendu Laurent Bouneau expliquer que ses efforts pour percer étaient attendrissants mais inutiles, Mac Tyer l'a légèrement mal pris. La pression des réseaux sociaux couplée à son interview de réponse ont pour une fois contraint le programmateur à reconnaître son erreur. Le rappeur s'est donc lui aussi montré compréhensif.

Quelques fans s'étonnent que l'artiste soit si remonté contre Lolo alors qu'il avait pris avec philosophie la phrase peu flatteuse de Rohff dans « Wesh Zoulette » mais parfois, le cœur a ses raisons que la raison ignore. D'autant que sa défiance vis-à-vis du bonhomme remonte à loin : c'est le refus de son morceau « Ha Ha Ha » que le rappeur n'a pas digéré, d'où la phrase « Skyrock a le seum de voir un négro sur un yacht » sur le morceau « Introspection ». Fred l'avait découvert en direct lors d'un Planète Rap face à Mac Tyer, avec l'ambiance de mort qui va avec. Comme quoi Mister Musa a un poste qui nécessite de grandes capacités d'improvisation.

QUAND LE PDG DE SKYROCK A ÉTÉ CONDAMNÉ POUR CORRUPTION DE MINEURE ET QUE LE RAP FRANÇAIS A REGARDÉ AILLEURS (2008)
Chaque rappeur est unique, mais presque tous partagent une valeur commune : le mépris pour les agressions sexuelles, a fortiori quand les victimes sont mineures. Les ¾ ont une rime qui parle de ce qu'ils feraient subir à un délinquant/criminel du genre. Or, Pierre Bellanger, PDG du groupe Skyrock, a été condamné pour corruption de mineure (la victime évoque un original combo de coups, douches froides, rapports sexuels forcés, etc). Pourtant dans le game, personne ne pipera mot suite à cette information franchement cocasse. Il faut dire que le gai luron est parvenu malgré les circonstances à clamer implicitement son amour du rap en se lançant à la barre dans un freeestyle riche en punchlines.

Malheureusement c'est la juge qui remportera le battle avec un « flip » imparable, comme on dit dans le milieu.

Jusqu'à aujourd'hui, les seuls à avoir osé évoquer l'affaire dans un morceau sont Ekoué et Alkpote. Le premier avec un lapidaire « si j'te dis Skyrock, tu m'réponds : radio de pointeurs de gamines comme son PDG » et le second avec un décomplexé « j'ai les mêmes pratiques sexuelles que Pierre Bellanger » sauf que le nom de famille était bipé. Snif. On peut aussi ajouter Booba qui a rappelé au moins une fois « ton patron est pédophile » via Instagram, cf plus haut.

QUAND TOUT LE MONDE A DÉFENDU PIERRE BELLANGER (2011)

Là il va falloir s'accrocher, c'est assez technique. L'actionnaire Axa, majoritaire, possède 70 % des parts de Skyrock et veut dégager Bellanger pour des questions de rentabilité. Selon toute probabilité quelqu'un a suggéré : « y'a qu'à ordonner aux rappeurs d'utiliser leur popularité pour protéger Pierre, et dire aux jeunes que c'est la liberté d'expression qui est en jeu, ils sont tellement cons que ça peut marcher ». Finement joué.

Sinik, Mister You, Sefyu, Soprano, la Sexion d'Assaut, Mokobe, Kenza Farah, Rohff, TLF, Canardo, La Fouine et pas mal d'autres ont accouru pour défendre cet homme qu'ils ne connaissaient pas, dans une lutte qu'ils ne comprenaient pas, Colonel Reyel a fait un remix spécial soutien d'un titre qui était pourtant déjà exécrable, la radio a diffusé en boucle un jingle qui disait « Skyrock est en danger et sans Skyrock, plus de rap et plus de r'n'b », ce qui donne une petite idée du QI du public visé.

Même François Hollande y est allé de sa petite visite de soutien. Outre son dialogue au sommet avec Colonel Reyel cela nous rappelle s'il en était besoin que cette tête de vainqueur est clairement arrivée par accident à L'Élysée.

Et ce qui devait arriver arriva : Bellanger a été maintenu à son poste et a même vu sa position renforcée auprès des actionnaires, en plus d'avoir réussi un tour de force mémorable. Enfin, pas aussi mémorable qu'avoir esquivé la prison pour l'histoire de Lætitia, mais quand même. Dans un discours de remerciement plein d'émotions, il a promis un concert gratuit « de la liberté » qui n'aura finalement jamais lieu. À la place, il y a eu Urban Peace 3 deux ans plus tard, à 50 balles la place.



AKHENATON VS FRED (2011)

Suite à ce sauvetage et sa mise en scène efficace, Fred a déploré dans son blog le manque de soutien de Booba (normal) mais aussi d'Akhenaton, qui avait notamment déclaré que Skyrock était une radio comme les autres, à savoir que le passage en rotation était payant comme partout ailleurs, et que le remplacement ou non de son patron lui en touchait une sans faire bouger l'autre. Fred a donc démenti et accusé l'artiste de démagogie. Le membre d'IAM n'est pas du genre clasheur, loin de là. Mais il est probable que se voir pris à parti par quelqu'un qui sert régulièrement de paillasson à tout le rap français depuis une douzaine d'années constitue une limite que le Marseillais a estimé largement franchie. Il a donc répondu à son tour en rappelant que toutes les maisons de disque avaient systématiquement payé la régie pub, que le remue-ménage autour de la potentielle éviction du PDG était une manipulation éhontée, et a conclu en faisant un parallèle fort à propos entre l'animateur et un canidé en bas âge, tout en évoquant le souvenir ému de Laurent Bouneau qui avait prophétisé en 95 « le rap ? Ça s'adresse à une tribu » pour refuser une proposition de Kheops et AKH. Cette passe d'armes nous rappelle que si Fred a un poste peu reluisant, il lui arrive de faire du zèle, et c'est souvent une mauvaise idée.

ROHFF VS FRED (2012)
Lors du Planète Rap spécial TLF, le grand-frère d'un des deux membres du groupe, Rohff, vient soutenir la famille et en profite pour s'expliquer en live avec l'animateur, qu'il soupçonne fortement de s'être foutu de sa gueule dans son dos. Cinq minutes d'anthologie qu'on ne vous détaillera pas ici, des experts l'ont déjà fait en leur temps et ça valait clairement le détour. Une preuve de plus que les journées de travail de Fred sont souvent pleines de surprises.

Cet échange magique reste l'un des moments les plus drôles de toute l'histoire de l'émission, et j'y inclus les « freestyles » de Fatal Bazooka. A noter que cela constitue également le point de départ du lancement officiel du clash entre Rohff et Booba, qui couvait depuis pourtant 10 ans. Il suffit parfois d'un rien pour que les étoiles s'alignent.

PNL (2015)
Ne donnant pas d'interview et limitant ses apparitions publiques au strict minimum, le groupe PNL a eu l'idée d'une mise en scène. Chaque jour était ainsi dédié à un thème en relation avec leur univers musical comme Scarface, la jungle ou encore Dragon Ball. Malgré la demande insistante de la radio, les artistes n'ont jamais fait le déplacement (il est à noter que durant la première émission, N.O.S avait une bonne excuse : il faisait des snaps dans sa voiture). Entre autres séquences saugrenues, on a eu droit à cette image resté gravée :

Ils ont fait comprendre à d'autres qu'a priori, il était possible de transformer le studio de l'émission et Fred lui-même en à peu près tout et n'importe quoi. Par exemple, pour le Planète Rap de Shay, l'animateur était habillé en majordome, ou un truc comme ça. Parfois, le métier de Fred exige un certain don pour le déguisement.

ALKPOTE (2016)
Alkpote n'a jamais eu sa semaine sur Planète Rap, tout au plus des passages lorsque d'autres artistes l'invitent ou bien pendant La Nocturne, l'émission rap français du vendredi après minuit. Malgré la présence de son ancien groupe Unité 2 Feu sur la compile de La Nocturne en 2005, Al-K ne bénéficie d'aucun passe-droit et le divorce semble consommé. La preuve avec cette conversation pas piquée des hannetons qui confirme une dernière fois que Fred l'intrépide a définitivement un boulot de merde.

Quand au freestyle en question, c'était celui-ci. Était-il vraiment nécessaire de le supprimer alors qu'on a gardé celui de Coco TKT ? L'Histoire jugera.

Laissons pour finir, la conclusion de cet article à Ekoué, le meilleur d'entre nous :

« Je vais te dire un truc. Les mecs sont là, avec 20 ans de retard, à faire les girouettes, à commencer à dire "ouais Skyrock, gnagnagna". Moi, Skyrock m'a envoyé en garde-à-vue, déjà. Et juste derrière, forcément, procès Sarkozy. J'ai le seum à vie contre eux. Bouneau et Bellanger. Bellanger si je le croise, si on se voit dans la rue par hasard, il va se manger une baffe de cow-boy sans comprendre ce qui lui arrive, sa tête va faire 10 tours sur elle-même façon dessin animé. Bouneau un jour on l'a croisé avec Philippe [Le Bavar]; pshiit, il a filé direct dans son taxi. J'ai vu Fred, j'ai parlé avec lui, apparemment c'est pas vraiment de son ressort tout ça, c'est juste un employé. Mais les deux autres, on a vraiment le mort contre eux, c'est très sérieux comme histoire. »

« Aujourd'hui avec les réseaux sociaux, tout le monde se rend compte qu'ils n'ont plus besoin de Skyrock, donc tout le monde se lâche et prend une posture de rebelle ou de militant à deux balles. Alors qu'à l'époque les autres rappeurs disaient « vous bossez pas avec Skyrock ? Vous devez pas aimer l'argent »... Résultat des courses : aujourd'hui l'argent on en fait, sans doute plus que vous, et personne peut nous reprocher d'avoir retourné notre veste sur ce sujet. C'est même pas une question d'intégrité, parce que le mot est trop fort, pour moi l'intégrité c'est mon père, ou le tiens. Nous, c'est juste qu'on avait encore notre part de colère. On était pas complètement achetés. Ces histoires de conscient/pas conscient, engagé/pas engagé, on n'était pas dans une case comme ça, c'était juste notre façon d'être. On a toujours aimé l'argent, on en a toujours voulu. Sur mon premier maxi j'avais tout un morceau sur ce thème. Mais ça ne veut pas dire que tu dois te soumettre pour l'obtenir. »


Yérim Sar aime l'argent, lui aussi. Il est sur Twitter.