Comment je suis tombée amoureuse des Shaggs, le meilleur pire groupe de tous les temps

Jennifer Park

Trois soeurs, une grand-mère voyante, un père autoritaire et un des disques les plus étranges jamais sortis.


Récemment, mon copain et moi nous sommes lancés dans une battle du « morceau le plus merdique de YouTube », en commençant par s'échanger des vidéos des Dune Rats et des reprises sans âme de l'émission Like A Version. Après avoir maté plusieurs fois Tash Sultana massacrer « Electric Feel », il a décidé de passer au niveau supérieur en me balançant un morceau que je n'avais jamais entendu auparavant : « My Pal Foot Foot » des Shaggs.

S'en est suivi une cacophonie infernale, mélange de beat absolument pas maîtrisée, de mélodies au rabais et de voix guindée. Il n'y avait aucune basse, et c'était sans doute mieux comme ça ! Rien en place, un rythme saccadé, et un accent prononcé de la Nouvelle Angleterre qui déplorait la perte d'un chat nommé Foot Foot. 

Une image en noir et blanc représentait trois jeunes filles, plutôt enrobées, avec de longs cheveux et d'étranges sourires forcés. Tout ça était bien creepy, digne des films d'horreur de l'époque, et leurs visages figés donnaient envie de les fuir le plus rapidement possible.

Dot, Betty, et Helen Wiggin étaient trois soeurs originaires de Freemont, une petite ville du New Hampshire, qui durant les années 60 et 70 jouaient sous les ordres de leur père, Austin Wiggin. Même s'il a fallu une décennie de plus pour qu'elle dépassent les frontières de leur région, le fait qu'elles aient pu obtenir un jour un semblant de reconnaissance m'a sidéré. Ce n'étaient pas des musiciennes qui avaient une vision et qui allaient donner naissance à un nouveau mouvement musical ; non, juste des gosses qui n'avaient visiblement jamais su jouer correctement d'un instrument. Et ce qui me rendait encore plus dingue, c'est que n'importe quel ado dénué de talent aurait quand même eu un vague sens du rythme (l'histoire de la musique nous l'a prouvé à de nombreuses reprises) - mais les Shaggs n'y comprenaient rien. Absolument rien du tout.

« My Pal Foot Foot » était tout simplement le pire titre du pire groupe de tous les temps. Leurs paroles étaient aussi absurdes que leur musique était désorganisée, et tout sonnait horriblement faux. Les autres morceaux qui constituent leur premier et unique album, Philosophy Of The World, ne valaient pas mieux. J'ai hurlé à mon copain de couper cet enfer et d'épargner mes oreilles. 

Et puis j'ai découvert qu'aussi improbable ça puisse paraître, le le groupe était sur le point de se reformer pour la prochaine édition du Solid Sound Festival, qui a lieu en juin prochain dans le Massachussets et dont la programmation a été confiée au groupe Wilco. J'ai donc décidé d'écouter Philosophy of the World en entier. Et quelque chose d'étrange s'est produit. J'ai réalisé que cette atroce dissonance devenait de plus en plus cohérente au fur et à mesure des écoutes, et que par moment, mon cerveau réarrangeait lui-même les guitares inaudibles et l'infâme jeu de batterie. Bordel, j'étais en train d'apprécier les Shaggs.  

Et aujourd'hui, je ne suis pas la seule personne qui pense que c'est le MEILLEUR pire groupe de tous les temps. Frank Zappa a déjà déclaré (à jeun - et pour cause, il l'était toujours) qu'elles étaient meilleures que les Beatles. Kurt Cobain plaçait leur album de 1969 dans son top 5. Lester Bangs l'a même qualifié de « monument de l'histoire du rock'n'roll ». 

Le succès d'estime des Shaggs pourrait n'être que le produit du raisonnement « c'est weird, donc c'est cool », qui pourrit l'esprit critique depuis des lustres. Même Dot Wiggin, la chanteuse et compositrice du groupe, a un jour dit que la principale raison pour laquelle les gens étaient obsédés par les Shaggs n'était pas leur « musique », mais leur histoire.

Et quelle histoire ! Une histoire d'avenir lu dans les lignes de la main, d'un père strict devenu apprenti-manager, et de trois soeurs d'une bourgade des Etats-Unis devenues célèbres 12 ans après la sortie de leur unique disque.

Trois des prédictions de la mère d'Austin Wiggin ont vraiment eu lieu : il s'est marié avec une femme qui portait des cheveux blonds vénitiens, et il a eu deux fils après sa mort. La troisième : que ses filles formeraient un groupe et rencontreraient un énorme succès populaire. Il a donc tout fait pour : il les a retiré très tôt de l'école, les a fait répéter du matin au soir, fait enregistrer un album, et les a booké chaque samedi dans le club local.

Après sa mort, elles se sont rapidement séparées, puis en 1980, Terry Adams et Tom Ardolino du groupe NRBQ on trouvé une copie de Philosophy Of The World et ont tellement été soufflés qu'ils l'ont réédité sur leur propre label, et l'industrie musicale n'a pas pu taire ce secret bien gardé plus longtemps. L'histoire des Shaggs ressemble au scénario d'un film conçu pour l'Oscar (un biopic était d'ailleurs en projet il y a quelques années, mais il n'a pas abouti).

Certains ont avancé qu'ils pouvaient entendre la force d'Austin dans leurs chansons, et il n'y a aucun doute sur le fait qu'il a eu une influence sur ses filles, tapi dans l'ombre. Beaucoup ont également dit que leur musique sonnait comme une douleur et que, derrière ces grognements qui servent de chant, elle cachait une histoire bien plus terrifiante. Et c'est plausible sur des titres comme « Who Are Parents? », un morceau où Dot chante d'une voix inquiétante : « We must remember / Parents are the ones who will always understand / Parents are the ones who really care »...

Mais Dot a depuis nié que ces lyrics naïfs étaient un appel à l'aide. Dans une interview pour Rolling Stone, elle dit qu'elle a toujours respecté ses parents : « Beaucoup d'enfants ne respectaient pas leurs parents et leur menaient la vie dure. J'essayais probablement de leur transmettre un message à travers ma musique. » Mais s'il n'y a pas non plus d'appel de détresse pour les sauver des griffes de leur père autoritaire, qu'est ce qui reste aux Shaggs ?

La musique, peut-être. Sérieusement ? Sans leur histoire, il est dur de concevoir leur musique en tant qu'entité. En même temps, il y a des tas de gens sur cette planète qui vénèrent des disques comme Metal Machine Music, et j'imagine que Philosophy Of The World est bien plus logique et cohérent que cet infâme album de Lou Reed. Il y a clairement, et inconsciemment, une dimension expérimentale dans la musique des Shaggs, qui a été comparée aux compositions free jazz d'Ornette Coleman, et les trois soeurs étaient loin d'ignorer ce qu'elles faisaient, contrairement à la croyance populaire.

On appelle ça du génie involontaire. Le but n'était évidemment pas de faire du proto-punk—elles tentaient de composer des pop songs traditionnelles, mais sans aucune connaissance ou technique pour y parvenir, tout ce qu'elles pouvaient faire était de suivre scrupuleusement l'arrangement prévu. Brittany Anjou, pianiste, vibraphoniste et membre du Dot Wiggins Band, a confirmé que les mélodies des Shaggs « cassaient les gammes pentatoniques et déraillaient au niveau de la 9ème ou de la 4ème. » Encore une fois du génie accidentel, et c'est ce qui fait en partie le charme des Shaggs.

Mais ce qui a fini de me convaincre et permis de rejoindre définitivement le camp des pro-Shaggs tenait à autre chose : la façon dont elle ont su conserver leur naïveté adolescente au milieu de toute cette zizanie. Les soeurs Wiggin étaient encore très jeunes quand elles ont quitté l'école et ont été catapultées dans le groupe par leur père, et leurs chansons révèlent à quel point elles étaient encore saines d'esprit à cette période, et qu'elles n'étaient pas prêtes pour le monde sans pitié dans lequel leur père les jetait en pâture. Dans « Philosophy Of The World », elles chantent « tu ne peux jamais satisfaire tout le monde dans ce monde », un sentiment plutôt cynique au premier abord, mais couvert d'une instrumentation bordélique qui le rend au final plutôt réconfortant.

Dans le livret de l'album, Austin Wiggin parle de l'approche musicale unique du groupe et de l'aspect poétique qui se cache sous la confusion générale. Pour Austin, le jeu de batterie irrationnel, qui va de pair avec les vocaux sans émotion, était carrément romantique : « Leur musique est différente, c'est la leur. Elles y croient, elles la vivent. C'est une partie d'elles-mêmes au même titre qu'elles font partie d'elle. De tous les groupes actuels dans le monde d'aujourd'hui, put-être que seules les Shaggs font ce que d'autres aimeraient faire, qui est de jouer uniquement ce en quoi elles croient, ce qu'elles ressentent. » Je déteste avoir à dire ça, mais qui lui donnerait tort ?

Les Shaggs vous hanteront—elles sont bien trop à part pour que vous y restiez indifférent—mais surtout, vous serez profondément touchés par leur innocence, qui est au coeur de leur histoire et de leur musique. Bien sûr, Helen massacre cette batterie sans raison apparente, et Betty et Dot sont totalement à côté de la plaque, mais on sent leur désir de s'améliorer, d'être aimées par les autres gosses du lycée, ceux qui leur balançaient des canettes de soda quand elles jouaient en ville. Elles voulaient être les Herman's Hermits, mais c'était impossible. Au lieu de ça, elles ont produit ce qui ressemble à des berceuses mutantes, des fables bourrées de messages forts - des chansons très chrétiennes, finalement, parce que c'est tout ce qu'elles connaissaient.

Les Shaggs ne sont pas le meilleur groupe de tous les temps, les meilleurs groupes de tous les temps sont conscients de ce qu'ils font et ont passé des mois voire des années à le construire. Mais elles méritent qu'on s'intéresse à elles, rien que pour ce mélange non-intentionnel entre chaos et harmonie, entre désordre et beauté. Et la personne qui les a mieux décrites est encore une fois leur père : « Vous devriez apprécier les Shaggs parce que vous savez qu'elles sont pures. Et que demander de plus ? »


Images : Dot Wiggin/Geoffrey Weiss/Light in the Attic