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Elecampane refuse le branding

Depuis deux ans, le trio de Caen a mis de côté la naïveté de Concrete Knives pour une flamboyante remise en question musicale.

Il y a des groupes qui aiment se coller une étiquette, plusieurs même : indie dance, garage psyché, post-punk indus… Plus ça a l'air complexe, « plus c'est cool ». Puis, il y en a d'autres qui s'en branlent du branding et préfèrent faire du son sans se poser de questions, ni se soucier d'une cible potentielle. C'est le cas d'Elecampane, le side-project de Nicolas, Augustin et Guillaume, trois gars de Concrete Knives. Formé au printemps 2014 dans une période de remise en question sur les bienfaits de la naïveté et du jovialisme dans le rock, le groupe, bien plus sombre que son prédecesseur, a déjà sorti un EP (High Hopes) sur leur label perso Family Tree, assuré quelques gigs de secours dans de grands festivals français et rentre d'une tournée aux côtés de Bombay. J'en ai profité pour rencarder Nicolas, cerveau du trio, dans un bar de Caen pour discuter du statut des deux groupes, de la liberté dont ils jouissent avec Elecampane et de quelques-uns des nombreux trucs qui ne vont pas dans l'industrie musicale – concours, coups de pute et « projets futurs » compris.

Noisey : Vous revenez d'une tournée en Hollande avec les mecs de Bombay. Comment ça s'est passé ?
Nicolas :
C'était notre première tournée et ça s'est hyper-bien passé. On a rencontré Bombay il y a trois ou quatre ans au festival Great Escape à l'époque où on était avec Concrete Knives. On est devenus très potes avec Mathias [le leader de Bombay]. Ils ont fait une tournée en Hollande pour accompagner la sortie de leur deuxième album et nous ont invités là-bas pour jouer avec eux. C'était très agréable, avec une ambiance un peu clubs à l'anglaise. On est arrivés là-bas deux jours avant et on a fait un morceau ensemble dans leur studio à Utrecht. On est fiers du résultat ; c'est un truc mortel, mais je ne sais pas trop quand est-ce qu'il sortira. Ensuite, on a passé trois jours avec eux. On a apprécié le fait de pouvoir quitter la France, particulièrement à ce moment-là...

Tu fais référence à quoi ?
Je ne sais pas vraiment par où commencer parce qu'il y a vachement de choses à dire… Déjà, quand on a terminé la tournée avec Concrete Knives, on était rincés. Puis, chacun des membres du groupe avait besoin de faire son disque ; chacun avait besoin d'écrire en parallèle – je pense à Adrien avec Samba de la Muerte et Corentin avec Faroe. Puis, certains ont eu besoin de faire d'autres choses, qu'ils n'avaient pas encore eu l'occasion de faire dans leur vie, à savoir des bébés – c'est difficile d'en faire en tournée.

Je pense que chacun avait envie de breaker et de faire une énorme pause. Moi je me suis retrouvé confronté à une sorte de page blanche. Le premier album de Concrete Knives, c'est vraiment nos aventures de lycée et de la fac, ce qui donne une sorte de couleur, naïveté ou énergie au disque. Puis, j'ai vu tout ça voler en éclats, je me suis retrouvé face à quelque chose de nouveau – j'entends par-là tout ce que j'avais vécu à travers cette innocence, cette naïveté et que j'avais confronté face à un public, à la presse, à des gens…

J'ai trouvé une sorte d'injustice. Je veux dire, on allait partout où on nous invitait à l'époque, on ne s'est jamais pris la tête et on abordait toutes les choses comme ça. On s'en foutait un peu de ne pas être autant reconnus que d'autres groupes à Caen. On prenait tout à la légère et c'est un peu ce qui faisait notre force. Ça nous est arrivé de nous faire tacler de manière hyper-lâche par des gens qui nous avaient invités à jouer chez eux. Ça m'a vraiment déçu et un peu retourné le cerveau.

Du coup, Elecampane, c'était un peu un moyen de garder vos distances par rapport à tout ça ?
Ouais, voilà. C'est-à-dire qu'Elecampane est aussi né à une époque où chacun aspirait à différentes choses. Ce qu'on faisait avec Concrete Knives, c'était une musique dont j'étais à l'initiative, mais avec d'autres personnes qui venaient se greffer. C'était une sorte de collectif où on mettait tout ce qu'on avait en commun. À la fin, il n'y avait plus ça. J'ai eu besoin de relater ça de manière hyper simple et brute. Ce qui est assez curieux entre la musique d'Elecampane et de Concrete Knives, très différente l'une de l'autre, c'est qu'elle est composée par la même personne. Elle est simplement arrangée ou jouée différemment.

C'est vrai qu'en écoutant Concrete Knives, il y a quelque chose de très jovial, alors qu'Elecampane est beaucoup plus noir. Comme un exutoire.
Exactement. Après, je ne suis pas dans un rapport schizophrénique aux choses. Je ne distingue pas plus Concrete Knives d'Elecampane, j'écris juste de la musique et c'est tout. Ce qui est assez intéressant dans la musique, c'est que beaucoup de démos que je faisais pour Concrete dans ma chambre ressemblaient aux démos d'Elecampane. La manière dont les gens viennent s'articuler autour du truc rend les choses différentes. Du fait qu'Elecampane soit vraiment un trio et que j'ai décidé de vraiment mettre les pieds dans le plat et d'exprimer toute l'amertume et la colère qui s'étaient accumulées en moi, notre son est ce qu'il est aujourd'hui.

Vous êtes en train d'enregistrer votre second album avec Concrete Knives, tout en enchaînant quelques dates et après avoir t sorti un EP l'été dernier avec Elecampane. Vous pensez sortir un premier album prochainement ?
Là, on finit d'enregistrer le Concrete Knives. Il est entièrement composé, mais n'est toujours pas arrangé. Il sortira l'année prochaine. Avec Elecampane, je ne sais pas vraiment ce qu'on va faire. On a une date à Mains d'Oeuvres au mois de mai et un festival cet été, mais après je ne sais pas trop. On a de quoi enregistrer un album, un autre EP. On verra ce qu'on va faire. On pourrait sortir des trucs comme ça, mais après il y a des trucs à la con qui entrent en jeu, comme le pognon, le temps et tout un tas de choses.

J'imagine que votre label Family Tree Records ne vous met pas trop la pression non plus, vu que c'est le vôtre !
En fait, Family Tree, c'est un truc qu'on avait créé avec Concrete Knives pour faire une coproduction sur notre premier EP. Du coup, là c'était l'occase, mais Family Tree, en gros c'est moi, quoi. Surtout sur Elecampane. Donc, ouais, on n'a pas de pression et c'est exactement ce qu'on voulait. Ce que je vais dire va sembler un peu paradoxal vis à vis de ce que j'ai dit juste auparavant, mais il y a ce côté, un peu comme avant, où tu pouvais mettre tes morceaux sur MySpace et t'en avais rien à foutre. Tu sais, des trucs où finalement tu n'es pas coincé. Ce qui est assez frustrant avec Concrete Knives, c'est que tu ne peux pas sortir des trucs ou jouer quand tu veux parce que t'es contraint de te dire, « je dois faire une tournée, ou je dois présenter un truc », ça entre dans ce qu'ils appellent la stratégie. Si tu sors un morceau, les labels viennent te faire chier et te dire « t'as pas le droit de faire ça ». Avec Elecampane, on fait ce qu'on veut et ça, c'est cool. D'ailleurs, tu le vois bien sur Facebook, on poste des trucs stupides parce que ça nous fait marrer et personne ne nous emmerde.

Je me souviens d'un jeu-concours où il fallait deviner un mot sur une photo où vous étiez allongés, prêts d'unne galette. Je n'ai toujours pas trouvé.
Ouais, c'était « Acide gastrique » [rires].

Vous êtes le deuxième groupe à avoir gagné le tremplin AÖC du Cargö avec Concrete Knives. Depuis, pas mal de groupes ont commencé à émerger à Caen grâce à ce tremplin, à tel point qu'on parle de « scène caennaise ». Tu penses que c'est plus facile de se faire un nom dans la musique aujourd'hui quand on est issu d'une petite ville comme Caen plutôt que de Paris ?
Je pense qu'il y a deux distinguos à faire. C'est-à-dire qu'en effet, si tu viens de Caen ou de province, tu vas avoir des conditions avantageuses : par exemple, c'est plus facile de trouver un local de répète, parce que ça coûte moins cher qu'à Paris, qui, en plus de ça, est sursaturé. Après, même si les salles comme Le Cargö, avec des dispositifs d'accompagnement, sont pratiques, je pense qu'elles ont certaines limites. Quand on a fait des concours, comme celui du Cargö, c'était pas pour gagner quoi que ce soit, mais plutôt pour sortir de notre putain de région. D'ailleurs à Bordeaux, on avait gagné un concours du CROUS ou un truc du style ; quand ils nous ont annoncés au micro on était déjà partis [rires]. Bref, tout ça pour dire qu'en jouant à l'étranger, on se rend compte que ce n'est que de la poudre aux yeux. Ici, tu peux avoir un groupe puis être propulsé sur une grande scène au bout de six mois, alors qu'il y a tellement de choses à faire et à apprendre avant ça.

Mais, ça reste un bon moyen de percer. On le voit bien avec Superpoze ou Fakear, qui sont un peu sortis de nulle part et ont pris une dimension stratosphérique en un rien de temps.
C'est un peu con parce que je vais parler comme un politicien, mais je peux en parler parce que j'ai connu ça. La méthode qui consiste à dire « voilà, c'est bien t'as gagné un truc, alors on t'offre un local de répète 24/24 gratos pendant un an », c'est vrai qu'elle est cool. Mais après, les salles ne doivent pas se servir de ça comme une manière de justifier leurs subventions ou pire : à toute sorte de drague politicienne. Elles devraient au contraire être des catalyseurs ; des endroits où l'on peut rencontrer des gens ; participer à un espace de vie où il va y avoir une ébullition et les groupes vont pouvoir se confronter à eux-mêmes, c'est l'exemple que nous avons vécus à Utrecht dans un lieu qui s'appelle Kytopia, ou à la Funkhaus à Berlin. Le problème, à mon sens, c'est que les salles sont trop des lieux de diffusion et que sous couvert d'une activité d'accompagnement, on arrive très vite aux limites. Quand tu prends l'exemple de Théo [Fakear] ou Gabriel [Superpoze], leur registre musical fonctionne très bien sur le net, notamment Soundcloud. Même sans le Cargö, ils auraient réussi à faire quelque chose…

L'été dernier, vous avez joué sur scène à Beauregard pour remplacer George Ezra, deux mois plus tard vous remplacez Gomina à Rock In The Barn, ça fait un peu de vous des supersubs du rock.
Ouais, on est les Ole Gunnar Solskjær de la musique [rires].

Du coup, j'imagine que beaucoup de monde vous a vus débarquer sur scène en se disant, « merde, c'est qui ces mecs-là ». Ca a dû vous permettre de toucher un plus large public, non ?
Ça nous a permis, du moins en Normandie, d'être pris au sérieux. Les gens regardaient différemment. Je sais que certains n'ont pas aimé ce qu'on a fait, même parmi les programmateurs. Des gens nous ont dit : « Vous arrivez sur la scène principale, vous remplacez George Ezra et vous vous foutez de sa gueule » ou des trucs du genre. Ils se prennent trop la tête. Nous, on est venus pour jouer et rigoler un coup. Venir jouer, en tant que groupe de rokc, dans un festival avec une ambiance plutôt familiale, je pense que ça a créé une sorte de nuance pendant cette journée-là. Après, j'ai trouvé ça un peu dégueulasse la manière dont on nous a traités ; ça faisait six mois qu'on répétait, qu'on essayait de faire un truc sérieux et qu'on bossait nos morceaux à donf. Quand on nous a appelés, on était chauds, on voulait s'éclater. On n'avait clairement pas le temps de bosser une mise en scène de cinglés et ce n'était clairement pas notre délire, alors on a fait quelque chose de simple. Comme avec Concrete Knives, on arrive, on joue et puis tant mieux. On s'en fout de l'endroit où l'on est, c'est juste le concert qui compte. On a joué un peu partout devant tout type de public. Le lendemain de Beauregard on était devant dix personnes, c'était la même. Ce qui compte, c'est de faire ta musique, le plus honnêtement possible. Peu importe l'auditoire, sinon tu commences à choisir tes concerts et t'es un naze.

Un truc à ajouter ?
Non, pas vraiment. On est impatients de sortir le nouveau Concrete Knives. Je pense que le disque va être vraiment bien. Par contre, je vais te dire quelque chose d'important : aujourd'hui, on est dans des schémas où on est tout le temps obligé de sortir des trucs et de fournir du contenu, sauf que parfois, tu n'as vraiment rien à dire. Finalement, pour faire un bon disque, ou du moins créer les conditions pour faire un bon disque, il faut laisser les chansons mûrir. Je vois ça comme la cuisine. Il faut aussi que les groupes arrêtent de dire qu'ils ont des projets : ça casse les couilles, c'est redondant et ça fait partie du vocabulaire classique chiant de la musique. C'est du branding ; une boîte de com' avec une sorte de nébuleuse à l'intérieur où tu vas trouver un compte Facebook, un Instagram, un bordel, un machin et tout ça. Non ! Tu fais de la musique, alors tu écris des chansons : pour ça, il faut vivre des trucs, il faut du temps, il faut prendre du recul, il faut boire des coups avec ses potes. Après, t'auras des choses à raconter.

Quand Robin ne boit pas des coups avec ses potes, il est sur Twitter et sur le Web.