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Si vous ne devez voir qu'un seul documentaire ce mois-ci, optez pour « East Punk Memories »

La réalisatrice Lucile Chaufour se souvient de sa rencontre avec Fugazi dans les années 90 et de la confusion politique qui régnait dans la scène punk de Budapest.


Lucile Chaufour devant un vestige du communisme

En temps normal, les documentaires sur le punk et affiliés sont relativement fatiguants. Mêmes tronches, mêmes visuels, mêmes interventions, même musique, même réalisation en bouts de ficelle... comme si YouTube n'existait pas. Avec East Punk Memories, qui a mis plusieurs années à enfin sortir en salles, c'est différent. Réalisé par Lucile Chaufour (déjà à l'origine de l'excellent docu-fiction Violent Days sur la scène rockabilly française), le film est constitué d'archives Super 8 de la scène punk tournées dans les années 80 à Budapest, d'interviews de ces mêmes (ex-)punks 20 ans plus tard et de quelques vues de la capitale hongroise. C'est finalement un documentaire plus politique que musical. Les intervenants sont en effet partagés entre l'époque révolue de l'URSS où « personne n'était dans le besoin » et où ils s'éclataient dans des groupes (même si certains ont dû affronter le système judiciaire du Parti) et la conversion au capitalisme qui leur a apporté la liberté mais les a complètement déboussolé.

À l'époque, les outsiders étaient tous branchés sur Radio Free Europe, un organe de propagande anti-communiste financé par la CIA qui diffusait la musique punk de l'Ouest dans des émissions destinées à la jeunesse. Et comme vous le verrez plus bas, leur interprétation des Ramones ou des Sex Pistols était surpenante. Outre le « prestige d'être différent », le punk en République populaire de Hongrie (coincée en l'URSS et le Monde Libre) avait d'autres enjeux, loin d'une pose ou d'un loisir, l'objectif était clair et direct : faire chier le régime en place, quitte à verser dans l'extrême droite. Des années après le démantèlement du Bloc Soviétique, ceux qui chantaient « Bureaucrates ! Quelle bande d'abrutis ! » et « Le chaos est ce que nous voulons ! » considèrent le punk actuel comme une infamie et ne savent plus distinguer la droite de la gauche. Lucile Chaufour nous a expliqué pourquoi.

Noisey : Tout d'abord, en quoi le soutien de Guy Picciotto a été si important au point de le mentionner au générique ?
Lucile Chaufour : J'ai rencontré Guy à Budapest dans les années 90. Il tournait avec son groupe Fugazi dans les pays de l'Est. C'était une belle rencontre, nous avons parlé tout de suite de cinéma et surtout de Cassavetes. Je m'occupais de leur accueil, et préparer un repas strictement vegan à Budapest début 90 n'était pas simple du tout, mais on a trouvé la formule et ils étaient ravis. Sur scène, Guy lançait son corps dans la batterie, s'emmêlait dans les câbles avec fureur, pouvait se pendre par les pieds à toutes sortes de supports, faisait tournoyer son micro comme un lasso dans lequel il finissait par s'enrouler et s'écrouler : il ne plaisantait pas, toutes les « poses rock » étaient dévastées par son engagement. Je me demandais toujours comment il en sortait indemne. Dans le film Instrument de Jem Cohen, il y a des séquences magnifiques qui suivent cette danse chamanique déchainée. Mais quand on retrouvait les Fugazi dans leur camion, prêt au départ, Guy avait la tête d'un jeune étudiant américain avec de grandes lunettes et parlait cinéma.

Depuis, on se donne des nouvelles de loin en loin. Il a aussi suivi la sortie de Violent Days, et celle de L'Amertume du Chocolat. Guy s'est même chargé de la traduction anglaise du film Sleeping Image. J'ai eu évidemment beaucoup de problème à financer East Punk Memories. Guy a vu une première maquette chez moi, il a été touché par le film, il a un côté très émotionnel qui le rend particulièrement sensible à la nostalgie qui émane de certaines séquences du film... mais il découvrait aussi tout ce qu'il n'était pas en mesure de comprendre à l'époque de son concert à Budapest : l'interprétation droitière de certains Hongrois d'une musique punk que Guy a toujours vécu comme un engagement à gauche. Guy a toujours eu une conscience politique forte, il a participé à Occupy Wall Street, etc... et il se sentait proche de Imre Mozsik qui expliquait posément et clairement les ambiguïtés du mouvement à l'Est, mais aussi l'urgence que représentait pour eux l'expression d'une contestation de tout cet univers soviétique dans lequel ils se sentaient enlisés.

Quand Guy a su que le film était à l'arrêt, il m'a généreusement et spontanément envoyé une somme d'argent pour que je puisse avancer. Ce n'était pas faramineux mais merveilleux pour moi de recevoir ce soutien à un moment où je collectionnais les refus de subventions et de partenariats en France. J'ai pu me remettre au travail. Guy est donc coproducteur du film, ce qui justifie pleinement sa présence au générique. Il a d'ailleurs présenté le film à New York, au Margaret Mead Film Festival, un festival de documentaire assez prestigieux aux USA et surtout un relais pour toutes les universités et lieux alternatifs qui projettents des documentaires engagés. Il était très fier de ça et a même mené le débat après la projection.

En France, il y a aussi Eric Tandy qui prend part à la promo du film. C'est important pour vous d'avoir ces soutiens de la scène musicale ?
Pas vraiment, il s'agit plutôt pour moi de partager cette aventure. J'avais lu un article de Eric Tandy que j'avais apprécié et Thomas Loué m'a proposé de le rencontrer. La façon dont nous avons croisé nos souvenirs et parlé du punk m'a plu. Il y avait une honnêteté, une capacité à se défaire des petites histoires pénibles tout en préservant intacte l'énergie et le désespoir, la cruauté de cette époque. La façon dont il se dédie au punk, à son histoire, son envie de transmettre aux nouvelles générations, me touche. J'avais envie qu'il intervienne dans les débats qui accompagnent la sortie du film.

Pour revenir au docu, un des interviewés se souvient des « punks mode », des skinheads et de sa bande qui gravitait autour de la MJC locale, tous étaient rivaux...
Entre « punk » et « punk mode », il ne s'agissait pas d'une rivalité mais plutôt d'une « différence culturelle ». Comme en France à l'époque, comme dans tous les groupes d'outsiders, il y a des hiérarchies qui s'installent, des sections qui se jaugent, des réputations qui se font et se défont, toute une mythologie qui se crée, se développe, se propage. C'est assez fascinant. À l'époque, ceux qui détenaient la science, c'est-à-dire les noms des groupes et les disques, tenaient le haut du pavé, ceux qui avaient l'argent pour s'acheter de vrais blousons de cuir étaient les plus beaux, ceux qui avaient fait de la prison semblaient les plus courageux, ceux qui se droguaient, les plus débrouillards... Les « punks mode » ne détenaient pas les bonnes clefs, on ne les considéraient pas comme de « vrais punks », c'étaient des « punks d'opérette », ils faisaient pleins de fautes de goûts en quelque sorte, sur le look, la musique, les endroits qu'ils fréquentaient...

L'opposition entre punk et skin, par contre, est une opposition historique si on peut dire, une opposition politique fondée sur beaucoup de malentendus. Par exemple, beaucoup de skins des années 80 ignoraient totalement l'origine du mouvement skin, ils portaient des badges Trojan Records sans en connaitre la signification, donc, posaient au raciste en arborant le nom d'un label de ska jamaïcain...

L'arrivée des red skins a changé un peu la donne, mais c'est une information qui n'est jamais parvenue jusqu'en Hongrie... Le skin hongrois, toujours très vivace, est politiquement à l'extrême droite. Mais bon, au Sziget festival, j'ai bien vu un groupe de crânes rasés, bretelles et doc martens, qui jouait une musique skin frénétique en retournant de petits panneaux vers le public pendant les refrains sur lequels était écrit « Hare Krishna ! Hare ! Hare ! » : c'était une version oi! des Krishna ! Complètement hallucinant et incantatoire. Donc, tout peut arriver en Hongrie…

La confusion politique qui s'installe d'après leur perception du punk est assez intéressante. Les Hongrois voyaient des signes facsistes dans le logo de Dead Kennedys, prenaient la marche nazie au début de l'album des Sex Pistols au sérieux et étaient persuadés que les Ramones étaient de droite. La dialectique voulait que tout soit opposé au régime communiste, c'est ça ?
Dans le logo des DK, les Hongrois voyaient une référence aux faisceaux des fascistes. Les signes de ralliement de l'extrême droite sont faits de ces signes cryptés pour initiés. Il y avait par exemple un groupe qui s'appelait 88 As Csoport, ce que tout pro-nazi décode immédiatement comme HH (le H étant la 8ème lettre de l'alphabet), donc Heil Hitler...

Ce qui est étonnant, c'est de savoir qu’un label américain de musique punk a le projet d'éditer une compilation de punk hongrois dont l'organisateur, en Hongrie, est un journaliste d'extrême droite (label qui est, sans aucun doute possible, positionné à gauche). Ce journaliste est effectivement un compilateur obsessionnel de toutes les informations sur le punk hongrois et il détient là une vraie richesse, mais happé par toutes sortes de délire complotistes, avec un grand sentiment de frustration, il est devenu un nationaliste, raciste et antisémite notoire.

Ce qui est intéressant dans cette histoire, c'est la difficulté pour certains Américains à saisir la complexité politique, à faire la part des choses entre une amitié forte - soudée par le partage d'une résistance punk - et l'analyse d'une trajectoire politique : quand le label américain a été informé, le responsable, inquiet, a demandé à son interlocuteur et ami hongrois : « Es-tu un nazi ? », ce à quoi, il a évidemment répondu : « Mais non, pas du tout ! ». Ce qui l'a rassuré. Mais en fait, il faut aller plus loin pour comprendre la réponse : un nationaliste hongrois décode « nazi » comme « pro-allemand », il y a bien quelques pro-nazis (pro-allemands) en Hongrie, mais l'extrême droite ultranationaliste est avant tout pro-magyar, porte le visage d'Attila sur ses T-shirts (et pas Hitler), tire à l'arc, écrit en runique... Et considère que tous les « désagréments » de la Seconde guerre mondiale en Hongrie incombent aux Allemands... Tout ça pour dire que les choses ne sont pas si nettes, que tous les anti-communistes de l'époque n'étaient pas des pro-nazis, même ceux d’extrême droite, qu’il y avait aussi parmi eu quelques socialistes déçus…

Il faut voir et revoir le film pour comprendre cette complexité qui allie - face au pouvoir de l'époque - les tenants de la démocratie libérale et l'extrême droite nationaliste. Sans compter que l'élan nationaliste n'a pas toujours été historiquement fasciste. En Tchécolosvaquie, et il faut lire La Plaisanterie de Milan Kundera à ce sujet, le folklore et le sentiment national participait, par exemple, de la résistance anti-nazi durant la Seconde guerre mondiale.

Pouvez-vous me dire un mot sur la compilation tirée du film qui sort sur Danger Records dans quelques mois ? Comment ça s'est fait ?
En Hongrie, Ivan, avait été un fan absolu de ces héros punk plus âgés que lui à l'époque. C'est le chanteur d'un groupe plutôt psycho, les VoodooAllen. C'est lui qui m'a contacté pour organiser la première du film à Budapest - un grand moment dont vous pouvez voir quelques images ici. Ivan a fait dédicacer l'affiche par tous les punks du film et l'a encadré dans son salon. Il a ensuite voulu... un vinyl ! Et on ne peut rien lui refuser ! Je suis donc allée voir Danger Records que je connaissais pour leur proposer le projet. Ils ont beaucoup aimé, notamment le groupe Aurora et sa magnifique chanteuse, Kriszta, qui poussait de longs cris rêches entre les couplets : bas déchirés, mini jupe en skaï noir, eyeliner épais et dégoulinant, elle était formidable. L'idée est donc de proposer non pas seulement les titres de la BO du film mais aussi d'autres morceaux de ces groupes, dont beaucoup sont inédits.


East Punk Memories est en salles depuis le 30 mars.

Rod Glacial a un petit faible pour les Kretens. Il est sur Twitter.