C'est quoi, au juste, le reggae de blanc ?

Dans un livre paru chez « Le Mot et Le Reste », Vincent Jégu se penche sur le reggae hors Jamaïque, et trouve des ponts entre les Clash, Nina Hagen, Massive Attack et Paul Simon. Et nous parle de trois morceaux-types issus de ce métissage.

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oct. 17 2018, 9:19am

capture d'écran du clip « Diamonds on The Soles of her Shoes » de Paul Simon

Regatta de Blanc, c’est le titre d’un des albums les plus connus de The Police, le groupe de rock connu pour avoir intégré sonorités reggae à des compositions de rock de stade. C’est aussi celui choisi par Vincent Jégu pour son livre dédié aux musiques du genre pour et pour cause : Police en sont parmi les plus emblématiques, et ce titre bizarrement exotisant en illustre bien la démarche, autant qu’il se garde d’en aborder le nom problématique. Le reggae de blanc, qu’est ce que c’est en fait ? La musique qu’écoutent les rastas blancs ? Un pastiche de reggae ? Une inspiration érudite de compositeurs curieux ? Parfois l’un, parfois l’autre, souvent les trois – si la sélection de cent morceaux définissant le corpus flou de Regatta de Blanc tape large, elle interroge dans les grandes lignes l’idée de métissage, ici avec le reggae.

Le sous-titre est plus explicite peut-être, ou plus exact : le reggae hors Jamaïque. On y retrouve ainsi les diverses incorporations, ré-appropriations, mutations qu’a connu le genre, en particulier en Europe. Dans un incessant jeu de ping-pong trans-Atlantique, la balle rebondit de chaque côté, donnant naissance à des collaborations et interprétations plus ou moins fructueuses. La musique jamaïcaine parasite la pop culture depuis qu’elle est sortie de son île, depuis le punk qui voit cohabiter dread et épingles à nourrice, pogo et spliffs, et surtout DJ set reggae entre les lives d’époques, faisant se côtoyer l’un et l’autre. Fan du Clash, de Police ou des Members, Vincent Jégu commence ce projet à partir de cette évidence, jusqu’à dérouler une pelote plus longue et plus intriquée qu’elle n’y parait.

Il s’agit ainsi en creux de faire autant l’histoire du reggae et des musiques jamaïcaines, l’auteur ne se privant pas de chroniquer Bob Marley, Steel Pulse ou Groundation, groupes proprement reggae qu’on peut s’étonner de retrouver dans un livre recensant le « reggae de blanc », mais que l’auteur replace comme faisant état de ce métissage, quand Bob Marley chante le punk (dans « Punky Reggae Party »), ou Steel Pulse qui illustre bien cette proximité, et joue dans les mêmes concerts que The Clash et les Buzzcocks, fait les premières parties des Stranglers ou Police. Une certaine vision de l’histoire de la pop, que Vincent Jégu nous a présenté plus en détail.

Noisey : Comment ce choix thématique s’est-il présenté à vous ?
Vincent Jégu : J’aime particulièrement la période punk et post-punk, c’est là je dirais que le mariage s’est fait le mieux. C’est à partir de groupes comme les Clash, Police, les Members, qu’a démarré le projet… Jusqu’à voir que beaucoup de musiques, parfois de manière insoupçonnée, se sont inspiré des musiques jamaïcaines. En résultent ces 100 chroniques, avec la contrainte que ce soit des morceaux sortis en single, ou maxi.

Dans cette histoire des métissages du reggae, il y en a quelques-un qui semblent faire jalon ?
Voilà, effectivement les premiers c’est les Beatles, avec « Ob-La-Di Ob-La-Da », parce qu’il y a une rythmique ska, écrite par McCartney. Puis ensuite il y a Paul Simon, qui s’est rendu à Kingston et qui a travaillé avec les musiciens de Jimmy Cliff... Ça aussi, « Mother and Child Reunion », c’est un morceau qui a eu un certain succès. Après il y a eu Clapton, avec sa reprise de « I Shot The Sheriff » qui a permis de faire connaitre Bob Marley pas mal en Europe. Mais même si ce sont des morceaux réussis, surtout celui de Paul Simon, ce sont des mariages un peu... « forcés ». Là où la sauce prend vraiment c’est au moment du punk, particulièrement avec les Clash, parce qu’il y a vraiment des affinités entre les jamaïcains issus de l’immigration en Angleterre et puis les punks. Ils partagent les même quartiers, etc... C’est vraiment un grand boom quoi.

En quoi étaient-ce des mariages forcés ?
Disons qu’ils ne connaissaient pas très bien la musique jamaïcaine, et c’était plus une opportunité – alors qu’il y avait vraiment un état d’esprit pendant le mouvement punk, je trouve.

Quand vous avez commencé à établir cette liste, y avait-il des références qui s’imposaient comme évidentes, outre le punk ?
Il y a Police déjà, parce qu’ils ont popularisé la chose. Il y a les Clash parce que c’étaient les premiers punks à le faire. Puis oui il y a des morceaux vraiment emblématiques : je pense à « African Reggae » de Nina Hagen, ou à ce qu’a fait Gainsbourg également… Voilà, effectivement il y a des choses qui ressortent plus, comme le mouvement trip hop aussi. Massive Attack par exemple, qui au départ était un sound system, et qui était influencé par le dub.

À ce niveau, est-ce qu’on peut encore parler de reggae de blanc ou bien de « reggatta de blanc » quand il s’agit du trip hop ? Le reggae fait-il partie de l’ADN de cette musique, il ne s’agit pas d’un métissage fortuit mais consubstantiel à ce genre… ?
Oui, mais cela reste un mariage de ces « musiques blanches » et « musiques noires ». Moi ce qui m’intéresse, c’est l’altérité. Je le dis dans l’introduction, au-delà de la couleur de peau c’est ce mélange de couleurs et de musique, de racines… Forcément il n’y a pas que les Jamaïcains qui ont le droit de jouer du reggae ou du ska. L’idée du livre c’est de revenir sur ce métissage, cette richesse, tout en n’oubliant pas que ce sont les Jamaïcains qui sont à l’origine de cette musique et méritent d’être reconnus en tant que tel.

Comment est-ce qu’on explique que le reggae soit une musique qui ait été aussi empruntée, à laquelle tant de grands noms de la pop se soient essayés ? Les Beatles, David Bowie, UB40, Prodigy…
Déjà il y a le lien direct avec le blues, via le rhythm and blues puis la soul. Le rocksteady, c’est une version jamaïcaine de la soul américaine. C’est-à-dire qu’en parlant de métissage, le reggae lui-même est un mélange d’influences diverses. Toute la pop musique découle autant du rhythm and blues et de la soul, donc il y a forcément des racines communes. Et puis, le reggae est une musique de révolte. Je pense que beaucoup de musiciens pop et rock ont compris cette révolte. Forcément, les paroles de Bob Marley résonnaient avec la révolte des punks.

Est-ce que ce serait pas au fond essentialiser ces idées musiques noires / blanches ?
C’est justement le fait du métissage quoi, c’est la rencontre. L’intérêt réside dans cette interprétation des musiques jamaïcaines. Il ne s’agit pas de singer ces musiciens, mais de s’appuyer sur certaines choses, notamment au niveau du rythme, avec la syncope. J’en parle dans le livre, au niveau de la chronique sur Police. Summers [Andy Summers, guitariste de The Police, NDLR] parle bien de ça : c’est une interprétation. Cette musique jamaïcaine a apporté un souffle nouveau à la musique, notamment à la fin des années 70 où ça s’essouffle également. Pendant longtemps, à partir des années 60 c’est le blues qui a joué ce rôle-là. Aujourd’hui, tout le monde reconnaît clairement que la musique occidentale a une dette envers le blues – et ça paraissait moins évident qu’on ait cet avis-là par rapport aux musiques jamaïcaines, qui ont pourtant joué le même rôle que le blues, le rhythm and blues et la soul dans les années 60, mais dans les années 70 et 80. Ces deux influences sont aussi importantes, mais à des moments différents. Quand le rock commençait à s’épuiser, notamment dans la première partie des années 70, les musiques jamaïcaines ont apporté quelque chose de très puissant et ont renouvelé la musique pop.

Certaines de ces appropriations sont hautement « personnelles » justement, et pour certaines des entrées (« Egyptian Reggae » de Jonathan Richman par exemple, ou bien « Heaven » de Père Ubu) on peine parfois presque à « trouver » le reggae dans ces titres.
Il y a toujours quelque chose ! Jonathan Richman c’est une interprétation bien personnelle, mais une reprise d’un morceau jamaïcain. Chez Pere Ubu c’est une question de rythme surtout. Mais ce groupe est particulièrement intéressant dans sa déconstruction du rock – ici en empruntant une rythmique reggae. C’est un groupe qui me parait très important par rapport à ce qui va suivre dans le post-punk. C’est un emprunt plus discret, c’est comme Devo qui fait une reprise de Satisfaction des Stones avec une rythmique reggae aussi. C’est pour montrer aussi que des artistes très éloignés finalement ont quelque part aussi à un moment donné emprunté quelque chose des musiques jamaïcaines. Toute la période post punk est vraiment très riche, c'est le dernier moment où il y a eu autant de groupes intéressants, bien plus que la période punk en elle-même, qui a été une sorte de feu d’artifice final, avant de dire « on passe à autre chose ». Pour se renouveler le post punk a emprunté à d’autres univers, notamment au krautrock allemand…

C’est assez pertinent de prendre comme contrainte que des singles et maxis, en reflet à la culture reggae.
Oui, c’est vrai que le support des musiques jamaïcaines, c’est le 45 tours. Il y a eu un grand retour du 33 tours et de l’album vinyle depuis quelques années, mais on parle pas forcément du 45 tours… Et puis il y a aussi le fait qu’il y a rarement des albums faits par des musiciens pop, rock, où il y a que des reggaes. C’est un, deux, parfois trois morceaux parmi l’album. C’est aussi lié à ça… Puis l’idée c’est ainsi de pouvoir se concentrer sur un morceau – si on n’est pas un maniaque du vinyle, on peut très bien aller sur Youtube et parcourir ainsi le livre en écoutant les titres.

The Clash – « (White Man) In Hammersmith Palais » CBS (1978)

En 1977, The Clash reprend le reggae « Police & Thieves » de Junior Murvin. Cette reprise a un profond impact sur la scène punk anglaise, si bien qu’à sa suite, bon nombre de groupes s’emparent également du reggae (The Members, The Ruts, The Slits...). The Clash ne s’arrêtera pas en si bon chemin. Il reprendra d’autres classiques jamaïcains (« Pressure Drop » de Toots & The Maytals, « Armagideon Time » de Willi Williams) et composera de nombreux morceaux inspirés par les musiques jamaïcaines : « Guns Of Brixton », « Revolution Rock », « Bankrobber » ou encore « (White Man) In Hammersmith Palais ». Dans cette chanson, Joe Strummer fait part de sa désillusion face au constat que toute révolte musicale semble finalement vouée à n’être qu’un spectacle. Ce morceau résume parfaitement The Clash, qui a su mieux que quiconque marier les deux genres.

The Special AKA – « Gangsters » Two-Tone (1979)

En s’appropriant le ska, dont le rythme effréné colle parfaitement à l’énergie punk, The Special AKA, alias The Specials, est à l’origine du revival ska en Angleterre à la fin des années soixante-dix, qui voit Madness, The Selecter et The Beat rencontrer le succès. Le morceau qui met le feu aux poudres est « Gangsters », une reprise de « Al Capone » de Prince Buster, avec de nouvelles paroles écrites par Jerry Dammers, le clavier et leader du groupe. Pour sortir ce premier 45-tours, celui-ci crée le label Two-Tone. « Gangsters » atteint la sixième place des charts anglais, ce qui permet à Dammers de signer tous les groupes mentionnés plus haut. C’est ainsi que pendant des mois, la jeunesse de la sombre Angleterre de Thatcher va danser aux rythmes du ska.

Rhythm & Sound / Willi Williams – « See Mi Yah » Burial Mix (2005)

Derrière Rhythm & Sound se cachent Moritz Von Oswald et Mark Ernestus, deux producteurs de la scène electronique berlinoise. Influencés par le dub jamaïcain, ils sont les inventeurs de la dub techno. Leurs créations musicales ne se contentent pas d’épurer la musique, de créer des motifs répétitifs et de travailler la texture du son à la manière des meilleurs dubbers de Jamaïque, puisqu’ils font également appel à des voix noires. En 2005, ils enregistrent un 33-tours basé sur un riddim unique, sur lequel se relaient différents chanteurs/toasters. Le duo a profité de l’occasion pour inviter Willi Williams, l’auteur du fameux « Armagideon Time ». De cette rencontre est né le morceau « See Me Yah », qui ouvre cet album hypnotique et lui donne son titre.

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