Merzbow live à New-York, 2010. © Seth Tisue (Wikicommons)

Merzbow, pour un éloge de la noise

Merzbow, alias Masami Akita, célèbre cette année ses quarante ans de dévotion au Dieu Bruit avec un nouveau disque, « MONOakuma ». L’occasion rêvée pour faire un petit point sur ce que recouvre l’idée de noise music en 2019.

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15 janvier 2019, 10:52am

Merzbow live à New-York, 2010. © Seth Tisue (Wikicommons)

Avant que le monde ne soit définitivement enseveli sous des monceaux de plastique, de déchets industriels, de rayons gamma et de glace pilée, on peut encore donner le change en s’infligeant la discographie intégrale de Merzbow, soit la bagatelle de 400 et quelques disques. Car s’il fallait élire un champion toutes catégories du perçage de tympans, Masami Akita serait incontestablement le number one. Longue chevelure noire de jais, calme olympien et visage impassible d’un maître zen, l'homme ne semble pas d’emblée enclin à la sociabilité. C’est de bonne grâce qu’il s’est néanmoins prêté à l’exercice périlleux du Q&R par échange de mails et traducteur interposé. À la différence de certains protagonistes de la scène européenne, Masami Akita s’est toujours refusé à « théoriser » sa pratique, même si d’autres s’en sont chargé à sa place.

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© nomo/michael hoefner (Wikicommons)

Le projet solo Merzbow, nom emprunté à l’œuvre d’art totale du dadaïste Kurt Schwitters, débute au début des années 1980, alors que Masami Akita tâte encore de la batterie dans un groupe de prog. « Je suis de la génération qui a grandi en écoutant Black Sabbath, Deep Purple, etc. dans les années 1970, mais je n’ai jamais accroché à la NWOBHM (New Wave of British Metal), explique-t-il doctement. Depuis l’apogée du thrash allemand, j'ai écouté énormément de thrash metal, de grindcore et de death metal qui sont mes plus grosses influences. » Voilà donc d’où vient ce penchant pour ces sonorités ultra abrasives : d’un goût pour les riffs saturés et le blast beat épileptique, associé au lâcher-prise du free jazz et de la musique improvisée. « Quand j’ai commencé sous le nom de Merzbow, j'ai formé un duo avec Kiyoshi Mizutani, où nous jouions de la batterie, du piano et de la guitare dans un format d'improvisation libre. À l’époque, j'étais fortement influencé par la musique free européenne qui sortait sur des labels comme ICP, FMP, INCUS, etc. J'écoutais aussi Sun Ra, et tous les artistes de free jazz sur les labels ESP DISK et BYG. Qu’on retrouve des analogies dans mon travail me semble naturel. Les genres musicaux ne signifient plus grand-chose aujourd'hui. Vous mélangez ce que vous voulez, comme bon vous semble. »

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pochette de l'album « Crash For Hi-Fi » (1991)

Crash for Hi-Fi

Je me souviendrai toute ma vie de cette fois où j’ai glissé pour la première fois de ma vie un CD de Merzbow sur une platine. Ça devait être aux alentours de 1992, je venais de dévorer les bouquins de Burroughs et JG Ballard, et un ami de lycée m’avait mis ça entre les pattes comme s’il venait de découvrir le Graal. La pochette représentait un carambolage frontal entre deux voitures, ça ne ressemblait à absolument rien de connu, si ce n’est à un curieux objet d’art conceptuel. Le fait qu’il s’agisse d’un import japonais en renforçait l’aura, exerçant chez moi une fascination mêlée de perplexité.

Crash for Hi-Fi : le disque portait bien son nom. Dès la première déflagration, je restais bouche bée. Il n’y avait rien d’autre qu’un vacarme assourdissant et dévastateur emplissant d’un coup l’espace de la studette où je me terrais alors. Le choc était frontal, je n’en croyais pas mes oreilles. Submergé par ces vagues de chaos métallique, je ressentis d’emblée une connexion cérébrale et viscérale avec cette extrême violence du son, moi qui m’épanouissais alors dans la scène punk hardcore pour expulser mon trop-plein d’hormones. Je m’étais d’abord laissé happer par l’album White Light/White Heat du Velvet, la compilation No New York, l’album D.O.A de Throbbing Gristle et Metal Machine Music de Lou Reed que je trouvais tout à fait écoutable et même exceptionnellement grisant, surtout après avoir absorbé quelque substance illicite.

À cette époque, j’écoutais énormément Sonic Youth et My Bloody Valentine, dont un live à l’Olympia finissant en apogée par un énorme mur du son m’a collé ma première grosse claque. C’était ma ligne de flottaison. Mais à l’écoute de Merzbow, subitement, il n’était plus question de « chansons », mais de chaos pur, d’une dynamique en mouvement perpétuel, d’une éruption orgasmique poussée à son paroxysme et à l’impact physique terrassant. J’ignorais encore qu’il existait une forme d’art bruitiste à part entière, héritée aussi bien du Manifeste Futuriste de Marinetti et du mouvement Fluxus que du free jazz et des expérimentations électroacoustiques, industrielles et krautrock les plus arides. Car l’appellation noise, raccourci souvent commode, recouvre un ensemble de pratiques sonores bien plus vaste que ne laisse entendre cette dénomination. C’est un peu comme si tu répondais « nourriture » à quelqu’un qui te demanderait ce que tu aimes manger.

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On a beaucoup glosé sur la noise et raconté quantité d’âneries en voulant l’enfermer dans un carcan théorique bien trop étroit. Alors que l’idée même de noise est précisément de se défaire de tout carcan et de toute interprétation rationnelle pour ouvrir à tous les possibles de la matière sonore. Au demeurant, chaque noise act possède une interprétation ouverte et on y met ce qu’on veut, qu’il s’agisse de véhémence ou d’énergie sexuelle, de nihilisme misanthrope ou d’amour inconditionnel, de fétichisme rituel ou de grand guignol postmoderne. De The Haters à Whitehouse, du Syndicat à Macronympha, de Russell Haswell à Puce Mary, c’est toute une nuée d’angles qui se dessinent dans ce complexe amoncellement de sonorités crissantes et stridentes, qui m’a bien évidemment valu tous les « c’est quoi ce truc inécoutable ??? » du monde.

Car le monde en question sera toujours partagé entre ceux qui posent des limites au tolérable – en terme artistique ou intellectuel s’entend - et ceux qui n’en posent pas. Plutôt que de poursuivre mon cursus en arts plastiques, je me suis donc engouffré dans le monde parallèle des cassettes de noise avec des pochettes cheloues, que je recevais des quatre coins du monde. Le Japon était un terreau particulièrement fertile pour cette anti-musique hautement créative, et à forte teneur psychédélique derrière son agressivité apparente. Je me mis à collecter compulsivement les productions de Keiji Haino, Hijokaidan, Incapacitants, Masonna, Pain Jerk, Hanatarash, Violent Onsen Geisha, The Gerogerigegege, MSBR, C.C.C.C., Aube, Solmania, K2… - chacun apportant sa touche à l’édifice harsh noise, avec une esthétique allant du porno et du bondage à la kitscherie pop, en passant par l’abstraction radicale. Car easy listening et uneasy listening ont toujours marché main dans la main.

Merzbow, saison 1

Dans la pléthorique discographie de Merzbow, qui contient à peu près autant de chausse-trappes et de cliffhanger que dans les 8 saisons de Game of Thrones réunies, on distingue plusieurs périodes distinctes. C’est à l’aune de ce corpus démesuré et à l’endurance qui le sous-tend que l’on peut évaluer l’importance de cette œuvre, quelle que soit l’appréciation qu’on s’en fasse. Les collages sonores de ses débuts ont plus à voir avec un enchevêtrement de musique concrète et de cut-up déglingué, conçu avec toute sorte d’outils fait-maison. Outre l’attirail de synthétiseurs analogiques et de pédales d’effet dévolus au boucan domestique, l’instrument fétiche de Merzbow reste à ce jour une plaque de métal montée sur un manche et amplifiée par des micros contact.

Affirmant une pratique noise comme on se ferait seppuku (et pour cause, c’est l’objet de l’unique film qu’il a tourné), Merzbow est devenu au fil des ans une icône internationale des musiques extrêmes, avec une passion revendiquée pour le death metal. « En 1994, j’étais le premier artiste noise à avoir signé un contrat avec le label de death metal américain Relapse, pour lequel j'ai enregistré trois albums. Sur Venereology, le premier des trois, il y a d’ailleurs quelques mesures de grindcore en guise d’introduction. Ma visée était de faire de la noise music pure sur un label metal tout en revisitant certains codes du metal, car je pensais que la noise pouvait être envisagée comme du grindcore avec un tempo encore plus rapide et par conséquent apprécié comme tel par ce public. Le fait que des groupes comme Napalm Death, Carcass et Cattle Decapitation soient impliqués dans les droits des animaux et le véganisme m’ont fait porter leur musique et leurs projets en très haute estime. »

Avec l’avènement de l’ordinateur portable à la fin des années 1990, le harsh noise se ramifie de plus en plus au crew autrichien du label Mego, vaillamment mené par Peter Rehberg. Merzbow se fait alors connaître en Europe à travers cette nouvelle scène électronique, qui déconstruit la techno à coup de logiciels à la pointe, poussés dans leurs plus extrêmes retranchements. Dès lors, la notion de genre musical devient totalement obsolète. On l’a bien flairé depuis quelques années, avec la multiplication de projets techno-noise qui s’appuient aussi bien sur des beats rugueux que sur une virulence héritée de la musique industrielle, c’est dans les contre-allées des clubs que se profile désormais l’avenir de la noise.

« L'idée de tracer une ligne entre la techno et la noise n'a plus aucun sens. J'ai été impliqué dans la scène « club », au sens le plus large du terme, de la fin des années 1990 jusqu’au début des années 2000. À cette époque, je jouais fréquemment avec des artistes du label Mego. Mais depuis que j'ai arrêté de boire et de fumer, je ne mets plus les pieds dans ces endroits qui puent la clope et l'alcool. L’autorisation de fumer a encore cours dans la plupart des bars au Japon, ce qui m’est particulièrement désagréable. » Straight edge jusqu’au bout des ongles, Masami Akita n’est pas exactement un noctambule patenté, même si Merzbeat (2002), son disque le plus accessible, emprunte certains de ses motifs rythmiques au dub industriel ou à la techno.

Variations dynamiques

À partir de 2009, la batterie refait irruption chez Merzbow, comme un nouvel élément structurel. « Ça coïncide à la période durant laquelle j’ai commencé à faire des concerts avec le batteur Balazs Pandi. J'étais batteur à l'origine, mais je n'avais presque jamais utilisé la batterie jusqu’à présent, c’était donc un nouveau défi personnel. Dans la série de treize disques, Japanese Bird Series, sortie en 2009, je joue de la batterie sur presque tous les morceaux. Collaborer avec Balazs m'a donc semblé un processus naturel. » Lorsqu’on lui demande s’il se sent lié à des artistes de la nouvelle génération, il évoque ses accointances avec Damien Dubrovnik, Puce Mary, Pharmakon et Prurient, soit la fine fleur du power electronics contemporain. Il s’est d’ailleurs fendu d’un Power Trip aux côtés de Prurient lors du récent Hospital Fest à New York et a contribué (une boucle !) au dernier Vatican Shadow.

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Merzbow et Balázs Pándi au Poisson Rouge à New York, 2010. © Seth Tisue (Wikicommons)

On ne va pas vous faire le coup du Top 10 des disques essentiels à écouter de Merzbow, car primo ça ne voudrait rien dire, secundo chaque disque a beau être conçu et pensé comme une unité, on comprend mieux le projet « totalisant » de Merzbow en l’appréhendant comme une seule et même œuvre, une sculpture sonore géante avec d’infinies variations timbrales et dynamiques, dans laquelle prédominent autant des thématiques fétichistes que la célébration de la nature et du règne animal. Celui qui a donné ses lettres de noblesse à la noise est aussi un essayiste de renom, qui a signé des ouvrages érudits sur l’art du bondage et sur la Scum Culture, jamais traduits du japonais et sur lesquels il n’a pas souhaité s’exprimer.

Sans doute aussi parce qu’une prise de conscience l’a orienté dans les années 2000 vers ce qui allait devenir son combat principal et son axe éthique : le véganisme et l’anti-spécisme. « Le mouvement en faveur des droits des animaux est extrêmement restreint au Japon. Prendre position contre la chasse à la baleine ou la tristement célèbre pêche aux dauphins dans la préfecture de Wakayama vous vaut aussitôt des ennuis avec les groupuscules de Netto uyoku, des internautes anonymes d'extrême-droite qui ciblent l’antipatriotisme. » Bilan : rien de plus régénérant que d’écouter Merzbow à jeûn, en sirotant un cocktail de fruits frais. Et tant pis pour les soiffards de la nuit.

Pop culture dégénérée

Il s’avère que trente ans plus tard, la noise et la subculture underground qui l’entoure incarnent un courant « post-artistique » clairement identifiable, au même titre que le situationnisme, le mail art et la musique industrielle. On peut retracer à travers ses archives la face cachée d’une époque – l’évolution de courants de pensée, d’une philosophie, d’un ordre politique et sociétal – , fouiller dans ses soubassements comme on déterre une trouvaille archéologique, y déceler d’infinies ramifications. C’est aussi pour cette raison que la muséification, à laquelle il échappait jusqu’alors, lui pend au nez comme jamais. On se penche désormais sur une cassette obscure tirée à 20 exemplaires comme on contemplerait un traité médiéval sous vitrine. Je mets ma main à couper – allez, juste un doigt - qu’une rétrospective Merzbow se profile dans les années à venir, accueillie sans nul doute par un poids lourd de l’institution ou une fondation d’art contemporain.

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Merzbow au No Fun Fest, 2007. © Seth Tisue (Wikicommons)

Paradoxalement, si la noise d’antan – je parle là de l’époque pré-internet, autant dire l’âge jurassique - était ancrée dans une histoire des formes liée aux avant-gardes (si tant est que le mot ait encore le moindre sens), il est désormais multipolaire, abâtardi et irréductible à un seul horizon esthétique. La noise est depuis quelques années une tendance omniprésente dans la scène rock et techno, et se mélange de plus en plus aisément avec des formes musicales plus établies. Ce qui donnerait presque envie de retourner écouter de la dream pop, rien que pour le plaisir du contrepied. Rien de très normal après tout que Merzbow finisse par être reconnu de manière plus étendue, à l’heure où les musiques dites extrêmes sont assimilées à une forme dégénérée de pop culture et ne choquent plus personne, à part peut-être le comité de soutien de Laurent Wauquiez. À travers sa faculté à couvrir le spectre sonore dans son entièreté, la noise music ne serait-elle pas en définitive la forme musicale ultime ?

Julien Bécourt est sur Noisey.

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