Biffty mord à pleines dents dans le bifteck du rap français

« À part nous faire chier en nous disant qu'il ne faut pas dire ça ou qu'il faut faire ça, je ne vois pas ce qu'une grosse maison de disques peut nous apporter aujourd'hui. »

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juin 20 2017, 9:43am


Le rap français continue de produire de nouvelles têtes, de plus en plus brûlées. Inutile de se plaindre, c'est comme ça. Dans la dernière cargaison datant des 18 derniers mois, en voilà un originaire de Neuilly-Plaisance (« une ville où il fait toujours beau »). Son crew s'appelle le Patapouf Gang. Quand d'autres font du sale, lui fait de la « souye ». Aperçu à l'Olympia en première partie de Vald, Biffty reçoit le visiteur avec un mug d'Oasis fraise-framboise. Il est accompagné de son frangin Julius (le mec aux looks les plus pétés de ses clips), en train de répondre à la cool à l'appel d'une jeune fan qui a trouvé son numéro de portable sur Internet, avant de la bloquer une fois le coup de fil terminé. Après une Mega Souye Tape en 2016, un EP (La Réincarnation du turn up, vol. 2) et de nombreux featurings, le revoilà avec SouyeGod, EP produit par le couteau suisse DJ Weedim. Un point d'étape s'imposait avant que la souye ne contamine les cours d'école.


Noisey : Qui es-tu, Biffty ?
Biffty : Je viens de Neuilly-Plaisir, une ville du 93, où on s'amuse beaucoup. Il y a plein de soleil là-bas. Je bosse avec DJ Weedim, je suis en quelque sorte une de ses créations. Ma première apparition, c'était dans sa mixtape Boulangerie française. J'ai donc fait mon premier morceau avec lui, et un freestyle avec Alkpote et Sidi Sid. Voilà d'où je viens. J'ai 24 ans.

Et avant ça ?
J'ai arrêté l'école en première. J'ai pas le bac. Je ne sais même pas si j'ai le brevet. Quand j'ai arrêté, je suis allé bosser avec mon daron pendant 5 ans.

Ton père, Gondrax, faisait parti du milieu punk.
Ouais... Il a un magasin de vêtements. Un site de vente par correspondance qui va bientôt s'arrêter.

Le Goéland, un site bien connu des amateurs de T-shirts « fun ». Il était aussi membre des Ludwig von 88.
Il a joué de la gratte dans le groupe pendant un moment. Mais il jouait surtout aussi dans Raymonde et les blancs-becs. Et un autre truc, les PPI. Pas mal de choses différentes. Des « souyes » de l'époque. Pour autant, j'ai pas baigné plus que ça dans le punk ou le metal. J'ai toujours écouté beaucoup de rap. Du rap US et un peu de rap français. Des trucs anciens, genre NTM. Mais sinon beaucoup de rap US. Dr. Dre, les trucs cailleras de l'époque, Snoop Dog, Eminem, etc.

Le rap français d'aujourd'hui est devenu un secteur très concurrentiel.
Me concernant, il n'y en a pas. Le rap français est blindé de concurrents, mais personne ne fait ce que je fais. Donc ça c'est cool. J'en écoute énormément aujourd'hui. De Niska à Sidi Sid, Vald ou Suikon Blaze Ad. J'écoute la musique de mes potes, parce que c'est tellement bien la musique de tes amis. Mais aussi celle des gens que je ne connais pas bien sûr.

Dès tes débuts, tu t'es retrouvé avec Alkpote.
Mon frère Julius avait fait un clip pour Vald et Alkpote. La connexion s'est faite naturellement. A l'époque, je ne rappais pas encore. C'était il y a deux ans. On s'est retrouvés dans un studio avec DJ Weedim et toute la compagnie. Là, on s'est pris d'amitié pour Vald, et le méga turn up était parti. À part pour la tournée, c'est pas quelqu'un qu'on voit souvent, mais quand on se voit, on se sent bien. C'est la famille.

Tu viens de faire la première partie de sa tournée justement. Les labels commencent à frapper à votre porte ?
Ils osent plus trop nous contacter. On les a bien envoyés chier. Du coup, ils essayent de nous contacter via nos potes. Un jeune de Barclay fraîchement recruté nous a aussi envoyé un message. Julius avait répondu par un pouce bleu, et le mec l'avait mal pris. Surtout qu'ensuite on l'avait affiché sur les réseaux sociaux. Depuis c'est le silence radio chez Barclay. Avant ça c'était Warner qui nous avait aussi envoyé un pauvre message pourri. Ils essayaient de nous avoir avec des petits messages sur Facebook, en mode amical comme si on allait être potes. Donc au final ils ne nous intéressent pas trop. On va pas discuter avec des mecs qui nous accostent en nous disant « Salut Biffty, ça va bien ? » Faut être sérieux, quoi. Envoie au moins un mail construit, avec une intro, un développement, et une signature. Envoie un mail pour qu'on ne réponde pas, stp.

Du coup, je suis flatté que t'aies répondu à notre invitation sur Facebook.
Nan, mais là, c'est pas pareil. Un interview, c'est pas le même procédé que des gens qui veulent essayer de se faire de l'argent sur ton dos. C'est un peu le même procédé mais là, ça nous sert à tous. Alors que les maisons de disques ont pas forcément envie que ça nous serve.

Cette culture de l'indépendance et de l'underground, elle vous vient aussi de votre passé punk avec votre père, non ?
On n'a plus vraiment besoin de maisons de disques. On a DJ Weedim, qui peut sortir énormément de musique, qui la produit. Mon frère Julius fait les clips. On fait aussi notre merchandising. À part nous faire chier en nous disant qu'il ne faut pas dire ça ou qu'il faut faire ça, je vois pas ce qu'une grosse maison de disques pourrait nous apporter aujourd'hui. Peut-être une exposition pourrie. Tout ça pour 300 000 vues en plus ?

Ton copain Vald est passé chez Hanouna. Peut-être qu'une grosse maison de disques pourrait faire en sorte que Biffty y passe aussi, non ?
S'il veut me voir, c'est assez simple de me contacter. On verra si je lui réponds ou pas. Pour être honnête, on n'a pas vraiment envie de devenir fuck avec tous ces horribles. Parfois, t'es bien obligé c'est certain. Mais si on le fait un jour, on veut au moins que ce soit par notre volonté et pas celle d'une maison de disques qui n'en a rien à faire de nous.

C'est quoi la suite ? Une nouvelle mixtape ? Un album ?
Pour l'instant on va faire comme les Américains. Sortir quelques singles par ci par là. On va faire comme on a envie. Si un jour on a plein de sons qui sont chauds, on sortira une mixtape, voire un album. Pour l'instant on en sait rien. On va voguer, comme on veut quand on veut.

Tu peux me parler de cette centaine de dates avec Vald à travers toute la France.
C'était la première fois que je jouais en dehors de Paris. C'était super intense. Dès que tu sors de Paris, les gens sont complètement différents. Ils sont tous fous, ils adorent. Dès qu'il se passe un truc chez eux, ils sont super contents. Les gens étaient hyper réceptifs. J'ai même reçu des cadeaux. Des burgers. Des potes à nous ont été hébergés par des mecs du public. On a reçu de la weed en cadeau. Et des burgers de chez Burger King.

Ton nom de famille c'est Gondry. Quel est ton lien avec Michel, le cinéaste ?
On a des liens avec beaucoup de gens, surtout depuis qu'on a du buzz. Ce qui est marrant, c'est qu'on a joué il y a peu au Batofar. Les mecs avaient placardé des affiches dans Paris. Et ces affiches ont été placardées sur des affiches de mon oncle [Michel Gondry] qui mixait à la même période au Salo. C'est de l'anecdote, ça, non ? Par contre on ne lui a pas demandé de réaliser nos clips. Il prend trop cher, je crois. De toute façon, on n'a jamais utilisé ce nom pour faire du buzz. Ca servirait qu'à « boboïser » le truc et du jour au lendemain, on risquerait de se prendre un retour de bâton sévère plutôt qu'autre chose.

Depuis le Klub des Loosers, maintenant avec Vald, Columbine, etc, le rap des classes « moyennes » est de plus en plus présent.
Aux States aussi. Tout le monde s'est mis à écouter du rap, peu importe ton milieu. À partir de là, tout le monde a commencé à en faire aussi, y compris dans ce que tu appelles les classes moyennes. Tout le monde écoute, donc tout le monde fait. C'est plus du tout cantonné à la street. C'est une trajectoire qui ressemble à celle du punk ou du rock dans le passé. Même si cette ouverture n'est pas souvent voulu par les pionniers d'un mouvement, tout le monde y a un peu participé, et voilà le résultat.

Les publics restent quand même très segmentés. Ton public, ou celui de Vald, reste exclusivement blanc.
C'est vrai qu'il est très blanc. Mais c'est aussi le cas quand tu vas voir des concerts de rap de Noirs ou d'Arabes, c'est pas du tout spécifique aux rappeurs blancs. C'est quand même un truc de babtou, d'aller aux concerts. En plus, ça coûte cher. Faut avoir de l'oseille. On a quand même des Noirs et des Arabes dans nos concerts, je te rassure. Au Mans, on a eu un mec qui est venu nous voir depuis Alger. Le mec avait pris l'avion et avait passé trois ou quatre jours là-bas pour voir le concert. Si tu veux voir moins de Blancs, viens nous voir dans les showcases. C'est gratuit et il y a plus de jeunes qui viennent, de toutes origines.

C'est vrai que votre public est très jeune alors que vous avez des lyrics très cash. Tu trouves ça rassurant ?
Oui, ça me rassure. Parce qu'au final, c'est les jeunes qui font la culture. C'est eux qui vont au concert. Arrivés à 25-30 ans, la plupart des gens se calment. Ceux qui font vivre un mouvement, c'est les gamins. Ceux qui sont hyper excités d'aller voir un concert, c'est eux. Si tu plais pas aux jeunes, je pense qu'il y a un gros souci. Tous les jeunes connaissent Niska, tous les jeunes connaissent Brulux. Ca me rassure. J'ai 24 ans. Je discute avec des gamins de 13 ans qui en fait écoutent les mêmes trucs que moi. C'est glauque si on se focalise bêtement sur les paroles.

À 13 ans, le rapport au second degré existe ?
Bien sûr. Je pense déjà que quand t'es petit, tu prends jamais rien au sérieux. J'écoute du rap depuis que je suis tout petit et j'ai jamais pris ça au sérieux. Même le rap ghetto, ça me faisait marrer. Tu te dis pas « ils vont tuer tout le monde ». « 93 Empire », par exemple, c'est marrant.

Dans tes morceaux, t'évoques souvent le « turn up ».
Ca parle des moments où tout va bien et que tu t'amuses bien. Mais en vrai, l'essence du turn up, c'est la méga fête. Tout le monde dit « turn up » aux States. Quand ça bouge bien dans la fosse. À Genlis, c'était la folie par exemple.

Vu de loin, ton rap pourrait apparaître comme un truc potache. Mais tu décris en fait une société qui part complètement en sucette.
Ben ouais... Ma vie est bien, c'est vrai. On a plein de potes, et il fait beau sur les bords de Marne. Mais j'aime la violence. J'ai toujours adoré le rap super violent. Du coup quand je bosse avec DJ Weedim, on part plutôt là-dessus. On est très portés sur la violence. Mais attention, si tu vois des armes dans un de mes clips, c'est du fake. Sauf une fois. Un voisin gitan m'avait ramené le flingue de son frère quand j'étais plus jeune, mais à part ça, je ne manie pas trop d'armes. À part les carabines à plomb dans les fêtes foraines. C'est pas bien de se battre. Faut écouter mon titre « Paupiettes de volaille » si tu veux mieux me comprendre. Un morceau incroyable.

Quand je t'ai contacté pour cette interview, ton frère Julius m'a demandé la liste des questions que j'allais poser. Je ne les ai évidemment pas données. Pourquoi cette demande qui ne colle pas du tout avec ton personnage ?
Jusqu'ici on a pas fait énormément d'interviews. Au début, c'était des petits médias indépendants. Eux, c'est vraiment des gamins pas à l'aise du tout, et ça finit par faire des trucs bizarres, parfois intenses, souvent totalement foirés. Mais Julius veut tout checker. Notamment les vidéos quand c'est tourné à la maison. Ca me semble légitime, puisqu'on est dans un cadre privé qui est destiné à un cadre public. Il faut contrôler.

Julius : En fait, là j'ai demandé à cause de Tracks...

Biffty : Ah ouais, à cause de Tracks... C'est vrai qu'ils ont fait n'importe quoi. Ils nous ont envoyé une meuf qui était complètement choquante et qui posait des questions vraiment bizarres sur nos titres. C'était une interview très recherchée, mais dans le mauvais sens du terme. Je connaissais Tracks sans connaître. J'en avais vu avec mes darons. Je trouvais ça pas mal, mais j'étais trop petit, j'écoutais pas vraiment.

En même temps faut resituer l'interview dans son contexte. C'est juste avant le concert à l'Olympia, on est surexcités. Rien d'anormal. Tout le monde était là, j'étais choqué. Mes darons, les potes... J'étais pas du tout dans un esprit de détente. Il y avait trop de monde qu'on connaissait.

Plus le projet va grossir, plus tu risques de perdre le contrôle.
Pour l'instant je ne suis pas le rappeur le plus productif du monde. Le plus dur, c'est de se motiver pour aller au studio parce que quoi qu'il arrive, DJ Weedim, lui, il y est. À chaque fois qu'on y va, on trouve un thème. Même si j'ai rien écrit avant, on écrira sur place, ça fera des morceaux marrants. La célébrité, c'est le revers de la médaille. On en est pas là, mais c'est vrai que tu peux te perdre à partir du moment où les gens commencent à te reconnaître dans la rue. À Paris, les gens sont calmes. Mais je vois déjà que pour Vald, c'est plus pareil. Si quelqu'un le reconnaît, il lui gratte l'amitié pendant des heures.

Quels sont tes projets à venir ?
Je sais pas trop si je peux en parler... Je suis rentré en contact avec Swift Guad, mais il n'y a rien de fait pour l'instant. J'ai aussi fait un feat avec Biga Ranx pour son nouvel album. Un avec Nusky et Vaati, un avec Alkpote. Avec Vald on va faire aussi des petites doses. Il y a aussi Les Alchimistes, des Belges avec qui j'ai fait un feat. J'ai des petits trucs qui traînent à droite à gauche.

Un nouvel EP de Biffty (encore un), Mega Bonus, est sorti vendredi 23 juin.