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Baldo : itinéraire d’un génie discret

Des squats de Belleville au Rose Bonbon, des ateliers des Halles aux pochettes de Frustration, parcours d'un artiste de l'ombre, au trait aussi poétique que radical.

Quand on lui demande comment il se définit, il répond en souriant qu'il aime assez le terme «artiste de second rang. » Son site, il le présente comme un « magasin banaliste. » Son atelier, on le trouve au fond d'un jardin, caché derrière un mur de végétation dense, indéfinie, dans une rue tranquille de Massy. Le seul truc vraiment compliqué avec lui, c'est son nom : José-Louis Baldomero Ortas, mais même ça, il l'a raccourci. Pour que ce soit raccord avec le reste. Peintures, gravures, musique : chez Baldo tout est clair, direct, pur, limpide, concis. Pas de discours nébuleux, pas de strates inutiles, pas de chinoiseries superflues, il peint et joue avec l'impulsion du moment, juste ce qu'il faut de réflexion, une humilité totale et des kilo-tonnes de passion. Ce qui explique sans doute pourquoi on entend, finalement, si peu parler de lui dans les raouts mondains. Pourtant, des squats de Belleville au Rose Bonbon, des ateliers des Halles aux pochettes de Frustration, impossible de retracer la carte du Paris punk sans tomber sur Baldo, artiste insaisissable, au trait aussi poétique que radical. On est allés passer un moment dans son atelier, pour en savoir un peu plus sur ce génie discret.

Toutes les photos prises à l'atelier en début et fin d'article sont de William Lacalmontie.

Noisey : Dans quel milieu as-tu grandi ?
Baldo :
Je suis né en 1958. Mes parents ont fait 4 enfants les uns derrière les autres et se sont séparés au début des années 60. Mon père, Pepe Ortas, était un artiste anarchiste espagnol, originaire de Majorque. Ma mère est Corse, d'Ajaccio. J'y ai fait mon école primaire et j'y reste très attaché, parce que j'ai une famille plus étendue là bas avec des liens familiaux plus forts et tribaux. Ce sont des montagnards, des éleveurs, alors que du côté de Majorque ce sont des militaires, des marins, c'est très différent. 

Tu avais donc un artiste dans la famille.

Oui, mon père peignait. Il a fait des études aux Beaux-Arts de Barcelone et de Madrid dans les années 40 avant de venir à Paris et d'y rester jusqu'à la mort de Franco. Il est ensuite retourné à Madrid, où il a notamment fait beaucoup de décors de théâtre. Il a fait de la peinture sur toile, traditionnelle tout au long des années 50. Puis, à partir des années 60, il est devenu très proche des gens d'Hara-Kiri, du groupe Gong, de tout le milieu alternatif parisien. Il a participé aux Ateliers des Beaux-Arts en 68, où il a fait pas mal d'affiches et de sérigraphies. Il s'occupait d'un collectif, le collectif du Vouvray, qui était installé aux Halles dans les années 70. Une bande de psychiatres intellos-bargeots y avait acheté un immeuble après avoir touché un héritage et ils avaient branché mon père pour qu'il s'occupe d'une partie du bâtiment, un genre de boutique au rez-de-chaussée. J'avais 13-14 ans à l'époque et j'y étais tout le temps fourré.

C'est ce qui t'a donné envie de t'y mettre ? 
En fait, ça ma d'abord donné envie de faire de la BD et du rock. Mon premier concert ça a été Gong, forcément, vu qu'ils trainaient dans l'entourage de mon père. Dans les parages, on trouvait aussi Pierre Clémenti [acteur cultissime qui a tourné, entre autres, avec Bunuel, Visconti, Pasolini, Rivette, Garrel] qui était le cousin de ma mère et que j'ai régulièrement croisé dans notre village en Corse, puis plus tard au Palace, aux Bains Douches. Je ne le connaissais pas vraiment, mais je savais qu'il faisait de la musique. Et par la suite, je me suis rendu compte que plusieurs potes avaient joué dans des groupes avec lui.

Comment en es-tu venu au punk ?
Assez vite, vu que j'étais mauvais guitariste ! [Rires] Faut se souvenir que dans les années 70, pour faire un groupe, fallait être hyper bon. J'avais des tas de potes qui étaient excellents, des virtuoses, mais qui ne faisaient rien parce que le niveau était très haut et que tout le monde était super intimidé. Et quand le punk est arrivé, tu réalisais tout à coup que tu pouvais jouer avec 3 ou 4 accords. C'est ce qui m'a permis de faire mes premiers groupes, sinon j'aurais jamais osé. Cela dit, quand on était mômes avec ma soeur, on disait tout le temps : « nous quand on sera grands, on fera : un disque, un livre, une BD, un film » [Rires] Donc peut-être qu'on l'aurait fait quand même, qui sait ?

Ça a été quoi le déclic pour toi, en musique ?
Des choses assez accessibles, assez simples : le Velvet Underground, Jefferson Airplane... Puis les trucs allemands un peu déjantés à la Can. On adorait Kevin Ayers, les premiers Pink Floyd. Par contre, je n'ai découvert que plus tard des choses comme le Soft Machine période Canterbury, dont on ne trouvait pas les disques facilement. C'est ce qu'on écoutait, moi et mes potes de banlieue sud. On avait les cheveux longs, on fumait du haschich et on prenait des acides, on roulait en mob... 

C'est quand le moment où vous vous coupez les cheveux ?

En 77. On connaissait déjà les Stooges et les Ramones mais on ne savait pas que c'était du punk. C'est avec les Sex Pistols que c'est vraiment arrivé, pour nous. Et c'est seulement plus tard que j'ai découvert des gens comme Richard Hell. On traînait à la fontaine des Innocents. Par contre, on n'allait pas trop chez les disquaires vu qu'on n'avait pas de sous. Cela dit, on n'en achetait pas mais on en volait beaucoup, dans les supermarchés. On trainait dans les squats de Belleville aussi - ça, s'était un peu plus tard, à partir de 79. Et puis il y a eu le Rose Bonbon qui a ouvert en 78-79. On allait aussi faire les mariolles aux Bains Douches et comme on avait pas de thunes on se faisait virer. Mais les Bains-Douches c'est déjà une époque différente, c'est l'after punk. Avec mes potes, on avait changé de look, on portait des costards, des petites cravates. On a vu James White là bas, on se sapait un peu comme ça. À cette époque-là, les types habillés punk c'était devenu une blague, un uniforme avec le perf à clous, les cheveux en pétard, les chaînes, le tissu écossais... Alors qu'au départ c'était vraiment freestyle. On économisait à la rigueur pour une paire de Docs, mais pour le reste on improvisait. On achetait nos fringues à Emmaüs. Les anglais étaient beaucoup plus dans le délire du look punk que nous.

Baldo et Jean-François Dalle, partageant une baignoire en 1977.

Et durant toute cette période, tu peignais déjà ou c'est venu après ?
Non, ça a toujours été là. J'étais fan d'un mouvement qu'on appelait la Nouvelle Figuration mais qui est plutôt désigné aujourd'hui sous le nom Figuration Narrative, et dans lequel on trouvait des gens comme Gérard Fromanger et Jacques Monory. Quand j'ai découvert le collectif Bazooka, quelques années plus tard, j'y ai vraiment vu la suite de ce mouvement, du coup ça a été un truc énorme pour moi. Ils m'ont beaucoup influencé, je ne sais pas ce que j'aurais fait si je ne les avais pas connus.

Ce qu'il y a d'intéressant dans ton boulot, tous supports confondus, c'est le lien que tu établis entre passé et présent. Même quand tu peins des trucs directement inspirés par les années 40, c'est avec un regard actuel. 
Je fais ça de manière très instinctive. Aller dans le passé, c'est une façon de voyager dans le temps, c'est assez intéressant. Voyager par les objets, les images... J'adore les années 60, surtout en musique. Pour le pop art, aussi. Comme on dit dans les docus-télé ringards, j'essaye « d'allier tradition et modernité » [Rires] Je suis très attaché à la forme - j'ai un peu souffert dans les années 70 de l'éclatement total de la forme, avec des groupes comme Ange qui faisaient de l'art total et qui mélangeaient théâtre, rock... D'ailleurs j'ai retrouvé ça un peu dans les années 80 avec le rock alterno. Pour moi, c'était un retour au pire côté des années hippies. Ce que j'aimais dans le punk c'était justement le côté court, sec, avec une forme précise, une structure couplet/refrain. Je trouve plus intéressant de pervertir une forme existante et d'en faire un truc un peu tordu que de faire n'importe quoi en espérant que ça ressemble à quelque chose.

Il y a des choses qui reviennent souvent dans tes tableaux : les usines, le milieu du travail, les affiches, les livres d'enfants... Des éléments toujours très reconnaissables mais un peu pervertis, justement.
Oui, ce sont des choses que j'adore. Les livres d'enfants, je continue à en acheter en brocante, dès que j'en trouve. J'adore les techniques d'impression anciennes, ça a un cachet assez particulier. C'est notamment ce qui m'a poussé à faire de la gravure. Aujourd'hui, on est habitués au fac-similé, à la quadrichromie, mais on oublie souvent qu'avant l'invention de la lithographie, pour qu'une image soit imprimée, il fallait qu'elle soit gravée. Ça a un côté contraignant mais hyper intéressant. Sans l'invention de la litho, on n'aurait sans doute jamais eu la BD par exemple. Les livres d'images de Töpffer, ça aurait été impossible en gravure.

Comment est-ce que tu as rencontré Frustration, dont tu as fait la plupart des pochettes ?
Je connaissais Iwan [Iwan Lozac'h, dit Ivan Le Terrible, co-fondateur de la boutique Born Bad, DJ et ex-membre des Teckels, des Terribles, d'Operation-S, des No-Talents et de Chrome Reverse] parce qu'on faisait tous les deux de la figuration sur la série Maigret, celle avec Bruno Cremer. Et j'ai commencé à croiser tout le reste de la bande, la Happy Family à des concerts, principalement à ceux du Fahrenheit à Issy-Les-Moulineaux. Mais c'était des gens plus jeunes que moi, je ne les fréquentais pas vraiment. Moi, mes potes c'était Marc Police, Didier Wampas, des gens comme ça. Et puis un jour à la télé je tombe sur eux dans une émission qui présente leur groupes et leur atelier de mécanique à Montrouge.

Ah oui, la fameuse émission de 1995 avec Vuillemin en invité [après le reportage, le dessinateur avait déclaré « s'ils hésitent entre la mécanique et la musique, je leur conseillerais peut-être la mécanique »] !
Voilà ! Et j'avais trouvé ça chouette. C'était une époque un peu chiante où les concerts dans cette scène-là, c'était en gros ska festif et punks à chiens. Et là, en les voyant dans ce reportage, j'ai senti qu'il se passait quelque chose de nouveau et de fun. Et puis avec Blutt, un de mes groupes, on a joué avec les Splash Four à la Pêche à Montreuil, et j'ai commencé à les connaitre à partir de là. On a ensuite participé à la compile We're A Happy Family et on s'est finalement retrouvés dans la même bande, en quelque sorte.


Ton premier boulot pour Frustration, ça a été leur 2e EP, Full Of Sorrow, qui est sorti en 2006 sur Born Bad.
Un jour, le groupe est venu chez moi pour une fête ou un barbecue, je ne me souviens plus, et ils sont tombés sur ce tableau qui doit dater de 85 ou 86. Ils ont complètement scotché dessus et m'ont demandé s'ils pouvaient l'utiliser pour une pochette de disque. C'était un peu compliqué parce qu'il est rectangulaire et que la pochette de disque est carrée, du coup j'ai du le rallonger vers le haut. J'ai peint une gouache de la partie manquante en haut que j'ai raccordée. Le résultat est pas si mal, ça rend le toit du hangar plus présent.


Tu as ensuite fait celle de leur premier album, Relax, en 2008.
Ça aussi, c'était un tableau qui existait au préalable, un tableau un peu psyché avec ces persos sur une turbine et une partie beaucoup plus abstraite. À la base, c'était un tableau à l'huile et je l'ai refait à l'acrylique mais sans la partie psychédélique, que le groupe n'aimait pas trop. Après quoi j'ai peint le dos, avec la turbine seule, à l'acrylique, pour compléter. 


Jusque là, tu partais à chaque fois d'un tableau existant. C'est avec Uncivilized, le deuxième album, en 2012, que tu as fait ta première création spécialement pour le groupe.
Oui et ça n'a pas été simple. Au départ ils avaient des tas d'idées, mais c'est devenu tellement le bordel que JB [Guillot, boss du label Born Bad] a fini par trancher en disant : « Vous faites chier, on a un titre et un thème, laissez Baldo faire ce qu'il veut là-dessus. » Du coup, j'ai été complètement libre et ça a donné cette peinture avec les ouvriers en ocre rouge au premier plan et la cité HLM en bleu en fond, qui existe vraiment et se trouve à Chernobyl.


Pour le dernier disque, Empires Of Shame, ce sont eux qui ont eu l'idée par contre. 
Oui, ils savaient précisément ce qu'ils voulaient : une cour de justice, avec pas mal de personnage et des boiseries. J'ai bossé à partir de ces 3 directives et j'ai ajouté une touche plus  pop art au dos avec le flamant rose.

Tu as toujours eu pas mal de groupes, tu en es où aujourd'hui ?
J'en ai trois : Os Noctambulos, avec qui on vient de sortir un album qui s'appelle Stranger. Je joue également dans un groupe un peu freakbeat, The Flowerbed Tramplers. Et j'ai un dernier groupe qui est un peu la suite de Blutt, que je faisais dans les années 1990/2000. Pour l'instant ça s'appelle Revizors, en référence au Revizor de Gogol.

Comment quelqu'un comme toi s'en sort financièrement en 2016 ?
J'ai longtemps fait des jobs alimentaires mais j'ai un peu arrêté depuis un moment. Je me débrouille de temps en temps pour faire des affiches pour le Conseil Général, la Sécurité Routière, des trucs comme ça. J'ai la chance d'être propriétaire, un bout de maison que j'ai racheté au début des années 80, donc je ne paye pas de loyer, et comme c'est, techniquement, un atelier d'artiste, je n'ai pas énormément de taxes à payer. Bref, j'ai assez peu de frais. J'ai un peu une vie de beatnik. Je vends des tableaux, des gravures de temps en temps. Je n'ai pas beaucoup d'argent mais ça suffit pour vivre décemment. C'est un choix. Je préfère ça plutôt que de bosser en entreprise.