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Un état des lieux de la musique underground à Paris

ParMarc-Aurèle BalyphotosMelchior Tersen

Avec l'arrêt des concerts à la Mécanique Ondulatoire et la déconfiture de Villette Sonique, on peut se demander si les musiques hors-cadre ne sont pas en train d'être lentement mais sûrement expulsées de Paris. On a voulu en avoir le cœur net.

Historiquement, les clubs des grandes métropoles ont longtemps été considérés comme des havres de paix communautaires tout autant que des espaces d'émancipation – culturelle, sociale, sexuelle, vous choisissez. Aux États-Unis, dans le Detroit économiquement ravagé ou, plus près de nous, à Berlin, capitale européenne de toutes les percées électroniques, notamment à travers le club Tresor, mais également tous les petits qui ont depuis pullulé, de l'inévitable mastodonte Berghain à l'OHM (ouvert, d'ailleurs, par les gens du Tresor) en passant par le NK Project, vivier d'expérimentations musicales en tous genres, sans oublier les festivals en formes de grandes messes occultes - Atonal, CTM, ce genre de choses. À Paris, on a tendance à regarder Berlin à travers un filtre bien commode, comme un horizon à inatteignable et intouchable, tout en étant parfaitement conscients que la contre-culture qu'elle affiche et revendique est aujourd'hui un divertissement comme un autre, qui n'a pas grand effet sur les mentalités et a avant tout un impact sur les vols des compagnies low-cost.

Jusqu'au début des années 2010, Paris se trainait en effet une réputation de ville-morte (ou de ville-musée, ce qui revient au même) : les clubs fermaient, les lois anti-tabac envoyaient tout le monde dehors (sur le trottoir pour les fumeurs, les fermetures administratives pour les clubs et les bars et les pertes de licence des bars suite aux nuisances sonores de la rue), et l’offre culturelle était à son plus bas. C’est simple, on avait le sentiment qu'il ne se passait plus rien.

Suite à une pétition un peu « coucou les nuages » mais nécessaire, « Quand la nuit meurt en silence », co-signée notamment par le DJ Eric Labbé, promoteurs, DJs, organisateurs de soirée et « activistes » noctambules ont fait en sorte de redonner le goût de l'audace à nos popotins engourdis. On a ainsi vu des fêtes apparaitre sur des péniches avec des line-ups déments et des grands raouts organisés en banlieue, ces empaffés de Parisiens se montrant subitement enfin prêts à dépasser le périph'. On réapprenait à faire la fête, avec tout ce que ça impliquait comme réjouissances nouvelles et comme claquages de mâchoires.

Soirée à la Folie. Photo - Melchior Tersen

Surtout, un mélange des genres inédit apparaissait. On se déniaisait enfin en invitant des têtes d’affiche confortables aux côtés de mecs moins sûrs mais plus sauvages, on voyait de plus en plus de jeunes têtes dans des rassemblements comme Sonic Protest ou des salles comme les Instants Chavirés, et les mecs de la noise ont commencé à se frotter à la dance music. C’est le moment où des labels comme L.I.E.S ont fait leur apparition, où on a commencé à voir Prurient partager l'affiche avec Kiddy Smile à la Concrete ou jouer au Weather Festival devant un parterre de kids défoncés à la MDMA. Le dancefloor ne faisait plus peur, la musique expérimentale non plus. Ceux qui s’y lançaient y allaient avec une gourmandise et une désinhibition non feintes, et surtout extrêmement rafraichissante. Le revers de la médaille a été que les règles de sécurité se sont accrues - la Concrete a ainsi pris des airs de bunker dirigé par des vigiles hyper oppressants où des caméras traquaient le moindre faux pas et où vous pouviez vous faire virer manu militari si on vous confondait avec un dealer (les choses ont heureusement changé depuis).

Un retour à la case départ ?

Ce gloubi-boulga, plus intrigant que véritablement inquiétant, a tout de même semé la confusion dans les esprits. D'une part, il a brouillé les repères (on va faire la fête ou on se déglingue sur du field recording ?), mais plus problématique, il a surtout participé à nous endormir. Les possibilités semblaient multiples, en même temps que tout semblait étrangement revenir sous cloche.

Récemment, l'arrêt des concerts à la Mécanique Ondulatoire (pour cause de mises aux normes nécessitant des travaux trop lourds) et le départ d'Etienne Blanchot, programmateur de la Villette Sonique (qui a jeté l’éponge après des mois de complications avec sa direction) nous ont rappelés que les choses n’étaient pas aussi idéales qu’on voulait l’entendre à Paris, malgré la désormais confiance excessive de tout un chacun (à l'opposé des cris du désespoir d'antan, tout aussi excessifs et irritants, mais à Paris on ne fait jamais vraiment dans la demi-mesure). Et si les deux exemples sont différents, ils expriment en tout cas une même inquiétude de voir les lieux de musique hors-format (qui disent beaucoup de la richesse culturelle d’une ville) s'exporter en banlieue et quitter définitivement Paris.

La tentation nostalgique n’est jamais loin dans ce genre de cas – et on sait que c’est un sentiment qui ne sent jamais bon pour la création. Pour la Méca, on se souvient d'un système son souvent désastreux, mais d’une pelletée de concerts mémorables. Antoine Gicquel, le programmateur depuis les débuts, se lamente tendrement sans pour autant se voiler la face : « Ce sont des centaines de souvenirs qui rejaillissent, beaucoup d’émotion devant les nombreux témoignages qui découlèrent de l’annonce, puis un grand vide qui s’installe, comme avant de plonger du sautoir de 10m à la piscine. De façon assez réaliste, donc peut-être fataliste, je me suis en effet dit que la roue tournait, mais hélas pas dans la direction espérée. »

Pour ce qui est d'Etienne Blanchot, le tenace programmateur de l’institution Villette Sonique, l’un des festivals les plus hardis et défricheurs qu’on ait vu en France ces dix dernières années, il est « parti pour ne pas trahir », comme il l'écrit dans un communiqué publié sur Facebook, ne tenant plus le coup face à une direction au pouvoir décisionnaire que l'on devine ubuesque. Mais ça ne l’empêche pas de relativiser tout de même très vite sur la situation de la musique « de niche » à Paris : « Moi qui ai 40 piges passés, je vois qu'il y a quinze ans, même il y a dix ans, Paris c'était un truc où les groupes qui étaient programmés au festival ATP, des groupes qui avaient une petite côte, se retrouvaient à jouer dans la cave du Chiquito ou dans la cave de la cantine de Belleville. Aujourd’hui on est dans une situation radicalement différente. » Antoine, lui aussi met les choses en perspective : « Clairement, je ne me fais pas de souci sur la capacité des musiques que l’on défendait à continuer de faire du boucan, défendues corps et âme en mode DIY comme jamais depuis mon arrivée à la capitale… La question, c’est plutôt de savoir où ça se passera. »

Mais lorsqu’on observe le paysage musical « de niche » depuis maintenant quelques années à Paris, ce qui surprend, ce ne sont pas les lieux qui comptent, ni même vraiment le genre de musique que l’on y joue, mais la manière dont ces lieux sont réinvestis aujourd’hui. Sans distinction de genre, ni de scène, ni de fonctionnalité – c’est important, car une grande partie de la musique électronique (celle qui fait danser) a longtemps été considérée comme fonctionnelle. Notamment dans les galeries.

Scorpion Violente au Bal. Photo - Mechior Tersen

Lorsqu’on se rend au Bal près de Place de Clichy, lieu d’exposition d’ordinaire dédié « à l’image-document » un jeudi soir, pour voir jouer Scorpion Violente, on s’étonne d’abord que le duo se produise dans un tel contexte. Ce lieu fondé par Raymond Depardon en 2010 est connu pour favoriser la jeune création, mais « il est compliqué de s’y produire lorsqu’on n’a pas les bons réseaux » me précise notre photographe Melchior Tersen, qui m’accompagne. Surprenant donc d'y retrouver Scorpion Violente, dans la salle d’exposition au sous-sol, livrant une performance un peu plus empruntée qu'à l'accoutumée en raison de la configuration, plutôt inhabituelle. Mais le lieu permet malgré tout des surprises - le son, bien plus fort qu'à l'accoutumée, et la disposition particulière de la salle d'exposition nous disent qu'il y a quelque chose à faire dans les galeries, loin des normes des salles habituelles de plus en plus standardisées.

Récemment, l’espace The Community, « la galerie expérimentale qui va réveiller Château d’Eau » (dixit… Le Bonbon) a accueilli les soirées Permanent Cuts, dont la partie musique est gérée par Cyrus Goberville, du label Collapsing Market : « Le but de Permanent Cuts au départ, c'était de faire communiquer deux sphères qui ne se fréquentaient pas forcément des masses : d’un côté, les gens de la musique expé/électronique, et de l’autre des personnes plus intéressées par les arts plastiques actuels. À notre petite échelle on voit avec Permanent Cuts qu’il y’a un réel intérêt de la part de gens de l'art pour ce type de musiques. Après, ce que j’observe dans d’autres contextes, c’est que c'est un public qui cherche parfois des choses très performatives et radicales, auxquelles les gens qui viennent, comme moi, de la musique, peuvent parfois être un peu réticents. La noise mega brute qui ne dit pas grand-chose ou les morceaux trap/electroclash semi-cyniques ça commence à me gaver un peu… »

Ce que dit une initiative comme The Community, c'est que l'aspect « multicartes » peut s'avérer être une option intéressante. Comme chez Phonographe Corp, une asso axée musiques électroniques qui a vu le jour au moment où les lignes commençaient un peu à bouger en 2010. En plus d’organiser des concerts, ils ont monté des podcasts ou chroniqué des sorties. Cyprien et Romain, qui gèrent tous les deux la maison : « Ayant démarré en 2010, on a vu l'offre littéralement exploser à cette période-là. Les nouveaux acteurs ont bousculé l'ordre établi. Il y a eu une sur-enchère (nécessaire) et tout le monde a voulu sa part du gâteau. Les clubs à concept se sont multipliés mais Paris n'est pas adaptée : le voisinage et les autorités ne sont pas du tout en phase avec ce type de mouvement. On a le sentiment que la bulle s'est percée - ce qui n'est pas forcément une mauvaise chose - et que l'offre s'est recentrée autour de projets plus authentiques et passionnés, même si ce n'est pas encore tout à fait ça : beaucoup de musiques ne sont pas représentées. »

Le bonheur est dans les caves

En cherchant bien, on finit tout de même par trouver d'autres pistes, en sous-sol, dans des lieux exigus, donnant au terme « musique souterraine » tout son sens. Parmi les nombreux exemples, cet endroit dont je tairai le nom parce que Michèle, la nouvelle programmatrice m’a demandé expressément d’être discret (en gros, c’est vers Stalingrad). Un petit sous-sol à la programmation longtemps sans relief, désormais investi par une asso qui organise des soirées démentes. Il y a deux semaines, Hendrik Hegray, le fondateur du label Premier Sang, y jouait sous le nom de Z.B. Aids, aux côtés de Roger MPR aka Mathias Kulpinski des distros Undo Music (« le relais des sonorités curieuses et indociles »), de BUG, projet de Nicolas Mazet batteur des vétérans noise Sister Iodine, et de Paul Bonnet du duo C.I.A Debutante. Si ces noms ne vous disent rien, pas de soucis : ce qu'il faut retenir, c'est qu'une scène expérimentale bouillonnante vit et sévit aujourd’hui dans les caves parisiennes, opérant des ponts entre les sensibilités de manière naturelle et, semble-t-il, sans le moindre calcul.

Parmi les lieux hybrides réinvestis de manière surprenante, on peut par contre citer sans problème l’International. Ce bar du 11e, qui proposait il y a quelques années des concerts garage au sous-sol, puis a été rénové et s’est transformé en un after work absolument dégueulasse. Je fus donc d'autant plus surpris d'y trouver, un jeudi soir de janvier, une sorte d’annexe des Instants Chavirés : Somaticae au milieu du public déroulait une no techno pleine de bruit et de fureur, tandis que la salle se remplissait bon gré mal gré, sans que ça ne surprenne personne qu’on joue de la techno désaxée dans ce genre d’endroit.

"Vers Jaurès", concert organisé par Doxa Esta. Photo - Melchior Tersen

Au sous-sol, je tombe sur Guillaume Malaré, l’homme derrière le label Le Cabanon, le projet Raide, et les supers DJ sets coupés/décalqués sous le nom de Graal, qui m’explique ce qui l’a poussé à prendre la prog’ de l’International, avec Jack et Midori du label Menace, avant de se faire congédier comme un malpropre. Au début, on lui laissait carte blanche, il y avait un truc à créer, vu qu’on lui laissait faire ce qu’il voulait et ce qui lui plaisait, c’est-à-dire, selon ses propres termes, « le côté musique improvisée, expé, noise, jungle, techno, dub, indus, tout ce côté un peu plus corrosif. »

Pendant quelques mois, ça a fonctionné, jusqu’à ce que le patron gueule parce que les bénéfices ne sont pas au rendez-vous : « Le boss nous disait : ‘faites ce que vous voulez, tant que ça rapporte de la thune.’ C'est pas le proprio, c'est le gérant qui a un bail aussi. Le mec qui tient ça a aussi les Souffleurs dans le Marais (qui eux aussi connaissent des déconfitures en ce moment), c'est plus un bistrotier qu'autre chose. Le mec est là, n'a jamais touché à la sécu, à la prog', il est un peu extérieur à ça, du coup il nous laisse carte blanche, parce qu'il n'y connait rien. »

Accoudé au bar, alors que Carrageenan (une moitié de Pizza Noise Mafia) déroule un déluge de noise, j'essaie de me faire l'avocat du diable, répondant que s’il s'y connaissait, la situation serait sans doute pire - parce qu'il mettrait le nez dans ses affaires, choisirait la prog’, et ferait en gros de l'ingérence. Guillaume : « Je ne sais pas si il y a une meilleure situation ou une pire situation. En tout cas le gérant, ce qu'il l'intéresse, c'est l'argent. Si le mardi soir tu fais pas 1000 balles, si tu fais 800 avec ta soirée expé, ça le fait pas. Le seul truc qui rapporte de la thune c'est le bar, du coup ils préfèrent avoir 50 pelés qui picolent à mort et que le son soit nul, que 300 personnes et qu'il se passe quelque chose. Du coup à ce moment-là il te dit que la prochaine soirée ça serait bien d'avoir autre chose, qui ramène du monde. Nous au début il y avait des trucs genre Rinse qui commençaient à venir, on a rameuté pleins de crews qui faisaient des trucs intéressants. Mais le boss il est pas dans le réseau, il voit pas que ça parle, que l'Inter est en train de changer, etc. C'est vraiment une approche managériale à court terme. »

Fin octobre, on leur demande de faire plus de concerts rocks (« parce que les rockeurs ça boit »), et de plus en plus, selon Guillaume, « les choses ont commencé à mal se passer. Je me suis battu avec un mec de la sécu, c'est parti en couilles. Juste parce que j'avais changé son processus de sécurité, que je voulais permettre aux artistes de sortir, de ne pas fumer dans le fumoir. Du jour au lendemain, ils m'ont dit ‘tu ne bosses plus ici.’ Ce qui avait commencé comme quelque chose de cool s’est avéré être un sale plan. »

Depuis, Arnaud Gry, du collectif Sport National, a repris la programmation de l’International. On lui parle des rapports avec les proprios : « Les rapports sont bons, ils acceptent un style aventureux si les objectifs financiers sont atteints. On est libre de programmer ce que l’on veut à partir du moment où l’on peut rémunérer tout le monde. Un concert avec Somaticae, Carrageenan et Dentelle draine du monde, les objectifs sont atteints, tout le monde est satisfait. Mais il ne faut pas non plus programmer ce type de musique au quotidien car L’International possède un public varié, étant placé dans un quartier nocturne très fréquenté. »

Concert à L'Époque. Photo - Melchior Tersen

Il ajoute : « Il faut composer avec un contexte toujours unique, par exemple Les Instants Chavirés ne sont pas seulement militants dans leur programmation, mais aussi dans leur encadrement administratif. L’International est un établissement non subventionné et une entreprise classique aux yeux de l'administration, certains actes subversifs peuvent alors transparaître, mais principalement dans la prog’. Paris reste une ville qui est dominée par des syndicats de co-propriété très favorisés par la législation, ceux qui sont aux rênes de lieux comme L’International doivent composer avec une pression omniprésente de la part des pouvoirs publics et privés. Il est certain que les autorités publiques et les modèles d’urbanisme à venir n’aiment pas ce mélange, et que le périphérique reste une barrière culturelle qui leur sied… Enfin, je dirais que les squats et les salles de concerts comme l’International n’ont pas la même portée sociale et culturelle, l’aspect éphémère de l’un doit être soutenu par une certaine stabilité du second. »

Moulures Mes Couilles

Avec ce discours pragmatique en tête, je m’aventure le lendemain à L’Époque, dont les proprios, peu amènes de la chose expérimentale, ont régulièrement mis des bâtons dans les roues des collectifs qui ont essayé de s’y produire. Il suffit d'y mettre les pieds pour se rendre compte qu’il y a quelque chose d’assez confondant dans ce type de lieu : situé juste à côté de la Rotonde, sous le métro aérien et dans un coin pas forcément très ragoutant de la place de la Bataille de Stalingrad, le bar, avec sa déco très 19e siècle et ses moulures, contraste avec la musique qu’on y joue.

La sono est à bout de souffle, les gens qui sont là ce soir ont l’air de se demander ce qu’ils foutent là. Dehors les klaxons font rage et, à l’intérieur, des gens mangent des assiettes de charcuterie. L’audience est composée à 80 % de Lyonnais, venus applaudir leur pote Macon et Binary Digit, un mec qui a sorti des trucs chez les excellents Opal Tapes et chez les Français de Stochastic Releases, label grenoblois « à l’identité aléatoire » et à la discographie en forme de chemins de traverse stylistiques. On se dit qu’il y a tout de même quelque chose d’indocile dans ce genre de lieu, avec l’acid house aux airs de pantalonnade hardware qu’on nous sert ce soir, les pots d’échappement qui dégueulent au-dehors et les dealers qui tentent de rentrer dans le bar pour « refiler de la came de merde. »

On décide ensuite de se rendre à la soirée Fusion Mes Couilles près de la Villette, qui selon son organisateur Emile Weston est parti un peu d’une blague, « un gentil pied de nez aux soirées techno qui utilisent des lettres suédoises et des noms qui font peur. » Emile : « L’impulsion de départ c’était juste de programmer des artistes que j’aimais dans des lieux qui s’écartent un peu des aspects du club : la fermeture à 6h, les prix élevés au bar, une sécu trop présente... On s’est pris quelques galères en court de route, notamment sur des annulations de lieu, du coup on a pas eu de mal à se retourner vers quelques clubs accueillants comme À la Folie où le Cabaret Sauvage. »

Et effectivement, le changement avec l’Époque est radical. Pas tant au niveau de la musique, ni même de la population, mais plutôt de l’ambiance. Lorsqu’on arrive, il y a de la fumée partout, ce qui fonctionne à la fois comme poudre aux yeux et comme exhausteur de goût ténébreux. Les gens sont relativement sages compte tenu du nom de l’évènement, et le tout ressemble finalement à pas mal de soirées parisiennes du même tonneau. Ce qui nous avait attirés jusque là, c’est que le fait que Inga Copeland, moitié de feu Hype Williams aux côtés de Dean Blunt, soit programmée dans ce genre d’endroit et de contexte. Sa prestation à la RBMA il y a quelques années avait plus des allures de trolling qu’autre chose et je m’attendais donc à ce que la même chose se produise ce soir, mais il n’en fut rien. Un DJ set tout ce qu’il y a de plus classique, sans être non plus trop bon élève, et qui nous fait dire que cette acclimatation de styles se fait un peu dans les deux sens : souvent, les expérimentateurs mettent de l’eau dans leur vin pour se fondre dans un cadre donné, plutôt que de chercher à le dynamiter. C’est le cas avec Inga Copeland ce soir, dont la prestation est totalement prévisible. Ce qui nous fait dire qu’au niveau des clubs, c’est sans doute bel et bien en banlieue qu’il faut plutôt aller les chercher, la folie et le battage de couilles.

À La Folie. Photo - Melchior Tersen

Cette imprévisibilité qu’on recherche sans cesse, on tombe parfois dessus par hasard sans n’avoir rien demandé. Par exemple, en dînant dans un restaurant indien près de Corentin Cariou (un peu cher et pas terrible, au demeurant), qui cache un sous-sol près des toilettes où se déroulent des concerts de noise de taré. Un des organisateurs est Max, Canadien arrivé à Paris autour de 2010, qui s’occupe des évènements CmptrMthmtcs : « Je trouve excitant d’investir des lieux et des endroits qui n’ont pas d’histoire. Près de là où j’habite dans le 19e, il y a le Kim’s Bar, un bar bizarre avec une déco qui ressemble aux Pierrafeux. Si je trouve l’endroit beau et étrange, alors ça va m’enthousiasmer. Pour moi l’espace est aussi important que la musique. Si je vais à un concert ‘normal’, je m’ennuie. Pas nécessairement parce que la musique y est mauvaise, mais parce que le cadre qui l’entoure est de fait déjà conventionnel. Alors comment déborder ? C’est comme si on te disait : ‘tiens, voici les musiciens’, ‘voici le concert’, ‘voici la scène’, ‘voici les spectateurs’. Comme si on savait à l’avance ce qui allait s’y passer. Alors que si tu as un espace un peu différent, il y a une possibilité de dissoudre une certaine forme de normes et de hiérarchie qui sont d’habitude en place dans les lieux plus établis. »

Max évolue dans un cadre en dehors des circuits traditionnels, mas pour les autres, la question des subventions, et celle de la durée de vie de lieux précaires (de par leur nature et leur programmation) intervient souvent en premier lieu. La question du plein air de Villette Sonique permettait de régler la question de l’accessibilité à tous, notamment par la gratuité. Étienne Blanchot : « On a voulu solidifier et densifier le plein air parce que c'était notre force, et c'est ça qui faisait qu'on vendait des billets par ailleurs. Le festival n'aurait pas pu programmer ces artistes là sans les subventions. Mais par contre, ce qui était assez réjouissant, et que les gens nous remerciaient pour ça, qu’on utilisait cet argent pour programmer des artistes qu’on ne voyait pas nécessairement ailleurs. »

Ce qui amène forcément la question de la ligne directrice : « Un festival ce n'est pas seulement un line-up, c'est aussi une manière de présenter les choses, de les proposer comme expérience. Dans le projet dès le départ, il y avait plein de réflexions d'aller à la rencontre des gens, d'aller les chercher. Avec le temps les moyens ont diminué, ou en tout cas ils n'ont pas augmenté alors que les cachets augmentaient ailleurs. C'est un projet socio-culturel avec le parc de se servir du lieu comme un endroit de rencontres. Dans le projet dès le départ, il y avait plein de réflexions d'aller à la rencontre des gens, d'aller les chercher. »

Que faire de l'éphémère ?

Il y a donc eu la volonté d’ancrer une programmation, avec un lieu, contrairement à la politique de l’éphémère qui a souvent eu lieu ces dernières années. Cette question s’est notamment posée pour le collectif MU, qui après un appel à projet, s’est fait aider par la SNCF pour la Station Gare des Mines, qui ne devait à l’origine ne durer qu’une saison.

Eric Daviron, directeur artistique du collectif MU, croit à cette question de l’éphémère : « Personnellement j’ai du mal à me projeter très loin. Tout ce qui marque, les lieux, les mouvements, ne durent souvent pas plus que deux ou trois ans. La première saison de la Station, en extérieur, on l’a faite comme un festival d’une durée de six mois. C’est ce qui a marqué le public, ce côté sur un fil, fragile. Venir à La Station reste une expérience, un truc atypique. J’aimerais qu’on garde cette énergie, cette urgence, qui à mon avis fait l’identité d’un lieu et d’une scène. Encore tout récemment je me suis pointé à notre deuxième after de dimanche à 16h, et ça m’a sauté aux yeux, il y avait un mélange magnifique, de queers, d’hétéros, de lascars, de gens à moitié à poil, tous joyeux, gentils, hyper contents d’être là et du coup respectueux du lieu. C’est ce public qui fait La Station, et dans le cadre d’évènements totalement éphémères qu’il faut vivre dans l’instant. À titre personnel, d’ici deux trois ans je me projette plus sur l’ouverture d’autres lieux, ou d’autres projets de mon collectif, que sur l’idée de couler des jours tranquilles à La Porte d’Aubervilliers. »

Mais l’éphémère, beaucoup le subissent plus qu'ils ne le choisissent. Comme Aladdin Charni, qui gère le Péripate : « Quand tu as la possibilité de t'ancrer sur le long terme, c'est très bien, et c'est ce qu'on fait avec le Péripate. Mais quand t'es un petit collectif, et que t'as pas les moyens, c'est chaud. C'est pas simple de se trouver un lieu dans Paris, donc parfois tu fais avec ce que tu as. Ça a été le cas pendant des années, on organisait des évènements en squat, mais parce qu'on était squatteurs avant tout. Le hasard a fait qu'il y avait une possibilité d'ouverture. L'idée c'est d'occuper un lieu et de faire comprendre au propriétaire que son espace a de la valeur et qu'il y a des gens qui ont besoin de faire certaines choses à Paris. »

L’année dernière, le Péripate est passé de sous le périph’ au Pont Alexandre III, ancien Showcase, ce qui a pu être surprenant lorsqu’on connait l’histoire du bonhomme, qui a publié récemment un appel sur Facebook et un site pour recenser tous les lieux abandonnés dans Paris afin de les squatter.

Aladdin : « Je suis un mec de nature très curieuse, quand on me propose un truc, j'ai toujours tendance à me dire : ‘Allez, on y va, ça va marcher, ça peut le faire.’ Si ça n'était pas dans ma nature, je n'ouvrirais pas de squat. Lancer des projets comme je les monte moi, ils sont totalement casse-gueule. Sur le papier, ça ne peut pas marcher. Mais je suis assez inconscient, j'ai toujours le sentiment que ça va le faire. En toute honnêteté, quand on m'a proposé le pont Alexandre III, au début je n’étais pas chaud. Clairement, ce n’est pas le type de quartier que j'aime, c'était très éloigné de ce que j'aime faire, mais je me suis dit "Pourquoi pas". L'énergie était différente, mais pour les habitués c'était mieux que rien. Pour nous, ça a été une expérience très très dure. Travailler dans ces conditions, ça n'a pas été simple, ça s'est mal fini d'ailleurs. Ça m’a permis de questionner mes limites, voir ce dont j'ai envie et ce dont je n'ai plus envie. Je vois tout de même ça comme une bonne expérience, parce que je me dis que j'ai appris des choses. »

Belleville et l'intrusion sociale

Cette absence d’inhibition a permis de repenser les lieux, dans un sens comme dans l’autre. Par exemple, à Belleville. Vendredi soir, je me dirige vers le Zorba, habituellement réservé aux afters en déglingue de la Java, un des rares clubs à Paris où on peut se ramener en jogging et ne pas avoir l'impression de se faire jauger par le public - les toilettes sont une infamie, ça y joue peut-être un peu. En tout cas, à 20h, le bar a des allures bien différentes. Le rez-de-chaussée est à peine rempli, la faune se compose de gens qui sortent du boulot, de locaux et de jeunes gens hipsterisants et plutôt bien mis. En somme, Belleville, où la gentrification n'a pas encore tout à fait eu lieu mais est tout de même galopante.

Ce qui ne change pas selon les horaires par contre, c'est qu'il y a toujours un mec qui gueule après quelqu'un (ou après le vent) au comptoir. Un petit homme entre deux âges, l'air « passablement éméché » et le regard vitreux, descend les marches devant moi et a un peu de mal à tenir sur ses deux jambes. Au sous-sol, la populace est totalement différente : des jeunes gens qui n'ont pas l'air de carburer aux cinq fruits et légumes par jour (ou alors uniquement à ça) sont posés par terre dans la salle minuscule. La musique est jouée par une jeune DJ, Jamelia, qui décrit sa musique comme du « Haruomi Hosono /cross fade/ » sur Facebook. Un moment, la musique de Mica Levi composée pour Under The Skin retentit, ce qui donne une atmosphère déliée et flottante au lieu, d'une langueur désinvestie et étrangement attirante. D’une manière générale les (micro) espaces comme celui-ci sont à moitié vides, les gens ont l'air d'attendre qu'il se passe quelque chose, ce qui est paradoxal quand on voit à quel point fleurissent des initiatives et des projets excitants. Le mec bourré beugle un truc incompréhensible et remonte à l'étage d'un air excédé, toujours titubant.

DJ Jamelia au Zorba. Photo - Melchior Tersen

À l'étage, je cause cinq minutes avec Baptiste, un des mecs d'Outreglot, l'asso qui co-organise la soirée, des différences de barrière sociale qui se font face dans ce genre d'endroit, notamment à travers le mec bourré qui ne comprend sûrement rien à ce qu’il se passe en bas : « C'est vrai qu'il y a plusieurs vies, ici. » Un de ses collègues, qui a été barman au Zorba et qui traine à Belleville depuis des années, enchaîne : « La raison pour laquelle on a repris la prog' ici est premièrement militante. La gratuité est très importante pour nous. C'est dire qu'il peut y avoir des espaces de musique dans Paris, mais surtout de toutes les musiques. Valoriser le côté petite jauge, faire un concert devant 80 personnes, c'est bien. Tu as le temps de parler aux gens. »

Ils programment trois soirées par semaine, ce qui est, il faut le dire, assez énorme : une soirée axée musique improvisée/free jazz, une autre électronique, et une dernière plus tournée sur les guitares. Ce désir de faire jouer des musiques non représentées ailleurs rappelle un peu Détail, autre micro-espace qui a duré un an et qui a notamment vu passer des figures comme Rhys Chatham, Z'EV ou Tomoko Sauvage. Le fait que des sommités de la musique expérimentale jouent dans ce genre d'espace en dit beaucoup sur la petitesse d'esprit et de la capitale et des possibilités offertes aux musiques de marge, surtout pour des artistes qui trouvent aisément leur bonheur en banlieue – on pense aux inévitables Instants Chavirés à Montreuil, une salle qui ne pourrait sans doute jamais voir le jour intra muros.

La situation pose aussi un autre problème : celui de l'intrusion, qui peut faire face lorsqu’on choisit d’investir un lieu où vivent déjà d’autres cultures et d’autres terrains sociaux. Line et Charlie, les deux programmateurs de Détail, en ont pleinement conscience : « La question de notre ‘intrusion’ dans cet espace était une question qu’on s’est posée dès le départ : comment ne pas avoir l’impression de chasser les réguliers de leur espace, comment ne pas ‘coloniser’ cet espace avec une culture qui n’était pas celle des habitués. Mais en fait, assez rapidement on comprenait que ce sentiment n’avait rien avoir avec ce que ressentaient l’équipe du bar, ni les habitués. Au contraire, il y avait vraiment cette impression de construire quelque chose avec eux. Les habitués étaient curieux, ils venaient souvent en bas voir un peu du concert, et même si ce n’était pas du tout leur genre de musique, ils étaient assez intéressés, ils posaient des questions de l’histoire de tel ou tel genre de musique. »

Des propos qui rejoignent un peu ceux de Max des soirées CmptrMthmtcs, par exemple lorsqu’on parle de lieux comme l'Olympic Café ou l’Omadis à la Goutte d’Or : « La manière dont les gens tombent sur le lieu de manière accidentelle, ou le fait que l’Olympic Café soit dans un quartier où il y a avant tout une communauté Noire, fait que les barrières sociales sont très visibles sur place. Je pense que ça participe à un processus de gentrification d’une certaine manière. Et même si ça ne dure qu’une soirée, on peut dire qu'on est aux avants-postes de ce processus. Je sais que mes concerts y participent, et c’est quelque chose qui me dérange depuis un moment. Je suis un musicien/organisateur Blanc qui organise des concerts dans des restaurants africains, dans des communautés où ça n’aurait sans doute pas été possible il y a dix ans. Tout ça fait partie d’un procédé urbain complexe qui m’interroge, mais auquel je ne sais pas vraiment comment répondre, pour être honnête. »

L'individuation et les thèses complotistes

Cette manière qu'ont les organisateurs de réfléchir à ce qu'ils font, montre à la fois un respect pour l'environnement qu'ils investissent en même temps qu'une crainte légitime de brusquer un environnement qui les accueille. Comme si Paris, cadre plutôt hostile de base, se refermait contre ce genre d'initiatives. Dans tous les cas, organiser des concerts prend souvent des allures d'acte militant, que certains assument sans détour, sans passer par l'opération séduction aurpès des pouvoirs publics pour bien se faire voir.

Aladdin : « Je n'essaie de convaincre personne, je suis persuadé que les choses avancent non pas dans la discussion, ni dans la branlette intellectuelle, mais dans l'action. En faisant des choses, en produisant des choses palpables, tangibles, qu'on fait bouger les lignes. Pas en discutant, en graissant la patte, en faisant des réunions. Je fais juste ce que j'estime avoir le plus de sens. »

Le sentiment de n'être pas en odeur de sainteté auprès des décisionnaires en place se fait alors palpable. Antoine Gicquel : « J'ai toujours lutté contre ces thèses complotistes, car j’ose espérer qu’ils ont autre chose à branler en haut lieu que de s'occuper de dégager des petites salles de concert. Depuis que l’on a annoncé notre fermeture, les langues se délient et je comprends que l’on soit amené à penser ça. C'est vrai que je vois mal la Mairie de Paris faire comme à Londres et venir en aide aux clubs, aux quartiers gentrifiés, en poussant les propriétaires à s’isoler phoniquement. »

mamiedaragon à Treize. Photo - Melchior Tersen

J’ai demandé à Frédéric Hocquard, l’adjoint à la maire chargé de la vie nocturne et de l’économie culturelle, ce qu’il en pensait. Joint au téléphone, il s’agace un peu lorsqu’on évoque ces questions : « Même si les fermetures administratives dépendent de la préfecture de police, depuis trois ans on opère un travail de médiation, pour que le nombre de fermetures administratives sur Paris pour des raisons de nuisance sonores soit en baisse. Après il y a des normes et des règles parce qu'on est dans une ville où il y a 13 000 habitants au km2, donc il faut faire attention pour ce qui est de la cohabitation entre les uns et les autres. »

Quand je lui parle du risque que les lieux réellement alternatifs dégagent tous en banlieue, il enchaîne : « Quand vous voyez les autres capitales européennes, sous l'appel de la pression du foncier, les problèmes avec les riverains et les choses comme ça, tout a tendance à partir en banlieue. Mais ce n’est pas le cas ici. Paris est sans doute une des seules villes au monde qui ouvre encore de nouveaux lieux en intra muros ! Tous les lieux que vous me citez restent en centre-ville. Regardez une ville comme Berlin : ils débloquent une somme de 1 million d'euros, mais s’ils font ça, c’est parce qu'ils ont 170 boites de nuit, sur les dix dernières années, qui ont fermé. J'ai rencontré la municipalité qui m'ont expliqué. À paris vous n'avez pas 170 établissements qui ont fermé, vous avez des lieux qui ont ouvert. »

Évidemment, certains comme Champ Libre, réjouissant collectif et label un temps implanté à Pantin, mais qui a récemment fait une soirée à Petit Bain invité par Time Out « parce qu’il faut bien bouffer », ne voient pas la situation du même œil : « Ils l'ont voulue leur ville-musée, ils l'ont ! Même la politique actuelle du "grand paris" participe à la spéculation avide des grands groupes immobiliers et bancaires qui segmentent allègrement la mixité urbaine et la prolifération de projets innovants - ‘risqués’ diront-ils. Un électrochoc c'est ça qui manque à Paris. Mais la vraie question c'est plutôt : ‘Peut-on réveiller un cerveau mort avec un simple électrochoc ?’. On est plutôt des optimistes et on entend partager un discours positif et fondamentalement humain. Il y a un grand questionnement sur les formats et les médiums culturels, j'ose espérer qu'à l'aube d'une exposition universelle qui s'annonce comme un programme de modules de classes pour HEC, on va enfin s'autoriser à se poser les bonnes questions en matière de culture à Paris. »

Rue Moret. Photo - Melchior Tersen

La question du financement dont parlait Hocquard plus haut est toujours épineuse. Le CNV et la ville de Paris ont aidé la Station, notamment à travers un programme d’aide à l'investissement et à l'équipement, de mise aux normes de sécurité du lieu pour qu'il puisse accueillir du public, notamment les personnes à mobilité réduite en plus de l’équipement technique. La ville de Paris travaille avec le CNV, le fonds des variétés, et si l’argent est redistribué de manière inéquitable (ce que suppute fortement Champ Libre), il y a tout de même un vrai fonds apporté par la ville de Paris et le CNV à l’économie culturelle, de l’ordre de « un euro=un euro », comme le dit Hocquard. Cependant, Yann Perrin du CNV, ancien militant associatif qui navigue un peu entre les deux mondes, nous dit : « Les financements des sociétés civiles et professionnelles reposent sur un respect des différentes législations en vigueur, ce qui constitue un frein si l’on considère les manières de fonctionner de toutes ces structures underground. » De son propre aveu, « la dichotomie underground / mainstream est une réalité, et les ponts entre l’un et l’autre sont fragiles voire inexistants. »

Certains comme Le N_J, cycle de soirées initié par Z (qui préfère rester anonyme), disent que ce système de financement « n’est pas autre chose qu’un racket ». Lui qui joue dans des lieux souvent non conformes aux normes de sécurité et donc très fragiles, précise : « Ils ramassent du fric sous prétexte que derrière tu pourras leur demander une subvention. Alors que le principe de base pour les concerts organisés à l'échelle du N_J, et du DIY en général, est de rester le plus autonome possible et de minimiser les coûts pour le public tout en respectant les engagements pris vis-à-vis des artistes. Il s'agit la plupart du temps de groupes en tournée - venant parfois de loin - qu'il faut défrayer, sans signer de contrats - on se met d'accord sur une garantie financière minimale. Les structures officielles, équipées et subventionnées, ne sont pas suffisamment nombreuses pour pouvoir répondre à la demande. Et c'est là que des initiatives comme les nôtres interviennent. »

Ce soir-là en tout cas, dans la galerie Treize située rue Moret, en face de L’International et à deux pas des caves Joséphine (cet affreux endroit où on croise Nicolas Bedos et où les serveurs ressemblent à un curieux mélange de pingouins et de morts-vivants), quelque chose se passe. Z, en plus d'avoir co-organisé la soirée avec le label No Lagos, tient le bar. La musique, jouée à un volume sonore sans doute pas dans les normes, déborde sur le trottoir, tandis qu'un tas de gens du sérail et d'ailleurs se croisent dans la galerie où ont lieu les festivités. Le groupe mamiedaragon s'épanche de partout, et sa musique aussi bancale que débordante a ce soir a quelque chose d'assez vital dans sa manière de lier fureur et incertitudes, de crier plus fort que tout le monde dans une cacophonie radieuse. À travers leur musique, on se dit alors ce soir-là que c'est sans doute dans les espaces riquiqui et peu adaptés, mais aussi dans les heurts constants avec un environnement inhospitalier, que s'articule aujourd'hui une création musicale parisienne aux abois mais à la hargne évidente.