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L’Algorave ou l’art de danser sur du code informatique

Elsa Ferreira

On est allés discuter tricot, Sheffield, Commodore 64 et féminisme avec Yaxu, le fondateur du mouvement Algorave.

Il arrive en T-shirt à message – la base quand on est informaticien – et se met en chaussettes : ce n'est pas parce qu'on fait chanter les ordinateurs qu'on ne peut pas être connecté à la terre. Pour le festival Unconscious Archives, qui du 20 au 30 septembre a réuni à Londres une line-up d'artistes soniques à la croisée des arts, de la technologie et de la musique expérimentale, Alex Mac Lean enfile la casquette de son avatar solo, Yaxu. L'un des principaux fondateurs de la scène Algorave, ces soirées de live coding où les artistes génèrent en direct musique et image par langage informatique, Yaxu nous donne un aperçu de son art sur des sonorités entre broken techno et happy hardcore. On a voulu en savoir plus avec lui sur cette scène étrange.


Noisey : Comment a débuté la scène Algorave ?
Yaxu : Le live coding est arrivé en 2003-2004. Il y avait quelque chose dans l'air, une petite communauté de gens qui faisaient de la musique électronique bizarre à Londres, Sheffield, Hambourg... Il y avait aussi ce gars, Ge Wang, aux Etats-Unis, qui a fait un système appelé Chuck qui permet la composition en temps réel. En fait, partout dans le monde des gens ont commencé à se dire que les langages de programmation étaient un bon moyen de faire de la musique.

On s'est d'abord retrouvé en ligne puis on a eu un meeting à Hambourg en février 2004, où on a commencé à faire du live coding. Nous avons formé une communauté appelée Toplap, pour Organisation Temporaire pour la Promotion de la Programmation Algorithmique en Live et nous avons écrit un manifesto. Le nom algorave est arrivé plus tard, il y a environ 5 ans et demi.

Quelle est la philosophie du mouvement ?
Je pense que c'est l'idée du « fun sérieux ». Tout ça est une blague, mais on y met beaucoup d'efforts. Faire de la musique à partir de code n'est vraiment pas pratique, c'est une idée étrange. C'est pour ça qu'on a appelé ça « organisation temporaire ».

Par exemple, je voulais faire une performance avec un ami percussionniste de free jazz. Evidemment, il peut faire des changements dans sa musique à n'importe quel moment. Mais pour moi, cela prenait trois minutes avant même que je produise un son. Finalement, j'ai créé des modèles de langages beaucoup plus rapides et maintenant je peux générer de la musique en quelques secondes et faire des changements très rapides.

En deux mots, le live coding, comment ça marche ?
On tape des choses, des mots. Ces mots représentent des manières de transformer ou de manipuler les modèles de différentes manières. Je vais donc commencer avec une séquence puis je vais écrire des manières de transformer ces séquences. C'est ici que la complexité intervient. Je peux par exemple inverser le modèle à chaque répétition, mais seulement dans une seule enceinte, ce qui crée une interférence. Ou parce que le temps est représenté de manière très cyclique, je peux le faire accélérer, l'avancer.

Ça a l'air plutôt technique…
Je donne des ateliers très souvent et des gens qui n'ont jamais fait de code peuvent faire de la musique ensemble après quelques heures. C'est assez différent de la programmation habituelle, ça ressemble plus à des choses comme les modèles de tricots.

On ne s'y attends pas forcément dans la musique algorithmique, mais dans ton live, il y a beaucoup de voix.
Oui, je travaille beaucoup avec des samples. Je joue aussi avec le synthé. Je commence avec les voix, j'en fais des boucles et je les découpe en morceaux. Je peux ensuite les manipuler en terme de séquence et les réarranger par morceaux. C'est comme la synthèse granulaire, en fait.

Est-ce que ce genre de musique intéresse les labels ?
Je travaille avec ce label Computer Club avec qui j'ai sorti Peak Cut, un EP sur une clé USB sur laquelle était publié le code. En ce moment je travaille sur le prochain album qui est un peu en retard – environ un an en fait ! Ça sortira sur un petit ordinateur, des Raspberry Pi, donc tu pourras les live coder directement. C'est une édition limitée à 100 exemplaires qui a été financée en crowdfunding.

Il y a aussi Lil Data, qui est sur le label PC Music, le label allemand Conditional qui a sorti des artistes liés à l'algorave comme Kindohm ou encore Fractal Meat Cuts, qui a sorti Belisha Beacon et le formidable ALGOBABEZ.

C'est vrai qu'avant, c'était un truc d'étudiants qui faisaient de la musique bizarre. Maintenant, on a plus de soutien des labels et de plus en plus en d'artistes s'y intéressent .

Tu viens de Shieffield, qui est un peu le hot spot de la communauté algorave…
Oui, en quelque sorte. On a des réunions mensuelles où on a traine, on échange des idées… On est une quinzaine de personnes qui hackons sur nos ordis et faisons de drôles de bruits. Puis il y a les soirées qui réunissent une centaine de personnes.

On organise aussi le festival AlgoMech (du 8 au 12 novembre 2017, Ndlr) , où on fait la connexion entre algorithme et mécanique. On accueille 250 personnes, c'est probablement le plus gros festival qu'on organise.

Cette année on a 65daysofstatic, un groupe de musique post-rock électronique expérimental qui s'est récemment mis à la musique algorithmique et au live coding. Il y aura aussi Goto80, un artiste suédois qui fait de la musique 8-bits et va utiliser un tracker Commodore 64 (un séquenceur musical créé à la fin des années 80, Ndlr). C'est une façon très old-school de faire de la musique, assez similaire au live coding. Il va y avoir un autre Commodore 64 qui sera joué par une main robotique…

Qui sont les algoraveurs ? Sont-ils les mêmes que l'on trouve dans les clubs ?
J'imagine que ce sont des gens qui sont dans la broken techno. Shieffield est le berceau de Warp, la ville a donc une histoire de musique techno assez alien. C'est pour ça qu'on a pas mal de gens à ces événements : ils ont l'habitude d'aller en club pour être challengés et ils aiment ça.

On a été très inspiré par Autechre, originaire de Shieffield et signé sur Warp, qui utilise beaucoup le logiciel Max pour générer de la musique électronique très étrange.

Donc pas besoin de savoir coder pour apprécier cette musique…
Non. D'ailleurs, les réactions des programmeurs informatiques peuvent être négatives. Ils ne comprennent pas nécessairement, trouvent que c'est débile, demandent pourquoi on ne fabrique pas des contrôleurs plutôt.

Mais les gens qui ne connaissent pas le code sont assez enthousiastes parce qu'ils ont cette idée d'un monde mystérieux et caché auquel ils n'ont pas accès et peuvent se sentir effrayés. S'ils voient quelqu'un écrire du code pour faire de la musique, il peuvent le voir, le comprendre, en voir un côté plus humain.

Nous ne sommes pas des ingénieurs logiciels. Enfin, je le suis aussi… Mais on ne construit pas des logiciels, on fait de la musique. On essaie de se dissocier de ce monde. L'industrie de l'informatique a beaucoup de problèmes de diversité, de méritocratie, de misogynie aussi. Ça fait du bien d'essayer d'imaginer un monde différent à travers ces espaces musicaux.

Il y a l'air d'avoir pas mal de femmes en effet…
Oui, et des communautés de femmes aussi. À Sheffield, il y a Sona, des femmes qui s'enseignent mutuellement la musique électronique, y compris le live coding. Il y a le Yorkshire Sound Women Network.

Il y a des efforts pour élargir la participation, contrebalancer la tendance. L'industrie de la musique a des problèmes de diversité et dans le développement logiciel c'est probablement pire. Puisque nous sommes entre ces deux mondes, on essaie de rendre les choses plus équilibrées.

> Pour suivre les prochaines Algoraves

> Le festival AlgoMech


Elsa Ferreira est sur Noisey.