Quantcast
Photo - Julio Ificada

Squatts, grindcore et baby-foot : une conversation avec The Young Gods et Nostromo

ParLelo Jimmy BatistaphotosJulio Ificada

À l'occasion de leur concert commun au festival Antigel à Genève, nous sommes allés passer un moment avec les deux légendes suisses.

Photo - Julio Ificada

Une soirée comme celle-là ne pouvait avoir lieu qu'à Vernier, commune du canton de Genève qui abrite la cité du Lignon, une barre d'immeubles cyclopéenne s'étalant sur 280 000 m2 et comptant près de 7000 habitants. C'est aux pieds de ce bâtiment impénétrable, anguleux, construit au milieu des années 60 et étudié aujourd'hui encore par les architectes du monde entier, que se tenait en effet ce 15 février une des dates les plus attendues du festival Antigel, réunissant deux véritables légendes locales : les Young Gods et Nostromo.

Des premiers, vous devriez logiquement tout savoir ou presque : formé en 1985, ce trio de Fribourg mené par Franz Treichler (Jim Morrisson + Stéphane Eicher + l'esprit d'un indien des plaines s'agitant comme un buisson sous l'orage), forge depuis plus de 30 ans une menschmachine qu'on n'oserait qualifier d'industrielle tant elle va bien au-delà, entre polyrythmies volcaniques, harangues rocailleuses et mantras païens pour un nouvel âge de métal. 10 albums et au moins la moitié de classiques, à commencer par The Young Gods (1987) ou l'essentiel L'Eau Rouge (1989) et un groupe à l'influence décisive, admiré par Thurston Moore et Mike Patton, pillé par Ministry et Nine Inch Nails et adoubé par David Bowie et Henry Rollins.

Des seconds, il serait temps que vous connaissiez au moins l'essentiel ou à peu près : formés en 1997, alors qu'on prenait tout juste conscience de la bouillonnante scène genevoise (Knut, Shora, Brazen, Impure Wilhelmina), Nostromo ont instantanément fait place nette grâce à un son littéralement accablant, mêlant technicité délirante, paroles rancunières et force de frappe insensée. 3 disques obligatoires, parmi les plus rageurs et excitants du tournant entre les années 90 et 2000, une reformation en 2017 qui a pris tout le monde de rebours et provoqué un engouement ahurissant, et un groupe à l'influence, là encore, décisive, qui a réussi cette prouesse offerte à peu de formations en ce monde : mettre à genoux deux de ses modèles -en l'occurrence Napalm Death et Nasum.

Au moment où nous retrouvons les deux groupes, dans le sous-sol de la salle du Lignon qui tremble aux sons des basses punitives de Promethee (jeune groupe de hardcore/metal suisse complétant l'affiche et représentant d'une toute autre génération, celle née durant la deuxième moitié des années 80), aucune information n'a circulé sur la teneur de la soirée. On sait que les Young Gods sont des habitués des collaborations au long cours (avec dälek et les brésiliens de Nação Zumbi, notamment), mais on voyait mal Nostromo, à peine remis en selle, se lancer dans quelque chose d'aussi contraignant, surtout avec leur calendrier échevelé. Nous avons donc réuni, une heure avant l'ouverture des portes, Franz Treichler (chanteur des Young Gods), Bernard Trontin (batteur des Young Gods), Jérôme Pellegrini (guitariste de Nostromo), Ladislav « Lad » Agabekov (bassiste de Nostromo) et Javier « Jaja » Varela (chanteur de Nostromo) pour en savoir un peu plus sur leurs combines présentes, passées et futures.

De gauche à droite : Lad, Franz Treichler, Bernard Trontin, Jaja, Kevin Foley et Jérôme Pellegrini. Photo - Julio Ificada.


Noisey : Vous vous connaissiez déjà un peu avant ou pas du tout ?
Franz Treichler : Oui, un peu. Moi, j’ai découvert Nostromo principalement via leur album acoustique.

Jérôme Pellegrini : Après, on ne se connaissait pas vraiment, on les a vus sur scène évidemment, et eux nous ont vus aussi…

Franz : Cela dit, on se croisait, on habitait la même rue - et on y habite d’ailleurs toujours. Moi je suis au 53, toi au 75, c’est ça ?

Jérôme : Exactement.

Franz : On a déjà dû faire des baby-foot bourrés à la Casserole.

Jérôme : Moi, des baby-foot bourré ? [ Rires]

Et ce concert commun, c’est une initiative du festival Antigel ou c’est venu de vous ?
Lad : C’est une idée de Jaja. On voulait incorporer des reprises au set et Jaja a proposé « Kissing The Sun » des Young Gods.

Jaja : Parallèlement, on avait envie de faire une grosse date sur Genève et on cherchait une tête d’affiche pour jouer avec nous. Tout ça a fini par se mélanger pour donner la soirée à laquelle on est tous aujourd’hui. On a contacté les Young Gods, on a bossé la reprise de notre côté, on leur a fait écouter le résultat, ils ont été assez polis pour dire que c’était pas mal [ Rires]

Franz : Bon, on l’a un peu subie…

Bernard Trontin : Ils nous l’ont infligée, tu veux dire ! [ Rires]

De gauche à droite : Lad, Franz Treichler et Bernard Trontin. Photo - Julio Ificada.

Alors justement, à ce stade, on ne sait pas vraiment ce qu’il va se passer. Juste qu’il y a trois groupes à l’affiche, Promethee, Nostromo et les Young Gods. J’imagine que vous avez prévu des choses ensemble sur scène.
Franz : Oui, bon là, vu que ça va démarrer, on peut le dire : on interviendra sur deux morceaux pendant leur set et eux sur deux morceaux pendant le nôtre. Mais ce ne sera pas une collaboration sur tout un set.

Ça aurait pu donner quelque chose d’intéressant ça. Peut-être que ça viendra plus tard, cela dit, vu que c’est quelque chose que vous avez déjà fait, les Young Gods. Avec dälek, notamment.
Franz : Oui , carrément. Après pour dälek, on avait eu une semaine, tout était planifié de longue date. Là, c’était à l’arrache, on a fait ça en deux sessions, une dans leur local de répète et une dans le nôtre. Cela dit, eux avaient déjà fait pas mal de boulot en amont parce que leur version de « Kissing The Sun », quand ils nous l’ont fait écouter la première fois, pfff, c’était démentiel.

Un de vos points communs, c’est que vous vous êtes toujours remis en question à chaque disque, que ce soit Nostromo avec Ecce Lex, puis l’album acoustique ou les Young Gods avec ces virages vers le metal, la musique électronique, l’acoustique, l’expérimentation…
Jérôme : À la base, on était considérés comme un groupe de grindcore. En fait, on fait du rock & roll téméraire. [ Rires]

Jaja : C’est ça qui est intéressant et que je trouve génial, de tenter un truc nouveau à chaque fois, au gré des expériences, des gens qu’on rencontre. On a donné un concert intégralement acoustique à Antigel, il y a quelques jours. C’était seulement la quatrième fois qu’on le faisait - on en avait fait un en 2003 au festival de la Batide qui était l’ancêtre d’Antigel justement, puis deux autres au moment de la sortie d’ Hyperion-Proterion, à Genève et Paris.

Franz : Tu sais que c’est ce concert qui nous a inspirés pour faire notre album acoustique, Knock On Wood ?

Jérôme : J’ignorais totalement…. Ah bah ça rigole pas.

Franz : J’avais trouvé que c’était une super idée pour un groupe comme ça, basé sur la puissance, le volume sonore, de passer à l’acoustique et de repenser complètement sa façon de faire.

Tu parlais des rencontres à l’instant, il y en a eu qui ont particulièrement compté pour vous, qui ont été importantes, pour diverses raisons ?
Franz : Avec dälek c’était génial, parce qu’on avait des univers finalement assez similaires mais une façon de l’interpréter très différente. L’an dernier on a tourné au Brésil avec Nação Zumbi, puis on a refait un concert avec eux au festival de Montreux. On était pas loin de quinze sur scène et on a réinterprété notre répertoire avec eux, qui mélangeaient hip hop, rythmes africains, musique latine… On a aussi joué avec un orchestre classique.

Chz Nostromo, c’est un peu différent, vous avez eu des invités très ponctuels ici et là sur scène, comme Xavier des Blockheads ou Barney Greenaway de Napalm Death, mais jamais de collaboration à proprement parler.
Jaja : Non, pas tellement. Là, sur le concert acoustique, on a fait venir quelques invités ceci dit.

Jérôme : Chez nous, les collaborations, ça a plutôt pris la forme de split-singles.

Lad : Après on est très ouverts à tout ça, surtout depuis qu’on a repris le groupe. Ok, on a une base metal, c’est ce qu’on fait et qu’on sait faire, mais on a envie de tenter de nouvelles choses. Comme tu disais tout à l’heure, on a jamais fait deux disques identiques, et on ne compte pas le faire. Et là, de jouer avec les Young Gods c’est doublement génial déjà parce que c’est un groupe que j’écoute depuis que je suis ado, ensuite parce que ça ouvre pas mal de perspectives dans notre musique.

Sur l’affiche de ce soir, on a trois générations de groupes suisses.
Franz : Exactement. 25-30 ans pour Prométhée, 40 ans pour Nostromo et 50 ans pour nous

Bernard : Pas tout à fait 50, attends. [ Rires]

Promethee. Photo - Julio Ificada

Quel regard vous avez sur la scène suisse actuelle ? Jusqu’à la fin des années 90, tout début des années 2000, il y avait énormément de squatts à Genève, beaucoup de groupes, beaucoup de choses qui se passaient, et tout s’est arrêté vers 2001, 2002 avec la fermeture des squatts, justement. Là, ça reprend depuis quelques années.
Jaja : Oui complètement, on sent que ça bouge enfin de nouveau. Les scènes sont beaucoup moins cloisonnées, les gens se mélangent. Avec les squatts, on avait cette chance à Genève d’avoir des lieux accessibles où on pouvait se rencontrer, jouer, manger… Quand ils ont fermé, ça a été le désert pendant 10 ans, les gens ont fait les choses de leur côté, il n’y avait plus la même émulation.

Franz : Pour nous c’est un peu différent, vu qu’on a démarré au milieu des années 80, une période où il n’y avait pour ainsi dire rien. On fait partie de la génération qui a défilé dans la rue pour qu’il y ait des endroits comme l’Usine [ centre culturel autogéré fondé en 1989 à Genève, toujours actif] ou la Dolce Vita [ club de Lausanne, fondé en 1985 et fermé en 2000], on est passés par les concerts sauvages, ce genre de choses. Maintenant, ça n’a plus rien à voir. Toutes les villes ici ont un club ou deux et les groupes sont d’un tout autre niveau.

Vous avez sorti en fin d’année dernière The Young Gods - Documents 1985-2015, un livre retraçant ces années et toutes celles qui ont suivi. Vous sentiez que c’était le moment de sortir un gros témoignage sur le groupe ?
Franz : En fait, l’idée n’est pas venue de nous, ce qui est plutôt cool, parce que c’est énormément de boulot. [ Rires] C’est Vincent de Roguin [ artiste multi-cartes notamment passé par le groupe Shora ou le mythique fanzine Evil] qui a lancé le projet. Il avait déjà archivé pas mal de choses de son côté et quand il a vu qu’on avait des cartons entiers de photos et de flyers en vrac, il s’est dit qu’il fallait faire un truc visuel, et pas une biographie ou un truc du genre. On a trouvé l’idée super. Après ce qui était compliqué, c’était de retrouver les gens qui avaient pris les photos, parce que parfois on te les filait à un concert, sans aucun nom ni contact, et certaines datent de plus de 20 ans. On a tous fait un tri, chacun a choisi les photos qu’il préférait.

Bernard : Moi je n’avais gardé que 40 photos de moi. [ Rires] J’ai essayé de lui faire changer d’avis, de faire un livre uniquement sur le batteur des Young Gods. Mais j’ai échoué.

Extrait de « The Young Gods - Documents 1985-2015 »

Vous, Nostromo, vous n’avez pas sorti de livre, par contre vous jouez un nouveau morceau, « Uraeus », depuis quelques temps…
Jaja : Ça va sortir d’ici peu. Ce sera un single, deux titres, avec cet inédit, donc, et une reprise, celle de Nasum, « Corrosion ». C’est enregistré, mixé et ça sort début mars.

Lad : Et évidemment, on travaille sur la suite.

Franz : Nous, on est super lents, ça fait trois ans qu’on tempère... On a eu cette parenthèse brésilienne avec Nação Zumbi qui nous a pris pas mal de temps, là, on compose de nouveaux morceaux - on en joue d’ailleurs quelques-uns ce soir - mais juste comme ça, pour la forme, on n’a pas de projet particulier en vue.

Il faut dire que vous êtes récemment passé par une période un peu compliquée niveau line-up.
Franz : Oui, Al Comet qui gérait les machines depuis le début des années 1990 est parti, ce qui fait que le groupe a été au point mort pendant environ un an. Après un moment d’inactivité, on lui a dit « bon, ça ne te dirait pas de refaire un peu de musique ? » et il était très hésitant : « ouais, je sais pas, faudra essayer mais je vous promets rien ». Il faisait ça depuis 20 ans, il avait envie de passer à autre chose…

Bernard : Mais ça ne s’est pas arrêté comme ça, du jour au lendemain, il y a eu une longue hésitation, on lui a laissé un peu de temps. Il a pas mal bougé, il est parti en Inde et puis après il avait des affaires personnelles, ce qui fait qu’on est restés en stand-by pendant un an…

Franz : Au bout du compte, on a décidé avec son accord de reprendre le groupe avec Cesare Pizzi, qui s’occupait des machines au tout début du groupe, sur nos deux premiers albums, The Young Gods et L’Eau Rouge. Même si la transition s’est faite sans heurts, ça reste quelque chose de douloureux de se séparer de quelqu’un avec qui tu as bossé pendant 20 ans, qui plus est un pote. D’ailleurs, il a eu du mal lui aussi, je crois,à nous dire « désolé les gars, je vais arrêter ». C’est normal.

Nostromo. Photo - Julio Ificada

Dans des contextes très différents, vous avez tous les deux dû faire face à un public pas forcément acquis. Vous, Nostromo, au moment de votre reformation après quasiment 15 ans d’absence, et vous les Young Gods, plus régulièrement, après tous ces longs breaks entre vos derniers albums.
Franz : Nous on a toujours voulu évoluer à notre rythme et forcément, dans une société où tout va vite, les gens finissent par se demander ce qu’on fait, si on existe encore...

Lad : Avec Nostromo on a aussi connu quelques imprévus dernièrement puisque, Maïk, notre batteur, a décidé à la fin de l’été dernier de ne pas continuer. On a donc fait une trentaine de dates depuis septembre avec Kevin Foley [ Mumakil, Sepultura, Benighted], qui a fait un job phénoménal et dont ce sera le dernier concert avec nous ce soir. Après ça, on a un nouveau batteur qui va nous rejoindre en mars. La décision de Maïk on peut la comprendre aussi, parce qu’on a tous été dépassés par cette reformation. Niveau concerts, la demande est hallucinante, notamment en France. Il y a un engouement auquel on ne s’attendait pas du tout. On pensait faire quelques concerts ici et là, pour les vieux fans...

Jérôme : ...et en fait on a les vieux fans et leurs gosses ! [ Rires]


Ce qu'on a pu constater dans les minutes qui ont suivi, au milieu d'un public galvanisé par la prestation de Promethee, qui à littéralement lâché les chiens à l'arrivée des genevois. Devant un gros millier de personnes, Nostromo a donné ce soir-là une pure démonstration de style, prouvant à ceux qui en doutaient encore que leur retour n'avait définitivement rien à voir avec ces tristes reformations montées pour racketter les fanboys les moins regardants - Ride, Ministry, ce genre.

Nostromo. Photo - Julio Ificada

Plus que la ferveur ou la cohésion, ce qui impressionne en 2018 chez Nostromo c'est l'envie de mordre, cette féroce envie de vengeance qui les anime, comme s'ils se devaient de montrer chaque soir que c'était pour de bon, qu'ils méritaient ce qui leur arrive et que quitte à revenir, autant monter la barre de huit crans supplémentaires. Pour les avoir suivis sur scène des dizaines de fois, dans des MJC sordides comme sur des scènes de festival, à leurs débuts comme plus récemment en première partie de Gojira, je peux vous assurer que je ne les ai jamais vus aussi déterminés et impressionnants que ce soir-là. Clou définitif, enfoncé avec une fureur inouïe : la reprise du « Kissing The Sun » des Young Gods avec Franz Treichler, qui restera sur scène pour « habiller » un morceau supplémentaire avec les machines de Cesare Pizzi.

Nostromo. Photo - Julio Ificada
The Young Gods. Photo - Julio Ificada

Les Young Gods prendront la suite très vite, enchaînant les tubes sans une seconde de répit (« Jimmy », « Skinflowers », « Envoyé » - tout y passe, forcément) mais, à l'inverse de Nostromo, sans heurts ni tension, comme dans un seul mouvement, ample et fluide - à l'image du jeu de scène de Treichler, toujours aussi insaisissable.

The Young Gods. Photo - Julio Ificada

Jaja les rejoindra pour une nouvelle version de « Kissing The Sun » avant que le set ne prenne des airs plus chaleureux, plus intimes, les Young Gods redescendant peu à peu sur Terre, abandonnant leur solennité pour se rapprocher d'un public, déjà intégralement conquis, et le faire définitivement exploser sur une impeccable version de « Did You Miss Me? ».

The Young Gods & Nostromo. Photo - Julio Ificada

Voir Nostromo et les Young Gods se succéder ainsi sur scène, restera, au delà du strict symbole, une véritable expérience physique -un peu comme de s'enfiler le Ran de Kurosawa après le Conan de John Milius : deux approches radicalement différentes, deux spectaculaires démonstrations de force.

The Young Gods & Nostromo. Photo - Julio Ificada


The Young Gods - Documents 1985-2015 (éditions La Baconnière, sous la direction de Vincent de Roguin, 800 pages, plus de 2000 photos) est disponible sur le site du groupe.

Le nouvel EP de Nostromo, Uraeus , sortira ce vendredi 9 mars.

Lelo Jimmy Batista sera encore le rédacteur en chef de Noisey France jusqu'au vendredi 16 mars.

Remerciements spéciaux à Loïc Lepillet, Gilles Valet et Céline Zamora.


Prochaines dates de Nostromo :

26/05 - Langres @ Outch Extrême Festival
15/06 - Rennes @ Jardin Moderne
16/06 - Poitiers @ Confort Moderne.
12/07 - Viveiro, Espagne @ Ressureccion Festival
18/08 - Pays de Vannes, Bretagne @ Motocultor Festival