Avec Andrea Nakasato, l'illustratrice péruano-japonaise qui dynamite la scène doom de Lima

« La lourdeur des riffs et leur répétition sont des choses qui m'inspirent des scénarios infinis pour mes dessins. »

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02 mars 2018, 8:35am

La communauté américano-japonaise rassemble près d'un million et demi de personnes. Un fait assez peu connue sous nos latitudes, même si James Ellroy en a fait le thème central de son dernier pavé, Perfidia. Et ce que l'on sait encore moins, c'est que cette communauté est également très présente dans l'Autre Amérique, celle des Latinos. Arrivés à la fin du XIXe siècle ou après la Seconde Guerre mondiale, ces migrants cherchaient, comme ceux qui sont en train de se noyer dans la Méditerranée au moment où j'écris ces lignes, un Monde Meilleur. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le mythe de l'Eldorado avait séduit les pauvres de l'archipel nippon ou, plus tard, les habitants modestes des zones ravagées par la guerre, Okinawa en particulier. Les Japonais se sont ainsi installés en Amérique du Sud, principalement au Brésil et au Pérou.

À ce jour, il y a près de 200.000 Péruano-japonais, le plus célèbre d'entre eux étant l'ex-président Alberto Fujimori qui avait été condamné et incarcéré en 2009 pour violation des droits de l'homme et détournement de fonds publics (ce lumineux personnage avait aussi mis en place une campagne de stérilisation forcée des femmes indigènes). Malade, Fujimori a été récemment libéré « pour raisons de santé », décision qui a fait (relativement) scandale. Des Péruano-japonais, on en croise aussi dans le petit mais intense milieu rock de Lima. Obsédés par la new wave et les années 80 en général, les rockers limeños font aussi une fixette sur le doom et le sludge. Et, même s'ils ont lieu devant un public restreint qui rappelle l'audience de feu la Miroiterie ou la Mécanique Ondulatoire, il y a plus de concerts doom/sludge à Lima qu'à Paris. Une scène florissante, qui a trouvé son illustratrice en la personne d'Andrea Nakasato, jeune et enthousiaste artiste péruano-japonaise qui fusionne brillamment rock lourd, icono psyché-doom, brujera inca et dieux shinto. Nous l'avons rencontrée à l'occasion de sa prochaine expo qui promet d'être noire comme les eaux du Styx.

Noisey : Tu es Japonaise, Péruvienne ou tu as les deux nationalités ?
Andrea Nakasato : Je suis Péruvienne et Nikkei ce qui veut dire que j'ai des ancêtres japonais. Mes parents sont Péruviens. Je fais partie de la quatrième génération qu'on appelle Yonsei. Ma famille est originaire d'Okinawa. Je ne suis jamais allée au Japon. Je parle très peu japonais, seulement quelques expressions basiques comme bonjour ou merci beaucoup. Je les ai apprises en écoutant parler mes grands-parents.

Parle-nous un peu de cette exposition que tu prépares à Lima.
Elle s'appellera Demons Of The Light. Ce titre décrit parfaitement les travaux que je vais présenter, en l'occurrence des affiches de concerts et les pochettes de disques que j'ai réalisées pour des groupes péruviens et internationaux. J'ai déjà exposé plusieurs fois : Specters Of The Underworld et Into The Void, mes deux expositions précédentes, traitaient des mêmes thèmes - la mort et le vide. C'est le genre de choses que j'aime illustrer. J'avais aussi participé à des expositions collectives où on m'avait invité à cause de mon style qui est connecté à la musique et à l'horreur. Mais récemment, j'ai eu l'opportunité de participer à la première exposition sur le jeune art Nikkei au Centre Culturel Péruano-japonais de Lima. Cette exposition m'a donné l'opportunité d'en savoir plus sur la culture péruano-japonaise. C'est une des expériences où j'ai le plus appris sur mes racines.

Quels sont les artistes qui t'ont le plus influencé ?
Sans aucun doute, le premier est John Baizley, le chanteur et guitariste du groupe sludge Baroness. Son art est complexe et méticuleux. Il m'a incité à me consacrer encore plus à mon travail et encore plus à l'illustration doom. D'un autre point de vue, des artistes comme Richey Beckett ou le Malleus Rock Art Lab ont eu une influence importante sur le développement de mon style graphique. Après, je ne veux pas m'enfermer dans une seule esthétique. J'ai envie de découvrir différents styles, laisser les choses se dérouler d'elles-mêmes et expérimenter.

Est-ce que des artistes psychédéliques américains comme Rick Griffin t'ont aussi inspiré ?
Oui, bien sûr. Il y a deux ans, je suis allée au MoMa à New York. J'y ai vu un espace plein de posters réalisés par des artistes comme Rick Griffin et Victor Moscoso, des choses super psychédéliques et acides qui m'ont appris à expérimenter différents types de mise en couleur et de nouvelles idées. Le fait que ce genre d'art soit exposé dans un endroit aussi prestigieux est exaltant.

Le psychédélisme est lié aux drogues. Que penses-tu de la façon dont elles inspirent les artistes ?
Je pense que chacun d'entre nous choisit sa manière d'échapper à la réalité. Ça peut être sous la forme d'une addiction ou autre chose. Les drogues peuvent vous faire voir les choses de manière très différente mais je ne pense pas qu'elles déterminent la créativité ou l'inspiration des artistes. Elles peuvent rendre les choses plus faciles, faciliter le flux de ton inspiration et décoincer ton mental mais je pense qu'au final, ce qui compte c'est tes efforts et ton investissement dans ton boulot.

Que penses-tu de la scène rock péruvienne ?
De plus en plus de groupes apparaissent, tous styles confondus, mais il est plus facile pour eux de bouger pour devenir internationaux. Je suis branchée heavy, psychedelic, stoner, doom, etc. Malheureusement, on voit toujours les mêmes groupes dans les gros festivals ce qui bloque le développement des nouveaux groupes et la reconnaissance d'autres styles musicaux dans notre pays. Il faudrait que le public montre plus d'intérêt dans les genres non mainstream mais pour cela il faudrait qu'il soit plus éduqué du point de vue musical.

Nous aurions aussi besoin de plus de soutien des organisateurs de festivals ou concerts . Ça n'empêche pas la scène stoner et doom de grossir au Pérou grâce à des groupes comme Satanic Marihuanos, El Jefazo, Ancestro, Cult Of The Qondor, The Dead End Alley Band, Cholo Visceral parmi beaucoup d'autres.

Qu'est-ce qui te branche tant dans le stoner ?
Les graphismes inspirés par le stoner m'ont toujours frappée. Les mondes ténébreux évoqués dans les paroles et l'influence puissante de Black Sabbath sur le genre me fascinent. La lourdeur des riffs et leur répétition sont des choses qui m'inspirent des scénarios infinis pour mes dessins.

La scène chilienne semble beaucoup plus développée que la péruvienne. Es-tu d'accord ? Et comment expliques-tu ça ?
Oui, c'est exact. Le problème au Pérou c'est que, bien que nous ayons de très bons groupes, ils sont peu reconnus. On en revient à ce que je disais tout à l'heure : on voit toujours les mêmes groupes dans les grands concerts...

Pour toi, quels sont les meilleurs groupes chiliens de stoner et de doom ?
J'aime particulièrement Yajaira, Demonauta, Arteaga et Sacred Vago.

Pour en revenir à la scène péruvienne, quels sont les principaux défis qu'elle doit relever ?
Je pense qu'un des gros défis est la confrontation aux médias. Il faut aussi que les groupes s'informent mieux, qu'ils se sortent les doigts. Ici, le public suit les modes et n'a pas de goûts propres. Quand un artiste international vient, les gens sont capables de dépenser de 500 à 1000 soles pour les voir [ de 125 à 250 euros], alors qu'ils refusent de payer 10 soles [ 2,50 euros] pour un groupe local. J'ai vu des groupes étrangers jouer devant un public qui restait assis toute la soirée et qui se mettait subitement à danser quand le groupe attaquait ses trois morceaux les plus connus. Une fois que ces morceaux étaient finis, le public se rasseyait. En fait, la plupart du temps, on voit toujours les mêmes gens dans les concerts locaux, essentiellement des musiciens. Et comme les médias se concentrent sur les junk news, les gens sont maintenus dans un état d'ignorance permanente qui fait qu'ils n'ont aucune opportunité de découvrir les nouvelles choses qui leur permettraient d'affiner leurs critères de jugements

Quels sont tes endroits rock préférés à Lima ?
Sans aucun doute le Hensley Bar de Monterrico [ QG de la scène stoner limeña] mais malheureusement l'endroit va fermer à la fin du mois de février. Il y a aussi des endroits intéressants dans le centre de Lima où sont organisés des événements intéressants pour la scène comme le Lima Doom ou le Festival Undercaos. Mais quand je cherche de la tranquillité, en particulier en semaine, je vais dans des bars qui jouent du rock. Le but est de passer un peu de bon temps en discutant devant quelques bières.

Tu avais peint un des murs du Hensley ?
Oui, j'y ai fait un mural. C'est le seul que j'ai fait à ce jour. Quand le bar fermera, il emportera avec lui beaucoup d'histoires.

Est-il difficile de vivre de son art au Pérou ?
Je pense qu'il faut toujours chercher de nouvelles opportunités pour propager ses idées et son art. Il ne faut pas attendre que les choses arrivent. Je connais beaucoup d'artistes qui ont atteint le succès grâce à leur nom ou leur statut social. Mais pour moi, c'est seulement par la passion et la détermination qu'on atteint ses buts.

Le fait qu'Alberto Fujimori, l'ancien président péruano-japonais accusé de crimes contre l'humanité ait été grâcié à la fin de l'année dernière n'en finit pas de secouer le pays. Ton opinion ?
C'est un sujet vraiment scandaleux. Le pays a été polarisé pendant longtemps à cause de ça [ entre pro et anti-Fujimori] et cette grâce jette de l'huile sur le feu. En tant que citoyenne active qui paie des impôts, je trouve frustrant que les gouvernements soient toujours pilotés par les intérêts des partis politiques au lieu de satisfaire les besoins des citoyens. Une série d'atrocités a été commise pendant le gouvernement de Fujimori mais une grane partie de la population ne veut pas le reconnaître, parce que les médias dominants qui sont dirigés par le gouvernement ont tout fait pour présenter Fujimori comme le président qui a battu le terrorisme [ la guérilla maoïste Sentier Lumineux]. En ce qui me concerne, j'estime qu'accorder ce pardon revient à commettre une grande injustice contre notre pays.


Andrea Nakasato, Demons Of The Light. À partir du 9 mars à la galerie Espacio La Sala Calle Gral Mendiburu 240, Miraflores, Lima