« Please Kill Me », 20 ans après

En 1996, Legs McNeil et Gillian McCain publiaient ce qui allait devenir l'un des livres les plus importants jamais écrits sur le punk rock et la musique en général.

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16 août 2016, 10:46pm

« Et à chaque fois que j'essayais de mettre un disque que j'aimais, tout le monde pensais que c'était une attitude typique d'ado. Tu sais, immature et bizarre. Mais je me disais : pourquoi ? Juste parce que j'aime la bonne musique? Parce que j'essaie de vous faire écouter du bon rock'n'roll? J'essaie d'établir un lien avec vous et vous dites que je suis une ado écervelée ? Et bien moi je dis que vous êtes snobs, et je ne vous aime pas. Ciao. » — Bebe Buell, Please Kill Me

Quand j'ai rencontré Legs McNeil pour la première fois, en début d'année, il avait une cigarette au bec et griffonnait les mots
« Je suis Dieu ! » au Stabilo rose sur mon exemplaire de Please Kill Me : The Uncensored Oral History of Punk, l'ouvrage qu'il a co-écrit avec Gillian McCain.

Pour être honnête, je lui ai un peu tendu la perche. Il venait de donner une lecture dans une galerie du East Village et fumait une cigarette à l'extérieur, signant quelques livres de manière tout à fait informelle.

« La chose que j'ai possédée dans ma vie qui s'approche le plus d'une Bible, c'est votre livre », lui ai-je dit en m'approchant de lui pour lui serrer la main. « Merci. »

Il a ri, puis a fait tomber ses cendres sur le trottoir. Après avoir tranquillement remis sa cigarette au coin de sa bouche, il a pris mon livre usé et vénéré dans ses mains, et a tourné les pages jusqu'à celle du titre, son stylo rose entre les doigts. « Eh bien, si c'est ta Bible » a-t-il dit, « alors je dois être Dieu ! »

Please Kill Me est entré dans ma vie il y a 13 ans, quand j'en avais tout juste 14. Je traînais régulièrement dans un magasin de disques du sud de la Floride, d'où je suis originaire, et les types qui géraient le magasin ont un jour décidé de me prendre sous leur aile. L'un d'entre eux, prénommé Chris, a pris un bout de papier sous le comptoir. Il a écrit les mots « Please Kill Me » dessus, et me l'a tendu en me disant : « Va à la librairie et chope ce bouquin. » En bonne apprentie-geek que j'étais, j'ai obéi sans poser de questions.

Et c'est ainsi que je suis entrée dans l'univers du punk rock depuis ses balbutiements, raconté par les gens qui l'ont vécu. Legs McNeil – qui, je le découvrirai ensuite, est un des fondateurs du magazine Punk, qui a donné son nom au genre musical – et Gillian McCain, poétesse new-yorkaise, avaient compilé une histoire orale de ce mouvement, en interviewant des centaines de personnes impliquées dans son développement, des artistes et photographes aux managers des groupes, en passant par les groupies et, bien évidemment, les musiciens. Leur ouvrage débute au milieu des années 60, avec la naissance du Velvet Underground à New-York, fait brièvement le portrait de Detroit et des musiciens qui deviendront le MC5 et les Stooges, avant de revenir à New-York et de raconter l'émergence des New York Dolls, des Ramones, de Patti Smith, de Richard Hell, de Television, et de beaucoup d'autres. Le livre parle de la vie, de la mort, des rêves et des infortunes de ceux qui créèrent cette musique (ou qui ont simplement gravité autour), qui allait définir toute une génération.

Pour l'élève studieuse et maniaque que j'étais, Please Kill Me devint une échappatoire. D'un coup, grâce à ce livre, je n'étais plus en train de me morfondre sur mes notes dans les couloirs de mon lycée ou en train d'essayer de me débarrasser des moustiques qui me rendaient la vie impossible en ce mois d'octobre humide dans le sud de la Floride : j'étais sur le trottoir du CBGB, le légendaire club punk du Bowery, à New-York, et je fumais une cigarette avant de retourner à l'intérieur pour voir jouer les Ramones. J'étais entrain d'écouter Patti Smith réciter ses poèmes à la St. Marks Church, accompagnée par la musique de Lenny Kaye, mettant le public à genoux avec ses vers rimbaldiens. J'étais quelqu'un d'autre, j'étais ailleurs, entourée de gens créatifs qui avaient su décider de la forme qu'allait prendre leur vie, ce dont je me sentais totalement incapable à l'époque. Ce livre fut pour moi ce que le punk fut pour tout ceux qui y participèrent : une porte de sortie.


Gillian McCain et Legs McNeil au Ace Hotel. Toutes les photos sont de l'auteur.

La deuxième fois que j'ai rencontré Legs McNeil, c'était chez Gillian McCain, à Chelsea. J'espèrais qu'il ne se souviendrait pas de moi, la petite fan à la voix fluette devant la gallerie, et Dieu merci, il ne m'a pas reconnue. Nous sommes tous les trois assis dans la bibliothèque de Gillian. On célèbre cette année le 20ème anniversaire de Please Kill Me, que McNeil et McCain fêtent avec une réédition spéciale de leur bouquin. Elle est augmentée de 22 pages d'interviews et de photos supplémentaires qui ne figuraient pas dans la première édition. Ils vont bientôt démarrer une tournée promotionnelle à travers les USA, et viennent de terminer un documentaire audio de 2h, Please Kill Me : Voices from the Archives, qui rassemble les enregistrements originaux des interviews qui figuraient dans le livre. Il est diffusé en ce moment sur plusieurs stations de radio publiques aux États-Unis, en deux parties distinctes : « The Pioneers Of Punk » et « The Punk Invasion ».

Il est intéressant de noter que lorsque McNeil et McCain ont commencé à travailler sur ce livre, au début des années 90, le punk n'avait qu'une dizaine d'années, ce qui était loin d'en faire un sujet historique. L'idée de cet ouvrage leur est venue lorsque Dee Dee Ramone a contacté McNeil, juste après avoir quitté les Ramones, car il voulait faire un livre sur son expérience. McNeil commença a interviewer Dee Dee dans ce sens, mais McCain, qui venait de rencontrer McNeil via un ami commun, lui suggèra d'aller plus loin et de s'intéresser à la scène dans son ensemble. Ils commencèrent une série d'entretien savec différents acteurs du mouvement, pour assembler ce qui allait étre une histoire orale, la longue histoire du punk, racontée par des centaines de voix. « Quand on a interviewé ces gens, plus personne ne s'intéressait à eux », raconte McNeil. McCain ajoute : « Les gens ne pensaient pas que le livre allait vraiment sortir ! »

Mais après quatre ans de travail, Please Kill Me finit bel et bien par sortir, et en fanfare qui plus est. Quand le livre fut publié pour la première fois, en 1996, il fut encensé par le critique musical Robert Christgau dans le New York Times Book Review, présenté par un large extrait dans Vanity Fair, et il figura dans le top 10 annuel de Time Out New York et du New York Daily News. « Je crois que ça a choqué tout le monde », explique McNeil. « Quand tu bosses sur un sujet dont tout le monde se fout, il faut vraiment se bouger pour aller chercher les récits des genst. » Mais tout à coup, plus personne ne s'en foutait.

Please Kill Me est aujourd'hui édité dans une quinzaine de pays, dont la Russie, le Japon, la France et la Chine. On le considère comme un des meilleurs et des plus importants ouvrages sur la musique, le premier à documenter l'époque du punk, qui suscite désormais un intérêt plus important - n'importe quel magazine de mode vous parle aujourd'hui sans problèmes de Patti Smith ou du CBGB. C'est comme si, en l'espace de deux décennies, tout ça avait gagné l'inconscient collectif, comme si les gens aux quatres coins de la planète avaient subitement eu envie de faire partie de ce monde. Et Please Kill Me est une des façons les plus faciles d'y accéder.

« Je pense que nous avons créé une sorte d'univers », explique McNeil. « On ne voulait pas que le livre parle du punk, on voulait que le livre soit punk. Il y a une différence, tu saisis ? Et ça a été très important. On ne voulait pas d'un truc du genre 'La scène punk est apparue en telle année...' C'est plutôt 'on allait zoner devant Discount Records en crachant sur les bagnoles. » C'est ce qui rend le livre aussi crucial et vivant. On ressent une telle proximité avec les protagonistes qu'on a l'impression de vivre tout ce qu'ils nous racontent. Please Kill Me est un endroit magnifique où se perdre, où oublier sa propre vie pendant un moment.

« Je pense que ce qui rend ce livre si parlant, c'est qu'il parle de gens qui n'avaient absolument rien, et qui ont créé quelque chose », continue McNeil. C'est forcément inspirant pour des gens qui ont, eux aussi, le sentiment de ne rien avoir et qui y trouvent une sorte d'espoir. Il n'est d'ailleurs pas rare pour McNeil et McCain d'entendre des lecteurs leur dire des choses comme « Ce livre a changé ma vie », et « ça m'a fait plus de bien que 12 mois de thérapie », même s'ils ne comprennent pas bien pourquoi.

McCain me demande ce qui, selon moi, fait que les gens s'attachent autant au livre : « Est-ce que tu penses que ça vient du contenu en soi, ou des personnages ? Qu'est-ce qui change la vie des gens, là dedans ? Que les choses semblent devenir possibles ? »

Je pense à mon exemplaire de Please Kill Me, chez moi, avec sa couverture déchirée et ses pages jaunies, certains passages surlignés ou soulignés en différentes couleur, au fil des années. Je me souviens des amis que je me suis fait chez le disquaire, tout au long de ma lecture. Pendant un instant, j'ai du mal à faire sortir les mots, puis je finis par y arriver.

« Peut-être qu'en le lisant, les gens se sentent simplement moins seuls. »


Please Kill Me est disponible en France aux éditions Allia.

Elyssa Goodman est sur Twitter.