© Comatonse Recordings

Le DJ est-il un travailleur aliéné ? On a posé la question à DJ Sprinkles

« Je fais ce travail uniquement par nécessité économique, parce que je le déteste moins qu’un travail de bureau, ou n’importe quelle autre façon horrible que je pourrais avoir de gagner ma vie avec mes compétences actuelles. »

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sept. 11 2018, 4:29pm

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Peu de gens parlent de la musique électronique comme Terre Thaemlitz. Bookée dans les clubs techno les plus pointus de la planète sous le nom de DJ Sprinkles, cette productrice et DJ transgenre se révèle aussi une théoricienne brillante quand il s’agit de décrypter la culture rave en évoquant le genre, la sexualité ou le capitalisme. Son récent projet multimédia Deproduction, sorti sur son propre label Comatonse sous la forme d’une carte SD et signé Terre Thaemlitz, est d’ailleurs une critique de la famille comme institution intrinsèquement violente, bourgeoise, patriarcale et antidémocratique (une version live de Deproduction, présentée avec Zeitkratzer pendant le festival MaerzMusik à Berlin, devrait paraître prochainement sur vinyle et CD). Depuis le Japon où elle réside, la musicienne américaine nous a livré ses analyses radicales quant aux politiques du clubbing en 2018.

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Noisey : Votre album Soulnessless, paru en 2012, durait environ 30 heures. Deproduction se présente lui comme une carte SD vendue à 45 euros, frais de transport inclus. Pourquoi ces choix peu communs ?
Terre Thaemlitz
: Dead Stock Archive et Soulnessless étaient des rejets absolus de la distribution en ligne et voulaient questionner la notion de partage en ligne. Le format de Deproduction suit la même logique. Tu mentionnes le prix. C’est drôle, j’ai vu des gens se plaindre des prix en ligne, mais ils ne réalisent pas combien de données ils reçoivent. Ils estiment que c’est « trop pour un disque » ou, encore plus absurde, « trop pour des fichiers numériques », mais ça n’est même pas comparable à un album classique parce que ça contient énormément de texte, d’images, de vidéos ou de remixes. Et ils sont produits en nombre limités. Considérant qu’ici au Japon, la plupart des vinyles coûtent minimum 20 euros, ça me laisse penser que la plupart des gens qui se plaignent n’ont jamais acheté un seul disque de leur vie.

Est-ce une façon de « limiter votre participation au système capitaliste », comme vous l'avez dit un jour ?
Oui, si tu veux limiter ta participation, tu dois fixer ton prix en conséquence, ce qui ne veut pas dire compétitivement mais en fonction de ta propre survie. J’ai passé les quinze premières années de ma carrière, lorsque j’étais inconnue, à me battre avec les promoteurs qui voulaient que je joue gratos. J’insistais sur le fait que, vu le peu d’heures que je jouais chaque année, j’avais besoin d’un cachet au moins aussi élevé, sinon plus, que des artistes déjà renommés, afin de couvrir mes besoins. C’est incroyable comment la logique la plus élémentaire peut embrouiller les professionnels du business [Rires]. Ou à quel point les orgas de soirées et même les labels peuvent s’offusquer quand tu demandes simplement à être rémunérée, ou que tu leur fais remarquer que leur demande de travail gratuit est injuste. Évidemment qu’elle l’est !

Alors oui, quand on travaille à une échelle réduite, il faut parfois inverser les notions classiques de valeur, particulièrement quand on essaye de vendre un produit physique : évidemment, ça coûtera plus cher à quelqu’un comme moi de produire un objet en petit nombre à la main qu’à une multinationale qui produit des disques de pop par millions de façon industrielle. C’est fou comme la plupart des gens refusent de penser à la façon dont l’argent fonctionne vraiment et veulent juste que tout soit bon marché. C’est à cause de ça qu’on a fini avec cette putain de mondialisation Walmart !

Vous considérez le DJing comme une pure forme de travail. Y prenez-vous quand même parfois du plaisir ?
La question de tirer du plaisir de son travail dans un monde capitaliste est toujours chargée de tellement de sous-texte propagandiste. Ça implique plusieurs hypocrisies : d’abord, que le plaisir s’oppose au travail, cette idée qu’une scène underground ne s’épanouit que parce que non-financée, reposant sur des bénévoles et totalement déconnectée de modèles générant du profit – le « choix » de vivre dans la pauvreté. Ensuite, la croyance bien ancrée que ceux d’entre nous qui travaillent dans les industries médiatiques le font pour le plaisir, que notre métier et notre passion coïncident – c’est d’ailleurs pour ça que les artistes sont les figures emblématiques du capitalisme, c’est notre fonction propagandiste. Ces deux théories me semblent à la fois irréconciliables et très insultantes. C’est à cause d’elles que le simple fait de rappeler l’évidence – soit que le DJing est un travail – paraît soudain cynique ou radical.

Les DJs ne sont-ils donc que des travailleurs aliénés ?
L’aliénation par le travail est inévitable dans un monde capitaliste. Ceux d’entre nous qui jouent à l’international sont, de manière générale, une étrange classe de travailleurs migrants. Comme travailleurs, on bosse la plupart du temps sans les bons papiers. Même si les gens considèrent nos cachets comme des paiements pour nos sets, nous passons en réalité la majorité de nos heures de travail à voyager, transportés ici et là en classe éco dans des sièges trop petits, incapables de dormir ou de manger convenablement. Qu’on ne se méprenne pas : il y a des tonnes de formes de travail bien pires ! Je ne dis pas ça pour qu’on s'apitoie sur mon sort ! Mais pour dénoncer ce mythe du métier-passion, et rappeler que oui, on fait face à de vrais enjeux légaux et médicaux. Je fais ce travail uniquement par nécessité économique, parce que je le déteste moins qu’un travail de bureau, ou n’importe quelle autre façon horrible que je pourrais avoir de gagner ma vie avec mes compétences actuelles. Et comme ce monde capitaliste insiste à tout transformer de façon positive, tu pourrais penser que ça veut dire « j’aime mixer plus qu’un autre travail » mais non, j’insiste sur cette distinction : « c’est ce que je déteste le moins ».

Vous semblez détester la plupart des clubs dans lesquels vous jouez. Quelle est votre relation aux clubs et au public ?
99% du temps, je ne suis qu’une employée temporaire. Je rejette l’idée que la musique est universelle, je ne me sens pas connectée au public quel que soit l’endroit où je joue, ou je ne sais quel genre de conneries les musiciens prétendent ressentir. En tant que personne transportée à travers la moitié de la planète pour jouer dans des lieux où je n’ai aucun souvenir d’interaction profonde, quelle peut-être ma relation au public ? Je suis comme une barmaid ou une videuse freelance qui est là pour une seule soirée parce que c’est mon boulot. Je sélectionne de la musique, alors évidemment ça a un effet grandiloquent sur l’ambiance d’un lieu mais pour moi, ce que je fais n’est pas au centre de tout ce qui se passe ce soir là. J’ignore comment la foule vit vraiment sa soirée, alors je fais juste mon job du mieux que je peux, je remplis mon contrat et laisse aussi peu d’empreinte que possible.

La plupart des DJs offrent une image tellement consensuelle, ça fait plaisir que vous assumiez de dire ça...
Je m’en fiche. Mais pas dans le sens où « je suis moi-même » et « allez vous faire foutre ». Plutôt que j’essaye de faire avec les paramètres qui me permettent d’arriver au bout d’un set joué pour des étrangers. Encore une fois, je ne crois pas à l’universalité de la musique et donc que tous les publics soient les mêmes, que ma relation à eux comme « conducteur » sera toujours la même. J’accepte notre aliénation mutuelle comme une précondition inévitable, ce qui me libère de toutes ces conneries qui me forceraient à me sentir liée au public, ce qui implique aussi de les forcer à se sentir liés à moi. Je ne suis pas si butch que ça ! [Rires] Je fais rarement des parallèles avec le travail du sexe, par respect et parce ce sont des industries entièrement différentes, mais je pense que cette attente habituelle qu’un musicien se sente lié à son public est aussi inventée que le fantasme des travailleurs du sexe qui jouiraient avec leur client. Évidemment, tout est possible et certaines soirées sont meilleures que d’autres, mais généralement c’est juste une forme de travail très contrôlée. Pourquoi les gens ont tant de mal à piger ?

© Secession

Vous êtes de loin la productrice de musique électronique la plus politisée que je connaisse. Pourquoi la politique est-elle si centrale dans votre travail ?
Cette question de comment on arrive à la politique, et de si oui ou non une politique peut trouver des moyens d’expression explicites est trop vaste pour qu’on en parle ici. Mais je peux dire qu’il y a des thèmes qui sont centraux dans mes projets parce que je fonctionne comme une critique depuis l’industrie médiatique, et que j’utilise l’audio comme une forme de discours. Je suis ouvertement opposée aux caprices masturbatoires et aux thématiques amoureuses de la majorité de la merde qui sort chaque jour.

Une de mes amies est persuadée que des mouvements révolutionnaires sont aujourd’hui peu susceptibles d’arriver parce que notre génération est trop occupée à prendre de la MDMA en rave party. En tant que DJ, vous en pensez quoi ?
Je lui dirais que c’est un peu comme mes parents qui mettent les échecs du mouvements des droits civiques des années 60 aux États-Unis sur le dos de Woodstock et des fumeurs de joints. C’est confondre le fêtard lambda avec la toute petite minorité de gens dans ce monde qui s’investit réellement dans les mouvements sociaux. En fait, c’est à partir de ce genre de discussions que j’ai décidé de faire Deproduction, qui développe ma propre pensée sur pourquoi les mouvements révolutionnaires sont de plus en plus impossibles. Pour moi, c’est lié à ce glissement culturel provoqué par Reagan et Thatcher qui font que la plupart des démocraties modernes sont en train de démolir les services publics, détruisant le droit légal de se syndiquer et de s’organiser, et basculant vers un modèle de mondialisation complètement privatisée. Cette destruction systématique des services publics ne pouvait arriver que si autre chose en prenait la place, d’où le retour de la famille comme source principale de services sociaux. C’est pour ça que nous sommes submergés par cette rhétorique autour des valeurs familiales, et pourquoi des choses comme le mariage pour tous deviennent soudainement aussi vitales. L’idée que les services publics puissent nous libérer de la tyrannie des structures familiales est maintenant perdue à jamais. Pour moi, cette incapacité à se débarrasser du patriarcat est ce pourquoi nous sommes incapables d’agir de façon anti-familiales. C’est pour ça que des mouvements révolutionnaires sont impossibles. Et quand des mouvements arrivent brièvement, ils sont presque toujours machistes, n’est-ce pas ? Tout est lié au patriarcat. On ne le surmontera jamais. Jamais. Je crois vraiment que c’est futile. Donc ça veut dire imaginer d’autres moyens de non-coopération et de lutte sans fin qui ne trouveront jamais de catharsis dans un mouvement révolutionnaire.

À Amsterdam, Berlin et même Paris, la culture club est directement liée à la gentrification, au tourisme et aux politiques néolibérales. C’est quelque chose que vous avez remarqué dans les villes où vous jouez ?
Oh, carrément ! Ici au Japon, le Fuueihou, le code moral a été révisé pour autoriser la danse toute la nuit dans les grands clubs, en vue des JO de 2020. En attendant, les petits clubs ne bénéficient toujours pas de permis de danser et, encore plus important, aucun des combats néolibéraux pour « le droit de danser » n’a eu le moindre effet quant aux restrictions du Fuueihou à propos du travail du sexe. Au contraire, leur situation continue d’empirer. Quand ces changements sur la danse sont passés ici au Japon, des centaines de DJs locaux, principalement des connards de méga-clubs mainstream, ont tous signé une lettre de remerciement au gouvernement de droite, appelée la « Déclaration sur le Futur de la Club Culture du Japon ». C’est un putain de déshonneur ! J’ai répondu par un rejet critique de cette lettre, que d’autres au Japon et ailleurs ont signé aussi. Pour être honnête, j’étais extrêmement déçue, sinon honteuse, qu’il ait fallu une étrangère comme moi pour initier une contre-déclaration depuis le Japon.

© Mark Fell

Ce qui m’étonne, c’est la façon dont la culture club - particulièrement la scène techno - parvient à garder son attrait subversif tout en étant souvent très compatible avec le néolibéralisme. Est-ce que les clubs sont devenus des outils de contrôle entre les mains du pouvoir, une façon de pacifier les foules ?
Les clubs sont totalement liés à la pacification. C’est littéralement la fonction d’une soirée. Foucault rangeait les concerts dans son concept d’hétérotopie, ces lieux où il est socialement accepté d’avoir temporairement des attitudes déviantes. Des espaces de fuite du quotidien. Historiquement, les hétérotopies peuvent être d’ordre ritualiste - d’où l’aspect rituel de la culture club -, religieuses - d’où tout le blabla spirituel propre aux raves - ou juste des vacances - d’où le côté « évasion » d’Ibiza ou de Burning Man. Elles peuvent aussi être des émeutes. Mais, et c’est ça le plus important, elles sont toujours momentanées. En fait, ce sont des soupapes anticipées. Il y a quelques années, j’ai inventé le contre-terme homotopique pour décrire ce moment où l’on rebascule d’un moment hétérotopique dans l’hétéronormativité, que ce soit en quittant une église ou un club. C’est pour ça que les religions ou les clubs ont tous les deux cette impression pompeuse de potentiel politique radical, le potentiel de restructurer la société. Parce qu’ils permettent, en effet, un moment de déviation de la norme. Pourtant, comme les hétérotopies, ils sont intrinsèquement assujettis par le pouvoir dominant, et permettent donc rarement grand-chose en terme de mouvement contre-culturel.

Dans le milieu queer et même au-delà, on décrit souvent les clubs comme un refuge pour les communautés marginalisées. Pourtant, l’omniprésence du concept de « safe space » me laisse perplexe, si l’on tient compte de la gentrification et de l’époque ultra-sécuritaire qui est la nôtre. Faut-il être critique de cette notion ?
Très certainement, il faut être critique de n’importe quelle notion de sécurité présentée à nous par les systèmes culturels dominants et hétéronormatifs. Dans une discussion avec Octo Octa, j’ai évoqué ce que ça implique de penser la fonction historique des espaces queer comme des « risk spaces » plutôt que comme des « safe spaces ». Les risques, évidemment, étaient en fait d’aller dans ces lieux : le risque, si on se faisait outer, de perdre famille, emploi et amis ou, parfois, de finir en prison. Dans ce type de contexte, qui existe encore à de nombreux endroits dans le monde, la notion de « sécurité » est, encore une fois, liée à l’hétérotopique. En revanche, je pense que le « risque » est un concept qui nous permet de ne plus tomber dans l’illusion que cette « sécurité » hétérotopique durera toujours ou est faite pour durer. Aujourd’hui, la notion de « safe space » est devenue mainstream parce qu’elle résonne avec les façons dont la culture dominante utilise les hétérotopies comme des outils de contrôle social et de pacification. Alors oui, c’est quelque chose dont il faut être critique, et c’est facile de démonter ce terme si on se met à penser en termes de risques continus.

D’un autre côté, j’ai vu plusieurs soirées en club, particulièrement dans la scène queer, lever des fonds pour les réfugiés. Y a-t-il des cas où le clubbing est encore politique ?
Les collectes de fonds sont-elles vraiment les moteurs d’action politique que les participants souhaiteraient qu’elles soient ? C’est quoi, sérieusement, l’engagement politique du clubber ? L’attachement à une vague idée qu’un réfugié sera aidé ? Mais comment sera-t-il aidé ? Par qui ? Et quels réfugiés seront aidés ? Qui de cette soirée va vraiment faire un suivi, regarder comment l’argent est dépensé ? Les collectes peuvent être nécessaires, mais ne confondons pas ça avec un acte politique ou de l’organisation collective. Personnellement, je trouve l’idée que des gens n’acceptent de donner de l’argent qu’en échange de divertissement vraiment révoltante. J’ai écrit un texte appelé “Aider sans récompense” après le grand tremblement de terre ici au Japon, quand j’étais inondée d’offres suspectes à contribuer à des compiles au profit d’associations.

Tu sais, aujourd’hui j’ai déjeuné au restaurant et la musique en background était un morceau de dub techno de merde où un mec criait avec un faux accent jamaïcain : « Music has the power to change the world ! Music changes minds ! We bring power to the people! ». Et pendant les quatre minutes suivantes, on entendait ce concept reformulé de différentes façons. Mais est-ce qu’à un seul moment il a dit une seule chose qui soit réellement d’ordre politique ? Ne serait-ce qu’un truc qui fasse référence à un agenda politique ? Absolument pas. Et est-ce surprenant qu’un morceau qui décrit la musique comme vecteur politique ne dise en fait absolument rien qu’on pourrait identifier comme de la politique ? Absolument pas, n’est-ce pas ? Voilà juste une énième déclaration de foi masturbatoire sur le potentiel de la musique. Le genre de morceau sur lequel les blancs hétéros apolitiques dansent comme des fous en se sentant émancipés. L’idée que le clubbing en soi puisse être une façon de s’organiser politiquement est débile. Vraiment. Ce ne sont rien de plus que des espaces hétérotopiques pour prendre toute cette MDMA dont parle ta pote. Dans de rares occasions, un club peut être un espace où les gens trouvent un moyen de partager de l’information, faire de la prévention et tisser des liens de façon à vraiment se protéger les uns les autres. Comme distribuer capotes ou seringues dans les clubs gays, ou partager des informations sur les thérapies hormonales dans les clubs trans. Mais je dis bien rarement. Dans les clubs hétéros et blancs, une telle forme d’organisation relèverait d’un hasard incroyable. Après tout, les clubs blancs et hétéros en Europe et aux US sont essentiellement des « safe spaces » pour ceux qui sont déjà les plus protégés au monde. Les questions de genre ou de classe remontent rarement à la surface, à part dans de grands gestes d’exclusion. Alors putain, balançons enfin par la fenêtre ce mensonge qui dit qu’on va danser, twerker ou voguer jusqu’à la révolution. S’il vous plaît. Franchement ça suffit.

Matthieu Foucher arrive tout juste sur Noisey. Il est sur Twitter.