Ne dites surtout pas à Rozzma qu’il fait de l’électro-chaâbi

Repéré il y a deux ans grâce à ses vidéos, le MC et producteur égyptien sort enfin son premier EP sur Acid Arab Records. Nous sommes allés passer un moment avec lui.

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nov. 27 2017, 10:33am

Rozzma, on l'a découvert en 2015 sur YouTube, notamment à travers le clip de « Sheyaka », une vidéo où on voit le visage de Toutankhamon projeté dans tout le Caire et Rozzma dansant sur les différents toits de sa ville d’origine. Dans la foulée, il y a eu également « Baby », plus hip-hop, DIY et autotuné, mais pour être honnête, le rythme des sorties étant ce qu'il est, on avait un peu oublié ce producteur et MC égyptien depuis. On remerciera donc Acid Arab qui ont décidé de signer le bonhomme sur leur label (très judicieusement baptisé Acid Arab Records) et de publier son premier EP, Donya Fakka : un six titres qui envoie chier ceux qui parlent encore de world music en 2017 et qui s'entend comme le futur de la musique. Celle de l'Egypte, forcément, mais également du monde en général. Qui n'en méritait certainement pas tant.

Ah, petite précision : Juste avant l’interview, Rozzma nous a averti que « Rozzma est un personnage de fiction, donc tout ce que je pourrais dire n’est pas forcément lié à ma vie personnelle. » Vous voilà prévenus.


Noisey : On ne sait pas grand-chose te concernant. Tu faisais quoi avant de faire de la musique ?
Rozzma : Il y a 7 000 ans, Rozzma était un mec quelconque, Mais depuis son retour sur Terre en 2015, il est choqué de voir à quel point le peuple égyptien vénère Toutânkhamon, dont on retrouve le visage sur les pièces de monnaie. Mais lui ne veut pas s’enfermer dans le passé, il se projette systématiquement dans le futur et admire l’architecture très particulière que l’on peut trouver au Caire actuellement.

Justement, tu as un regard particulier sur l’évolution de la ville ces dernières années ?
Ça a beaucoup changé depuis la fin des années 2000. La ville a été au bord du chaos récemment, mais il y a quand même pas mal de choses fonctionnelles et intéressantes. En revanche, je ne peux pas dire si ça a changé de bonne ou de mauvaise façon. En plus, je préfère ne pas trop parler politique, je trouve ça ennuyeux et je n’ai jamais rencontré un seul politicien de ma vie... Je dirais donc que le Caire à changer de façon intéressante [Rires].

Ce qui est sûr, c’est que tu t’y produis peu, contrairement à l’Europe où on commence à te voir de plus en plus.
Tu sais, Rozzma est pour moi une sorte de fiction, un film que je tourne en Égypte et qui mérite selon moi d’être diffusé dans le monde entier. Il n’y a que comme ça que j’arriverai à faire vivre ce projet, d’autant que je n’ai pas trop de possibilités de jouer en Égypte. Ça été le cas, bien sûr, mais ça été des désastres complets à chaque fois… Il n’y a pas vraiment de place pour ma musique ici. Elle est trop futuriste, j'ai besoin de la faire valider à l'étranger avant d'être pris au sérieux dans mon pays.

Pour le coup, c’est vrai que ta musique est très singulière. Tu la décrirais comment ?
Surtout pas comme de l’électro-chaâbi ou du DJing [Rires] ! Je n’utilise pas de software, je réalise à la main tous les sons que l’on peut entendre sur mon EP. Lorsqu’on me dit que je fais de l’électro-chaâbi, je me sens insulté, pour être honnête. Pareil lorsque j’entend dire que je puise mon influence dans la musique occidentale : c’est faux, ma musique est 100% africaine ! C’est la bande-son d’une rave qui n’existe pas encore au Caire. Baby, par exemple, illustre ça : c’est de la bass music avec une voix accélérée, un titre fait pour s’amuser et s’éclater sur le dancefloor. Elle a été composée sans se prendre la tête et sans penser une seconde à un format spécifique. Le clip également. Les images sont très DIY, avec un ami à moi qui danse dans différents endroits avec un masque de pharaon que l’on a photoshopé par la suite pour cacher son visage.

Ne pas vouloir être rattaché au terme électro-chaâbi, c’est une volonté pour toi de ne pas être associé à une hype ?
Non, j’ai beaucoup de respect pour ce genre musical, mais je ne veux pas être rattaché à un courant qui n’est pas le mien. De plus, l’électro-chaâbi fait partie du son actuel, de notre époque. Je reprends bien évidemment des codes de cette musique, notamment l’autotune, même si cette technologie ne lui est pas propre, mais ce que je tente de produire, c’est le son du futur. Je veux juste que les gens comprennent la particularité de ma musique, le fait qu’elle n’est pas facilement classable. Je ne demande pas à tout le monde de l’aimer, mais je veux qu’on reconnaisse son originalité, sa singularité.

J’imagine qu’il y a quand même des artistes dont tu te sens proche ?
En Égypte, il y a notamment Abyusif, un rappeur avec qui j’ai pu collaborer via Soundcloud. Mais j’écoute pas mal également PanSTARRS ou Aya Metwalli. À l’international, c’est tout aussi varié. J’aime beaucoup Kanye West, notamment en tant que producteur. Je ne le connais pas personnellement, mais je commence à croire qu’il joue un rôle, qu’il ne peut pas dire des choses aussi stupides en toute conscience [Rires]. Sinon, j’aime aussi des groupes comme Pantera, mais c’est peut-être mal vu de le dire [Rires].

Ce personnage que tu t’es créé, c’est par goût de la théâtralité ou juste parce que tu es timide ?
Quand tu choisis un tel personnage, tu t’éloignes forcément de la pression et de l’exploitation d’images faite par les médias ou le public. Au début, je voulais simplement quelque chose de nouveau, un projet qui me permette de faire table rase de mon passé et de laisser libre cours à tous mes délires. Et c’est tellement drôle. Sur scène, par exemple, personne ne sait qui je suis. Comme je ne porte un masque que dans mes clips, le public se fiche un peu de ma tête, ce qui ne serait pas le cas si je le portais constamment. C‘est l’essence même de ce projet : se soucier uniquement de la musique et de l’univers qui l’entoure.

C’est paradoxal, dans le sens où on risque de forcément te poser la question…
Au final, il n’y a que les journalistes qui s’intéressent à ce genre de détails. Les auditeurs, eux, s’intéressent juste à ma musique. Après, ça ne me gène pas d’en parler. Pour moi, le fait de porter le masque de Toutânkhamon dans mes clips, c’est une façon de confronter le passé au présent. Dans Sheyaka, par exemple, on voit un Caire moderne, avec des gens qui vivent normalement et une architecture assez semblable à ce que l’on peut trouver ailleurs dans le monde. Pour moi, c’était une façon de montrer une facette du Caire, très éloignée de celle que l’on vend aux touristes. Bien sûr, les grands espaces et les pyramides existent encore et sont toujours importants, mais tout ça appartient désormais au passé.

Le nom Rozzma a une signification particulière ?
Rozzma signifie « pile », comme une pile d’argent, par exemple. Ça me fait rire… D’autant que l’argent donne le pouvoir et l’influence dans le monde actuel.

L’argent, c’est une notion importante pour toi ?
En réalité, ça ne signifie rien pour moi. C’est juste que l’argent dirige le monde actuellement et que je trouvais ça marrant d’y faire référence. Moi, ce n’est pas une finalité d’être riche ou non. D’ailleurs, je n’ai que peu d’argent pour faire ma musique et je ne pense pas que ce que je propose puisse m’aider à en gagner beaucoup [Rires]. Mais je m’amuse et je gère absolument tout concernant ma musique. Déjà, parce que c’est moins cher, et puis parce que ça me permet de garder le contrôle. La seule partie de mon travail que je délègue, c’est la partie promotion. C’est surtout pour cela que j’ai décidé de rejoindre un label.

Justement, comment est née la rencontre avec les gars d’Acid Arab ?
Quand j’ai découvert leur musique, je l’ai tout de suite aimée. Pareil pour les concerts. J’ai fini par les contacter via Soundcloud et, à leur tour, ils ont plutôt bien accroché à ce que je faisais. On a fini par se rencontrer, par devenir potes et les choses se sont peu à peu concrétisées. Si bien que, lorsqu’ils m’ont parlé de leur idée de label, je ne pouvais que les suivre. Je n’étais pas trop partant à l’idée d’être rattaché à une structure, mais je leur devais bien ça. Ils m’ont énormément soutenu, c’était à mon tour de leur rendre la pareille.

Tu es d’ailleurs le premier artiste signé sur Acid Arab Records…
Oui, et c’est un vrai honneur. Ça me donne de l’importance [Rires] !

Tu peux nous en dire plus concernant ton processus créatif ? En écoutant tes morceaux, on ressent un truc à la fois énergique et spontané, donc je suis curieux de savoir comme tu procèdes.
Le truc, c’est que je pense ma musique pour la scène avant tout. Je n’aime pas quand c’est trop complexe ou impossible à reproduire en concert, donc je cherche systématiquement des sonorités et des mélodies qui peuvent s’adapter aux performances. Aseel, le dernier morceau de mon EP, est sans doute le titre le plus emblématique de ma démarche : on ressent bien le rythme et les basses, ce qui est primordial pour moi. Ça, le fait d’avoir des morceaux taillés pour le live. Sincèrement, je pense que mes morceaux sont mieux à entendre sur scène, parce que le son n’y est pas compressé et parce qu’on ressent encore mieux l’énergie dont tu parlais.

Ce n’est pas trop frustrant pour toi d’avoir un meilleur son en live qu’en studio ?
Tu n’imagines même pas [Rires] ! Je peux comprendre que, d’un point de vue marketing, les labels souhaitent avoir un type de son spécifique, quelque chose qui permet aux morceaux d’être écoutés sur des iPhones ou sur YouTube, mais c’est impossible de faire ça sans dénaturer le son. Malgré tout, j’ai bon espoir qu’un jour se problème se résolve de lui-même.


Maxime Delcourt est sur Noisey.