Young Thug n'est pas le premier à avoir défié l'hyper-masculinité du rap

C'est parce que d’autres ont défié les codes avant lui que le rappeur d’Atlanta peut aujourd’hui se permettre une excentricité sans compromis.

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01 septembre 2016, 7:00am


Young Thug

La première fois qu'une photo de Young Thug en robe a fait le tour de la toile c'était en Mars 2014. La photo, il l'a postée lui même sur Instagram et il a révélé plus tard dans Complex avoir shoppé la petite robe imprimé léopard au rayon enfant. À cette époque, les spéculations sur sa sexualité allaient déjà bon train et certains le proclamaient « premier rappeur ouvertement gay » ignorant au passage Le1F, Mykki Blanco, Cakes Da Killa… (Queen Latifah ?) Les potes de Thugger sont ses « babes », le rouge est sa couleur de vernis préférée et sa garderobe navigue entre le féminin et le masculin. Autant de choses qui situent très vite le rappeur rookie comme un ovni.

Créer une brèche dans les parois de l'hyper-masculinité normative du Hip Hop n'est pas donné à tout le monde, ce qui rend d'autant plus exceptionnelle l'existence d'un Young Thug dans l'ère des sonorités Trap. Mais les masculinités alternatives sont loin d'être totalement étrangères à la musique populaire noire. Et c'est bien parce que d'autres ont défié les codes avant lui que le rappeur d'Atlanta peut aujourd'hui embrasser une excentricité sans compromis.


Parliament-Funkadelic.

L'arrivée fracassante de NWA dans le Hip Hop du milieu des années 80 a démocratisé un certain caractère: le Black Macho. Expression popularisée par la féministe noire Michele Wallace dans son livre Black Macho & The Myth of The Superwoman paru en 1979, le Black Macho désigne ce type de masculinité hégémonique qui combine «la débrouillardise du ghetto, une vie sexuelle débridée, la richesse, l'autorité et le pouvoir traditionnellement associé à la blanchité». En d'autres termes, le but ultime du rappeur lambda est d'incarner une hétérosexualité incontestable, de dominer par l'argent et éventuellement la force. Difficile de comprendre ce virage à 360° quand on sait que la G-Funk de la côte ouest puise ses influences dans la Funk, plus spécifiquement celle de Rick James et Parliament Funkadelic.

Durant la période Post-Soul, le disco et le funk sont les deux musiques noires populaires aux États-Unis. Le disco devient la bande son d'une jeunesse new yorkaise queer, libérée et confortable dans la mixité raciale. Le P-Funk de George Clinton traduit, lui, le désir de certains musiciens noirs de regagner leur indépendance artistique loin des tubes mainstream de l'usine Motown. Les expérimentations musicales de Clinton, qui fait fusionner le funk de James Brown, le rock de Hendrix et des sonorités électroniques, ne vont pas seulement créer une révolution musicale mais également une esthétique qui brouillera la frontière des genres.


Busta Rhymes

Évoquant le caractère non-binaire de l'esthétique P-Funk dans Sounding Like a No-No: Queer Sounds and Eccentric Acts in the Post-Soul Era (2012), Francesca T. Royster écrit:

« Les performances de P-Funk incorporent des formes non conventionnelles de désir et de rage. (...) Comme John Corbett le suggère, les versions disruptives, déroutantes, de la masculinité noire créées par des artistes comme Sun Ra et Lee 'Scratch' Perry ont en commun la même utilisation stratégique des alter égos et mythologies pour promouvoir une esthétique de l'irréel. »

Cette esthétique étrange fait son grand retour dans les années 90 sous la forme des rappeurs de The Dungeon Family (Outkast/Goodie Mob) et Busta Rhymes. Couleurs vives, textures inhabituelles, flow imprévisible, la combinaison du style de Busta avec les talents du réalisateur Hype Williams l'inscrivent dans une bizarrerie intéressante, à l'opposée de ses confrères. Dans le même genre, l'excentricité sudiste, souvent calquée sur le modèle Pimp (proxénète), participe aussi à élargir le champ de la masculinité dans le Hip Hop. Mais, ce progressisme dépasse difficilement le cadre du visuel.

Faisant référence à l'homophobie rampante du Hip Hop chez Sway en 2005, Kanye déclare « Matter of fact, the exact opposite word of Hip Hop is gay ». Pour un rappeur, l'insulte ultime est « Faggot » (pédale), le mot est utilisé sans gène pour rabaisser ses rivaux. Les masculinités hégémoniques comme celle du Black Macho encouragent la domination des plus faibles. Les plus faibles sont les femmes, les rappeurs « fragiles » et les hommes gays. Le rappeur ne veut pas être une femme, ou le Drake de « Take Care », et encore moins un homme gay.

Dans la culture populaire américaine des années 80, sous l'emprise de la paranoïa créée par l'épidémie de SIDA, il était déjà de rigueur d'éviter toute association avec l'homosexualité. Les artistes androgynes se devaient donc de réaffirmer leur hétérosexualité pour rassurer leur public : Prince a joué dans Purple Rain et la vie amoureuse de Michael Jackson n'était un secret pour personne. Aujourd'hui, ce démenti est un passage obligé. Les rappeurs « accusés » ou non, sont armés de leur « no homo » et le crient à qui veut l'entendre pour rester du bon côté de la barrière : l'homophobie est généralisée. Et ceci est encore plus clair quand dans une scène de Beyond Beat & Rhymes, Busta Rhymes répond au réalisateur Byron Hurt : « Avec tout le respect que je te dois, je ne veux offenser personne mais ce que je représente culturellement ne tolère pas l'homosexualité ». Apparemment, le progrès d'une esthétique ne rime pas vraiment avec celui des idées.


Lil Wayne et Birdman

Quand les frères du groupe Rae Sremmurd sont accusés d'inceste parce qu'ils osent montrer des signes d'affection en couverture de The Fader - ou qu'un effet d'optique vieux d'une décennie oblige toujours Birdman à répondre aux questions sur sa sexualité - on se dit que long est le chemin vers une masculinité insensible à l'expression de celle des autres.

Selon Young Thug (& Calvin Klein) « les genres n'existent pas », une phrase reprise à l'infini par les médias. Pourtant, les genres sont bien présents dans sa musique « I control ya ho like net and flex, Your bitch at my dinner she wet like a fish » (Stoner, 2014), « Uh, I flood that bitch she pop that pussy like a handstand » (No Way, 2015), « She 100, the first day we met, she let me fuck all night »(Riri, 2016). Young Thug défie les codes visuels du rap, ceci est indéniable. Mais sa musique et ses thèmes de prédilection ne se détachent pas vraiment, voire pas du tout de ce qu'on entend dans la Trap… Est-ce la raison pour laquelle il arrive à exister?


Kid Cudi à Coachella en 2014

Les rappeurs en jupes ne sont pas exempts de bigoterie. Même si les évolutions esthétiques représentent des avancées minimes, une lecture superficielle de la question du genre ne devrait pas être le seul gage de non-conformité. Le Hip Hop reflète aussi bien la communauté noire américaine dans sa diversité que les mécanismes pervers qui existent dans la société. La misogynie, l'homophobie, la transphobie n'ont jamais réussi à annihiler l'expression des rappeurs et rappeuses aux identités autres que masculines cis hétéro, et ce parce que le rap, lui même, n'a pas de genre. La controverse que crée chaque nouvelle robe de Young Thug en dit long sur le racisme encore bien prégnant (et interiorisé) dans la société américaine. Racisme qui non seulement impose une constante surveillance de tous les faits et gestes des rappeurs noirs mais qui souhaiterait également les enfermer dans une masculinité au singulier, bestiale et primitive.

Et contrairement à ce qu'on peut lire, des masculinités alternatives qui contournent vraiment les normes existent dans le rap : la musique de Kid Cudi et Earl Sweatshirt sensibles et réclusifs, aborde souvent les thèmes liés à la santé mentale. Ils sont suivis de près par le cynique Vince Staples et surtout l'élusif Jaden Smith… Un espoir peut-être que l'hyper-masculinité comme seule option soit abandonnée au profit d'une transparence émotionnelle qui en libèrerait plus d'un.


Rhoda Lolojaw est sur Twitter.