Photo fournie par l'artiste

À quoi ressemble la musique dans les rêves ?

Les rééditions des premières disques de l'Américaine Michele Mercure offrent l’occasion de se repencher sur les visions électroniques qui lui sont venues durant son sommeil.

par Colin Joyce; traduit par Florian Gilleron
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18 décembre 2018, 9:20am

Photo fournie par l'artiste

« OK, comment on fait de la musique électronique ? »

C'est la compositrice Michele Mercure qui pose cette question, assise devant un modeste home studio composé de boutons, de touches et de claviers en plastique, le tout recouvert de quelques éclaboussures de peinture. Puis il y a un soupir, un beat et une répétition d’arpèges de synthé, avant que la question ne se répète, ou du moins une variation de celle-ci. Au cours de « l’électronumentaire » de quatre minutes réalisé par sa partenaire Mary Haverstick et sorti début novembre, Michele Mercure ne répond jamais vraiment à sa question. De temps en temps, elle amorce un début de réponse, sans jamais vraiment finir. Elle dit des choses comme « Je peux vous dire que l’électricité passe à travers... tout », ou alors elle énumère certains des éléments de ses compositions : filtres, diodes, condensateurs, etc.

Mais alors qu’elle est assise sur cette chaise, habillée comme un membre de Kraftwerk un jour de relâche, l’inévitable question se répète en boucle et en boucle, transformant ce qui est de prime abord une interview en une étrange composition musicale à part entière. C’est à la fois ludique et un peu troublant, un peu comme la musique que Michele Mercure a produite au cours de ses dernières décennies en tant que compositrice. Aussi opaque qu’il puisse être sous cette forme d’interview, le message général de la vidéo est clair. L’expliquer lui enlèverait une partie de sa magie : la meilleure façon de le comprendre est de le vivre, tout simplement.

Quelques semaines avant la sortie de cette vidéo, Michele Mercure était assise dans le hall d’entrée des bureaux de VICE à Brooklyn pour repenser à la musique étrange et solitaire qu’elle a commencé à faire au début des années 1980, et qui a récemment refait surface grâce à deux rééditions chez RVNG Intl. et leur sous-label Freedom to Spend. L’an passé, cette dernière a réédité Eye Chant, une collection de chansons hallucinatoires et de fragments électroniques sortie à l’origine en 1986, et qui est lentement devenue légendaire parmi les collectionneurs pour le logique spectrale de son écriture. Si vous voulez obtenir une copie originale aujourd’hui, il vous en coûtera probablement quelques centaines de dollars. Il y a quelques semaines, RVNG a également sorti Beside Herself, une compilation qui pioche dans quatre cassettes qu’elle avait sorties à l’époque, comprenant des mélodies de synthés fantomatiques, des collages de bandes sons originellement destinées au théâtre, ainsi que d’autres curiosités. Cette musique est mystifiante, même pour Michele Mercure : « Ça a été vraiment intéressant de l’écouter et d’essayer de comprendre comment j’ai fait ça », dit-elle.

C’est en partie dû au temps qui s’est écoulé et à sa façon de travailler qui a changé. Dorénavant, elle a tendance à travailler avec des ordinateurs et à faire ses arrangements avec des logiciels. Mais à l’époque où elle a produit la musique de Beside Herself, celle-ci était forcément analogique et lo-fi (enregistrée à la maison, où elle avait le temps d’expérimenter, de couper et de coller des boucles de bandes, de travailler les techniques étranges qui nourrissaient ses productions).

Il existe aussi une raison un peu plus étrange qui explique pourquoi elle pourrait être obsédée par l’origine de cette musique. Les rêves apparaissent fréquemment dans les titres de ses œuvres (un morceau sur Beside Herself s’appelle littéralement « Dreamplay 2 », ainsi que quelques chansons sur un autre album qui s’intitule Dreams Without Dreamers) parce que ses idées musicales lui venaient souvent pendant son sommeil. Des mélodies, des textures et des structures se manifestaient alors qu’elle était dans des états liminaux, puis elle se réveillait et construisait ces morceaux pendant qu’ils étaient encore frais dans sa tête. D’une certaine manière, on peut imaginer que c’est pour cela qu’elle pose des questions comme celle qui la travaille dans son « électronumentaire ». D’où vient cette musique ? Comment est-elle faite ? On peut en énumérer les éléments ou en expliquer les fréquences et la physique, mais il y a quelque chose qui reste difficile à capturer avec des mots, une sorte d’étincelle impossible à saisir.

C’est donc exactement ce que nous avons essayé de faire en sirotant des tasses de café pendant presque une heure : découvrir ce qui anime précisément les fantastiques compositions de Michele Mercure.

Michele Mercure
Photo credit unknown / Courtesy of the artist

Noisey : Parle-moi de l’importance des rêves dans ta musique, j’ai remarqué que cela revient souvent.
Michele Mercure : Quand j’ai sorti Dreamplay, je rêvais beaucoup de musique (pour je ne sais quelle raison ; il faudrait voir du côté de ma psyché). Il m’arrivait de me réveiller et de me souvenir d’assez de choses pour aller à mon studio et y enregistrer des idées, des mélodies, des sentiments et des idées de rythmes.

Est-ce que tu jouais de la musique dans ces rêves ?
C’était autre chose, je ne jouais pas la musique, je l’entendais juste. C’était comme si la musique était tout bonnement en moi. Je pensais constamment à la musique et quand tu penses beaucoup à quelque chose, ça affecte tes rêves, et c’est probablement ce qui s’est passé. Parfois, il m’arrive de rêver et d’en garder un souvenir très précis. J’adore quand ça arrive. Pendant la période de ma vie où je rêvais énormément de musique, j’avais l’impression de plus m’amuser dans mes rêves que dans la vie réelle. J’ai toujours accordé beaucoup d’importance aux rêves et à leur signification. Si j’en ai un troublant, qu’est-ce que ça veut dire ? Il doit être probablement lié à ce qui est en train de se passer dans ma vie.

Quel a été le début de ton voyage musical ?
Je suis née à Springfield, dans le Massachusetts. Ma mère est morte quand j’étais petite et j’ai été élevée principalement par ma grand-mère. Mon père était là, mais il travaillait beaucoup. J’étais une enfant créative, et j’étais devenue l’une de ces typiques adolescentes névrosées qui passaient beaucoup de temps à jouer de la guitare. J’étais complètement autonome et c’est peut-être la raison pour laquelle je me dis que j’étais névrosée à l’époque. Personne dans ma famille ne me comprenait.

Est-ce que tu faisais partie d’une communauté musicale quand tu étais petite ?
J’avais des amis qui jouaient aussi de la guitare, mais non, pas à ce moment-là. C’était juste le genre de truc qui se passait uniquement dans ma chambre. Puis je suis sortie avec quelqu’un, j’ai déménagé à Harrisburg, en Pennsylvanie, et je me suis alors vraiment impliquée dans la communauté artistique de la ville. Si Harrisburg est la capitale de la Pennsylvanie, elle n’en a en revanche pas du tout l’air. À l’époque, on ne trouvait que des agents de la fonction publique dans le centre-ville. Et à chaque fois qu’ils rentraient chez eux, la ville se retrouvait à l’abandon.

Il n’y avait rien là-bas. Mais j’y ai trouvé malgré tout une petite communauté de personnes. J’ai découvert comment on pouvait faire de l’art avec des sons, ce qui m’a vraiment intrigué. J’ai commencé avec des magnétophones à cassettes et une bobine. Je faisais des boucles et je les mettais ensemble pour créer des environnements sonores. Après un certain temps, les membres d’une compagnie de théâtre m’ont dit qu’ils travaillaient sur une performance expérimentale d’ En attendant Godot, et qu’ils voulaient que je m’occupe de la conception sonore et de la musique du projet. J’ai direct dit oui et c’est devenu mon premier projet. Mon esprit créatif s’en est retrouvé changé à jamais.

Quelle était ta compréhension de l’art sonore à ce moment-là ?
J’ai passé environ six mois aux Pays-Bas. Ça a été vraiment instructif mais important également parce que j’écoutais Radio Free Europe et que j’entendais plein de musique que je n’aurais jamais entendue aux États-Unis. Des artistes qui prennent des risques vraiment intéressants. Il y avait un magasin de disques où j’avais l’habitude d’aller. La première semaine où je m’y suis rendue, je suis allé les voir et je leur ai dit : « Bon, je suis nouvelle ici. J’aimerais que vous me conseilliez de la musique que vous pensez que je n’aimerai peut-être pas, mais qui s’inscrirait dans cette veine. Surprenez-moi en fait. » Je voulais être bousculée. J’ai découvert le travail de Conrad Schnitzler puis de Kate Bush dans un style radicalement opposé. Ils m’ont tous les deux inspirée de différentes manières. C’était une autre étape de mon voyage.

Qu’est-ce qui a fait que tu étais prête à être bousculée ?
Quand une personne est créative, elle aspire à de nouvelles idées et à de nouvelles choses qui l’inspirent. J’étais à une époque très inspirante dans un endroit très inspirant et je voulais explorer cela. Je travaillais sur des boucles de guitare [mais je faisais] beaucoup d’expériences. Je voyais ce que je faisais plutôt comme de la peinture sonore. Même si je travaillais avec de l’audio, je faisais des œuvres d’art, pas forcément de la musique.

Michele Mercure

Vu que tu étais concentrée sur le bidouillage de morceaux dans ton coin et que tu vivais dans cet endroit qui avait une scène locale mais qui n’était pas New York ou Los Angeles, n’as-tu pas l’impression que ta musique a pris une certaine dimension solitaire ?
Je ne suis plus aussi timide qu’avant, mais à l’époque, j’étais plutôt timide. Ça ne me dérangeait pas d’être dans une petite ville, de faire ce que j’avais à faire et de sortir mes créations depuis là-bas. Mon travail a toujours été un peu solitaire et sombre. Peut-être que grandir en tant qu’enfant unique y a joué d’une certaine façon.

Évidemment, Beside Herself est une compilation, mais te souviens-tu de tout ce à quoi tu pensais à l’époque, et de qui était à l’origine de ce travail ? Est-ce que tu travaillais même comme ça déjà ?
Je suis certaine qu’il y avait des thèmes spécifiques. Il y a un morceau sur Eye Chant qui s’appelle « 100 % Bridal Illusion » (100 % illusion nuptiale) et le nom vient d’une sorte de robe de mariée que j’avais trouvé vraiment bizarre. C’est tellement complexe. À l’époque, j’étais en train de vivre la fin d’une relation et je suis sûre que cela a eu son importance dans cette chanson en particulier.

Il y a toutes sortes de choses qui me touchent. Les histoires me touchent. Les choses que j’entends aux infos. En ce moment, je suis en train de finaliser un album concept qui porte sur un espion de la guerre froide. Il sera très sombre.

Qu’est-ce que les dernières décennies t’ont apporté ? Tu as de toute évidence produit pas mal de contenu pendant toutes ces années.
J’ai touché à tout. Je n’ai jamais vraiment eu de plan. L’idée était plutôt de continuer à faire de l’art, continuer à créer. Quand on fait des films à petit budget, on se retrouve à porter plusieurs casquettes. En mode : « Oh, eh bien je peux faire ça aussi. » Et je me suis aussi rendu compte que j’aimais la plupart de ces casquettes. J’adore le montage de dialogues. Il arrive de me perdre pendant des heures dans la conception sonore de films. Tout cela est très créatif pour moi et me rend heureuse.

C’est une question d’ouverture d’esprit.
Absolument, c’est ça qui te rend heureux. C’est une compétence de vie essentielle.

Cet article a d'abord été publié sur Noisey US.

Colin Joyce est sur Twitter.