Peter Hook : « Mon unique problème dans la vie, c'est New Order »

À l'occasion de la sortie en France de son livre « Substance », le plus célèbre bassiste de Manchester est venu laver son linge sale avec nous.

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oct. 13 2017, 8:15am

Au lendemain de cette rencontre avec Peter Hook, un communiqué tombe, laconique comme une mouette attrapée par une marée noire : New Order a enfin trouvé un accord avec son ancien bassiste sur les royalties concernant le catalogue et l'utilisation du nom. Depuis 2007, Peter Hook avait lâché le groupe, mais un désaccord financier subsistait sur fond de vieilles rancœurs. New Order tirait un peu la tronche de voir son barbu bassiste exploiter son catalogue et celui de Joy Division avec son groupe appelé The Light tandis que Hook trouvait, lui, un peu chiches les dédommagements reçus de ses anciens collègues, Hook estimant avoir perdu 3,5 millions de dollars en royalties depuis 2011. Ça chauffait entre les anciens.

On peut donc légitimement se demander si Hooky aurait été aussi venimeux à l'égard de ses ex-partenaires en général et de Barney Sumner en particulier si notre entretien avait eu lieu le lendemain. À l'en croire, sûrement, car son pavé de 700 pages, Substance : New Order vu de l'intérieur se focalise sur sa vie au sein du groupe et sa lente désintégration, à mesure que Barney prend le pouvoir et que l'environnement du groupe vire au fiasco, de l'Haçienda, mythique club de Manchester dont ils étaient propriétaires, au label Factory de Tony Wilson, qui finira par faire faillite, en passant par leur manager, Rob Gretton, qui perdra les pédales avant de casser sa pipe (à crack) prématurément. On a d'autant plus envie de croire Hook qu'il ne se fait pas de cadeau non plus, reconnaissant avoir été un « jeune con arrogant », et ne cachant rien de ses excès – filles, alcool, drogues - à tel point qu'on se croirait plutôt dans une bio des Who ou de Led Zep que dans celle des anciens Joy Division.

Nouvel épisode d'une série chronologique commencée avec Unknown Pleasures : Joy Division vu de l'intérieur et L'Haçienda : la meilleure façon de couler un club, Substance ne lui vaudra pas le prix Goncourt mais reste un régal, truffé d'anecdotes aussi drôles qu'étonnantes, de révélations sur les dessous de la new-wave et le l'amateurisme de l'époque. Suite des déboires du lad de Salford au pays du showbiz, des égos et des guignols. Et fin d'une des plus belles querelles du post-punk ? On se calme : le linge sale que la famille a lavé sous nos yeux n'est pas tout-à-fait sec.

New Order en 1989. De gauche à droite : Barney Sumner, Gillian Gilbert, Peter Hook et Stephen Morris.

Noisey : Dans Substance, tu racontes New Order pendant plus de 700 pages, penses-tu qu'il reste encore des questions à te poser ?
Peter Hook : Ha ha ! Je ne suis pas sûr qu'il reste des questions mais plutôt des réponses en suspens. Si ta question porte sur l'autocensure, oui, il y en a forcément eu.

Ton livre regorge d'anecdotes, de souvenirs précis sur ta vie intime et celles d'autres personnes connues... Où est donc la censure ?
Le truc, c'est que certaines des histoires les plus fantastiques impliquent des amis dans leurs moments les moins glorieux. La plupart du temps, j'ai donc demandé l'autorisation aux personnes concernées. J'ai également changé quelques noms.

Et pour les morts, tu fais comment ?
C'était effectivement intéressant de voir ce que je pouvais raconter sur Tony Wilson et Rob Gretton. Rob était quelqu'un de vrai et il avait une attitude sans doute plus rock'n'roll que la nôtre. Pas mal de mes managers lui ressemblent mais lui était vraiment sauvage, alors que nous étions très calmes. Et quand il est devenu calme, c'est là qu'étrangement, nous sommes devenus sauvages. Il n'avait que deux ans de plus que nous et quand il est devenu manager de Joy Division, il n'avait que 21 ans. Je n'avais jamais percuté avant d'avoir écrit le livre - je me suis dit, putain, c'était un gosse qui nous manageait ! Et il le faisait bien.

Ça a dû être plus compliqué pour ton livre sur Joy Division où révéler des trucs sur Ian pouvait s'avérer plus compliqué.
Le truc avec Ian et que j'avais besoin de raconter, c'est que c'était quelqu'un de très normal et très généreux, ce qui est assez inhabituel dans la musique. Aurait-il changé à force de vivre dans ce milieu ? Je ne sais pas. Mais c'était une personne avec qui il était très agréable de travailler - c'est rare, a fortiori pour un chanteur, parce que ce n'est pas la place la plus simple.

Tout est donc vrai dans ce que tu racontes ?
Ce n'est définitivement pas de la fiction - parfois je le souhaiterais, mon Dieu. Pour moi, la chose la plus importante au monde est de dire la vérité et de bien le faire. On ne peut pas faire autrement. La plupart des gens ont adoré. Des amis me disaient que je racontais ces histoires depuis des années gratuitement et qu'il était temps d'être payé pour ça. Par ailleurs, certaines anecdotes sont carrément au-delà de la réalité. C'était dingue. Comme la bagarre au début du livre, celle lors de la première de Pretty In Pink. C'est quelque chose qu'on faisait tout le temps. Mais maintenant que tout ça est loin, je me dis que j'aurais dû plus en profiter sur le moment !

Comment fais-tu pour te souvenir d'autant de détails et de précisions ?
J'ai beaucoup travaillé. Ce que je voulais avant tout, c'est un équilibre entre les faits et la « belle vie », montrer que ce n'était pas seulement des fêtes et des drogues, mais aussi énormément de travail, de combats, de doutes… C'est pour ça qu'il était important de faire cette liste détaillée des concerts, ces encadrés sur l'équipement, et de les séparer afin que les gens uniquement intéressés par le récit puissent passer à la suite. Mais à mes yeux, les deux sont importants.

Justement, ces « moments geeks » font la différence avec pas mal de biographies musicales.
Tu sais, c'est un maître, le producteur Martin Hannett, qui nous a appris à nous servir du studio. C'est un boulot incroyablement difficile. Pour « Blue Monday », ça a été une gigantesque prise de tête technique pour arriver à ce truc qui lui a permis de durer 30 ou 40 ans. C'était cool de le raconter car ce n'était pas juste faire un disque. Ça a été un process super long et complexe. Et Bernard est aussi un maître pour ça. Steve est très bon aussi. À ma grande surprise, Bernard n'a rien mentionné de tout ça dans son livre, aucun élément technique alors que c'est un songwriter fantastique. J'ai d'ailleurs remarqué que c'est le cas aussi dans pas mal de biographies rock, comme celle de Bruce Springsteen que je lis en ce moment. Alors que moi, en tant que songwriter, la technique me fascine. J'aimerais tout savoir des autres. C'est pour ça que j'ai voulu en dévoiler un peu.

Ton livre m'a donné l'impression que New Order n'a jamais été un vrai groupe, que tu étais isolé dès le début.
Oui, ça a toujours été comme ça. Avec Bernard, on s'est ressoudés sur Get Ready et c'était super, mais c'était parce que Steve et Gillian avaient pris du recul. Ils avaient quasiment quitté le groupe et il ne restait que nous deux. C'était donc agréable car ça nous ramenait à nos débuts. Mais bon, comme je le dis dans le bouquin, avoir un couple dans un groupe est une très mauvaise idée. C'est un peu comme dans tous les boulots. J'aime à penser que le groupe est une histoire d'accomplissement envers et contre tout - même si, au final, ce qui détruisait New Order, c'était principalement New Order ! Nous n'accordions pas d'interviews, nous étions râleurs, on jouait 20 minutes avant d'envoyer péter le public… C'est comme si on essayait de détruire le groupe.

Ce que je voulais dire, c'est que ta place semble avoir nécessité un combat de plus en plus difficile au fil des albums.
Oui, oui, je ne peux pas dire le contraire.

C'est un paradoxe car ton jeu de basse est aussi un marqueur de New Order.
Et c'est peut-être pour ça que les autres ne l'aimaient pas.

Ça ne collait pas à ce qu'ils voulaient ?
Je ne sais pas. Peut-être que c'est juste une question de goût. Ou alors ils avaient peur que je leur vole la vedette. Pour moi, les meilleurs morceaux de New Order, c'était quand la basse venait en contrepoint du chant. Cet équilibre lui donnait aussi de la profondeur. Tu peux la réécouter indéfiniment car il n'y a pas de point focal, c'était la force du groupe. Quand les boites à rythmes ont été inventées, les gens disaient que c'était pour que le chanteur n'ait plus à parler au batteur. D'ailleurs, lors des interviews de New Order, les journalistes ont pour consigne de ne poser aucune question sur mon livre.

Sais-tu si le groupe l'a lu ?
Pour Bernard, j'en doute, car il doit manquer de concentration. Mais j'imagine que Steve et Gillian l'ont probablement lu. J'ai lu le livre de Bernard et j'ai été frappé par son inconsistance et les erreurs qui y figurent. Comme l'a dit la critique de Rolling Stone, il est ridicule et très, très mal écrit.

Les chanteurs pouvaient donc ne plus parler au batteur, ni au bassiste, finalement.
Oui, tout est devenu possible. Mais ce n'est pas mon idée du groupe. Pour moi, la chose la plus importante, c'est le groupe. Pour Bernard, et je dis ça sans même critiquer, la chose la plus importante, c'est la chanson. Et il n'en avait rien à faire de qui il fallait écraser pour finir la chanson. Il était comme ça, alors que moi, je ne pensais qu'au groupe.

Tu n'es pas tendre avec toi sur toutes les erreurs que tu as commises.
Il n'y avait aucune raison de ne pas être honnête. Il fallait tout raconter tel que ça s'était passé, sachant que je n'avais pas une image sage et lisse. J'étais stupide, arrogant, maladroit, j'ai commis beaucoup d'erreurs et je l'ai compris. J'en regrette certaines mais ne changerais rien car je ne serais pas la personne que je suis aujourd'hui. Je suis heureux. Mon unique problème dans la vie, c'est celui que j'ai depuis le 19 mai 1980, c'est New Order ! Toujours à devoir me battre, discuter... Il y a encore dix minutes, j'étais au téléphone avec les autres. C'est fou, cette dispute qu'on a avec Bernard depuis 2007 dure toujours. Dix ans. Le temps que tu passes là-dessus est perdu à jamais. L'argent, tu peux le récupérer. Pas le temps. Sans parler des mauvaises vibrations...

Que s'est-il passé entre vous ?
Le problème a commencé quand ils ont décidé de faire New Order sans moi. Ça ne me dérangeait pas. « Si vous ne voulez plus jouer avec moi, je ne vais pas vous obliger. » Vu que je n'ai pas été désiré pendant vingt ans, ça n'allait pas changer maintenant. Mais j'ai trouvé dégueulasse tout ce qu'ils ont fait pour garder le nom. J'ai donc lancé une procédure qui court toujours. Très ennuyeux, très compliqué, alors qu'ils auraient pu me le dire simplement et ça aurait été réglé. À la place, tu as ces dix ans à se trainer dans la boue, à se battre… Les groupes sont bons pour ça... Regarde le Clash, l'un de mes groupes favoris : ils ont viré Mick Jones ! Ils étaient fous ! Dr Feelgood ? Ils ont viré Wilko Johnson, celui qui écrivait les chansons ! What the fuck, c'est fou…

Un groupe, c'est un équilibre impossible à tenir sur le temps ?
L'alchimie géniale qui te fait accoucher d'une belle musique est la même que celle qui va détruire ta relation avec les autres. C'est incontrôlable, car la musique qui en sort est fantastique si tu prends des groupes comme The Who, Led Zep, Deep Purple, Black Sabbath… Mais quand tu dois passer autant de temps ensemble, parfois dans un petit van, aucun ne peut y survivre, c'est un truc qui finit par te rendre dingue. Même quand tu aimes quelqu'un, c'est compliqué de s'embarquer pendant des mois ensemble.

L'exception, ce sont peut-être les groupes dirigés par un dictateur, comme The Fall.
Oui, ou Bruce Springsteen. Mais bon, Mark E. Smith, je le connais, c'est un putain de fou, je l'adore. Je raconte une histoire sur lui dans le livre. Chaque fois qu'on se voit il en rigole. « Ah tu es un beau salaud ! »

Ton livre raconte le groupe de l'intérieur mais ne cherche pas à prendre de la hauteur, par exemple en resituant les choses dans le contexte et l'époque. Je pense par exemple à la compétition qui s'était instaurée entre The Cure et vous.
Oui c'est vrai, The Cure a un peu volé New Order à cette époque, on était sur les mêmes schémas, des titres comme « The Walk » ou « In Between Days » ont ce son de basse qui était une vraie marque déposée, mais Robert Smith était un grand songwriter derrière un personnage difficile, un vrai chanteur. Je ne l'ai rencontré qu'une fois, quand il jouait avec Siouxsie and the Banshees. C'était en studio, je connais très bien Siouxsie, je suis allé dire bonjour à Robert mais il est resté là sans répondre. Il n'a pas dit un mot. C'est un type étrange.

Ceci dit, tous les groupes sont dans la compétition, une compétition dingue. C'est ce qui m'a surpris quand je suis devenu DJ, car je pensais que ce serait aussi la compétition mais pas du tout. Les DJ sont plutôt amicaux, ouverts, et font gaffe aux autres. Là où les groupes ont tendance à se refermer et à ne s'occuper que d'eux.

Pour revenir à ta question, la plupart du temps, tu n'as rien à voir avec les autres groupes. Finalement, c'était rare de les rencontrer. Il n'y a qu'en festival et encore, il y en avait moins qu'aujourd'hui. Tu en as qui arrivent, jouent et repartent sans que tu les croises. Tiens la semaine dernière, je jouais et le chanteur de Kasabian est venu, m'a salué et s'est barré. Tu ne rencontres jamais vraiment les autres.

C'est bien aussi de comprendre de l'intérieur comment s'est opérée la rupture sonore provoquée par l'album Power, Corruption & Lies.
Movement était clairement plus proche de la musique de Joy Division. Toute la nouvelle technologie a débarqué en 1981 / 1982. Bernard et Steve s'y sont jetés de façon merveilleuse et en ont tiré le meilleur. Si tu le réécoutes bien, tu n'entendras rien de mieux, même aujourd'hui. C'est un peu comme si ces machines étaient à leur meilleur, très rapidement, et en sont restées là. Tout sonne comme ça aujourd'hui. Un truc que j'ai remarqué, c'est la façon intelligente dont Bernard gérait les claviers. Il utilisait les sons radicaux des nouveaux synthétiseurs et leur opposait des mélodies très orchestrales.

Heureusement que vous ne preniez pas encore de drogues vu l'impact négatif que tu décris par la suite sur votre créativité.
Je n'ai jamais, jamais, jamais été créatif en prenant des drogues. Même si Barney va raconter que ça a pu l'inspirer, je n'en ai jamais pris pour bosser. Car quand tu te réveilles… Je l'ai par exemple fait avec Primal Scream. On a joué, on trouvait ça génial, et le matin quand on réécoutait, c'était horrible.

D'ailleurs, quand vous êtes allés à Ibiza, vous avez pris des drogues mais pas travaillé.
Non, la seule chose qu'on a ramenée d'Ibiza, c'est la musique de « Fine Time », rien d'autre.

Et le sens de la club culture, le Summer of Love, l'acid-house…
Oui mais ça c'est parce qu'on ne supportait plus d'être ensemble ! On allait tous en club et une fois en club, on ne se voyait plus. C'est triste au final. Mais les aventures qu'on a vécues à Ibiza étaient incroyables, oh mon Dieu ! Quelle chance d'être embarqué dans un truc pareil. Quand je vois tous les films d'aujourd'hui sur le Summer of Love, ça me replonge dedans, c'était fantastique. Putain je ne peux pas croire que j'ai vécu ça. Une époque incroyable, incroyable, quelle chance nous avons eue ! Etre là-bas en pleine explosion de l'acid-house et de l'ecstasy, c'est tellement New Order. Je lisais le magazine Sound on Sound et il y avait un article sur un studio d'Ibiza. Ça m'a donné envie d'y retourner, de changer un peu de Londres.

Quel regard global portes-tu sur l'aventure New Order, Factory, la Haçienda, tous ces désastres ?
Rob Gretton avait l'habitude de me dire : « U2 mourrait pour cet héritage ! » Je me disais : « Mmhh, tu crois ? » Mais je pense qu'il avait raison. L'aura, le mythe, la légende qui entourent l'Haçienda, sont éternels. Si le truc était de faire de l'argent et d'avoir de belles maisons un peu partout dans le monde, ça n'intéressait personne. Avec les millions d'un disque, on aurait pu avoir des énormes villas sur la Riviera, de gros yachts où on aurait été entourés de putes ukrainiennes. Mais c'est pas une histoire très intéressante. On a donc eu de la chance quelque part, on aimait tous nous battre, on s'est battus du jour où on a commencé. On a aussi fait tout ce qui était en notre pouvoir pour tout foutre en l'air.


Substance : New Order vu de l'intérieur est disponible aux éditions Le Mot et le Reste.

Peter Hook & The Light sera en concert le 28 octobre à Paris, au Trianon.

Pascal Bertin n'a pas de yacht, il est sur Twitter.