© Choke Industry, Studio Vova

Josman est un gars timide, qui baisse la tête en disant « merci »

« Tu sais, je vois mon album comme mon produit. Je suis obligé de penser en tant qu’auto-entrepreneur pour le vendre au mieux »

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sept. 13 2018, 12:21pm

© Choke Industry, Studio Vova

Josman est du genre pas forcément à l’aise à l’idée de se vendre auprès des médias, et visiblement un peu trouillard quand une guêpe tourne autour de lui. Durant près de quarante minutes, bien installé en terrasse du restaurant tenu par la mère d’Ichon, ça ne l’a pas empêché, les yeux brillants de malice, d’exposer son amertume, son goût de la défonce et de digresser, sans frein ni langue de bois. C’est (parfois) captivant à écouter et toujours très révélateur de la musique mise en place sur J.O.$, premier album où, pour paraphraser Booba, Josman « devient ce qu’il devait être » (même si je crois que quelqu'un d'autre l'a dit avant, aussi).

À savoir l’une des têtes d’affiche du rap français, et plus uniquement le MC hexagonal préféré de Neymar – ou une égérie de la marque Jordan, c’est selon. De mode, il n’est toute façon pas question dans cette interview, où, à l’image de ses lyrics, on a préféré aller à l’essentiel et évoquer ce qui compte vraiment : sa mélancolie, sa collaboration avec Eazy Dew, sa vision de l’entertainment et la réception de sa musique. Car oui, dans la tête de Josman, l’accueil du public compte de façon très intime.

Noisey : Ça va, pas trop stressé à l’idée de sortir ce premier album ?
Josman : Depuis quelques jours, ça va mieux. J’ai beaucoup stressé ces dernières semaines, mais là, je gère. Je ne peux plus rien y faire de toute façon.

Tu es de ceux qui réécoutent leur disque le jour de la sortie ?
Non, mais je suis de ceux qui l’écoutent chaque jour durant la semaine qui précède sa sortie [Rires].

C’est ton côté mégalo ? Ce qui expliquerait pourquoi on ne trouve aucun featuring sur J.O.$...
[Rires] Non, c’est simplement ma façon de vaincre une forme de stress et d’impatience, je pense. Quant aux featurings, ça va peut-être t’étonner, mais j’ai contacté quelques artistes pour ce disque à la base. Comme ça n’aboutissait à rien, j’ai fini par me dire que c’était peut-être pour le mieux, que les gens se feraient une véritable idée de moi-même, sans être influencés par la présence de tel ou tel artiste autour de moi. J.O.$, je le vois vraiment comme ma première carte de visite, et je ne voulais que les gens viennent à moi parce qu’un de leurs rappeurs préférés est sur mon album. Je veux qu’ils me découvrent pour ce que je suis, que je puisse les amener sur ce que je sais faire. Et je sais faire des morceaux seuls, alors pourquoi se prendre la tête ?

On peut savoir qui tu avais contacté ?
Alors ça, tu ne le sauras que le jour où ça sortira ! Si ça sort un jour…

© Manuel Gonzalez

De ton point de vue, qu’est-ce qui a changé sur J.O.$ par rapport à la mixtape 000$ , sortie l’année dernière ?
J’ai l’impression que le projet est plus qualitatif, et pas seulement du point de vue des textes. Eazy Dew et moi avons vraiment progressé, chacun dans nos domaines respectifs, et ça se ressent sur ce disque. En revanche, niveau contenu, on a gardé la même approche : J.O.$ reste très éclectique. Je suis quelqu’un qui a plein de facettes, donc je tenais à conserver la même démarche.

La collaboration avec Eazy Dew, justement, elle s’est passée comment sur J.O.$ ?
Comme d’habitude, en se laissant carte blanche. Il fait des prods, je les écoute et on décide de se lancer sur certaines d’entre elles. Ça fait longtemps que l’on se connaît, c’est donc très facile pour lui de me toucher, dans le sens où il connaît mes goûts, mes attentes et mon état d’esprit. Il sait où je veux aller et on a même les objectifs par rapport à nos carrières respectives. Bon, il n’a pas tout réalisé. Sur les seize morceaux, il y en a un produit par Stu, un gars de Montpellier, et deux réalisés par moi-même. Mais c’est vrai que c’est totalement un disque d’Eazy Dew et moi.

On peut parler d’un album de groupe alors ?
Pour celui-ci, ouais ! Il a été avec moi à la composition, à la production et il va m’accompagner sur la tournée qui arrive. C’est donc normal de voir J.O.$ comme un album de groupe, mais on ne forme pas un duo à part entière. On a chacun nos projets respectifs.

En collaborant systématiquement avec Eazy Dew, tu n’as pas peur de t’enfermer dans un type de sons ? Voire dans des habitudes de production ?
Honnêtement, je ne pense pas. On est tous les deux très ouverts d’esprit, dans la vie comme musicalement. On ne s’est jamais mis de barrière et ce disque le prouve : il n’y a pas deux titres qui se ressemblent. Il sait faire plein de choses, moi également : on y est donc allé à fond !

Travailler comme les ricains, à quinze sur un même morceau, ce n’est pas quelque chose qui te tente ?
Si, bien sûr ! On s’est simplement tapé un délire sur J.O.$, mais ça n’engage à rien pour la suite. On en est encore au début de nos carrières, on commence simplement à se faire un nom, on ne peut donc pas se permettre d’inviter tout le monde sur un même disque. D’autant que l’on ne connaît pas grand-monde dans ce milieu au final… Il faut donc que l’on continue à avancer et à peaufiner notre style, mais on n’est pas du tout fermé, ni enfermé.

J’ai l’impression que tu as encore besoin d’avancer avec ton propre crew, dans le sens où c’est une fois de plus Marius Gonzalez qui s’occupe des clips de J.O.$ .
Marius est également un ami d’enfance. On fait tout ensemble. Son premier clip, c’était également le mien. Avec le temps, on a donc appris à se connaître artistiquement, à développer quelques automatismes, ce qui nous aide à continuer de bosser ensemble, à aller vite.

Ça se passe comment entre vous ?
La plupart du temps, j’ai une idée en tête, une façon de retranscrire au mieux mon morceau visuellement. J’en parle avec Marius, il voit où je veux en venir et le reste se fait de lui-même : il s’occupe généralement de l’aspect visuel et moi de la direction artistique. C’est important pour moi d’être impliqué là-dedans, c’est une façon de contrôler mon image.

C’est vrai qu’on sent que tu n’aimes pas trop la promo. C’est lié à une méfiance des médias ou à de la timidité ?
Il y a un peu de tout. Par exemple, je ne suis pas vraiment à l’aise avec les vidéos promotionnelles, j’estime ne pas être assez marrant ou décalé pour ce genre de format. J’aime être dans mon coin et j’estime que la meilleure promo possible est de laisser la musique parler d’elle-même. Dans le vide, balancé il y a deux ans, m’a prouvé que ça pouvait fonctionner au bouche-à-oreille. Et ça me convient, je ne me vois pas forcément changer de méthode pour le moment, surtout si c’est pour ne pas me sentir à l’aise.

Tu dois une bonne partie de ta réputation à tes clips. Tu les vois comme un outil de communication ?
Ouais, carrément. Bon, je n’ai pas du tout conscience de l’engouement auquel tu fais allusion, mais si mes clips touchent les gens et les incitent à découvrir mon travail à travers mes vidéos, c’est qu’on fait du boulot.

On sent une forte mélancolie sur l’album. C’est si difficile d’être toi ? D’être un enfant des années 2000 ?
Ce n’est peut-être pas difficile, peut-être que j’accorde plus d’importance que d’autres à ces difficultés, peut-être que je suis plus sensible... Cette mélancolie est là, et j’ai besoin de l’exprimer.

Cette mélancolie, on la retrouve chez tout un tas d’autres rappeurs à l’heure actuelle. Tu l’expliques comment ?
Je pense que c’est lié à l’âge. Une fois passé le BAC, on entre dans le monde adulte et ça nous amène à nous poser plein de question sur nous, sur notre avenir, etc. On ressent la pression, que ce soit de nos parents ou de l’école. Moi, par exemple, depuis que j’ai 18 ans, je suis un peu livré à moi-même, dans une nouvelle ville avec une nouvelle vie. Forcément, ça engendre beaucoup de questions, mais je ne suis pas en train de me morfondre, ni de prétendre que je suis au bord du suicide. Mon but, c’est de kiffer la vie au maximum. Sur l’album, il peut donc y avoir de la mélancolie sur certains morceaux, mais on peut aussi trouver beaucoup de joie.

Tu penses que cette mélancolie, cette façon de raconter tes peines avec beaucoup de franchise, c’est ce qui te permet de créer un lien avec les auditeurs ?
Je pense que le lien se crée à partir de ce moment-là, mais je n’écris pas toutes ces sensations pour créer ce lien. J’écris simplement ce que je sens et ce que je ressens. Ce n’est pas moi qui vais vers les autres en leur montrant que je suis pareil qu’eux, c’est eux qui sont touchés par ce que j’écris. C’est là toute la différence.

Souvent, tes phrases ou tes punchlines sont relativement simples. Tu penses que la sonorité des mots prévaut parfois sur leur profondeur ?
J’essaye de parler à tout le monde, et tout le monde n‘a pas le même vocabulaire ou la même culture. Mon public étant assez éclectique, je tente de formuler un langage simple pour être compris de tous.

Quitte à tenir des propos qui peuvent parfois paraître un peu juvéniles ?
L’idée, c’est vraiment de se faire comprendre et de se faire entendre.

Et ça t’arrive d’écouter certains morceaux et de te prendre une claque du point de vue du texte ?
C‘est même comme ça que j’ai commencé à faire de la musique. Je me disais : « Ah, tiens, j’aimerais bien faire ça », « ah ouais, mais je sais le faire ça aussi » ou « je pense pouvoir faire mieux ». Aujourd’hui encore, ça m’arrive de prendre des claques. Alpha Wann, par exemple, c’est vraiment un de ceux qui m’impressionnent le plus grâce à sa technique. J’écoute de la musique depuis petit, je pense donc avoir essayé ou entendu tous les schémas de rimes et toutes les variations de flows possibles, mais Alpha me surprend souvent.

Au niveau des thèmes, l’album donne l’impression d’être découpé en deux parties : une première assez portée sur la weed et les filles, une deuxième plus proche d’un rap de lyriciste. C’était voulu ?
Ouais, mais je ne voulais pas que ce soit deux parties distinctes. Je voulais que ce soit progressif et montrer aux gens que j’ai plusieurs facettes. L’ordre, d’ailleurs, est hyper important : je ne me voyais pas faire l’inverse et passer pour un rappeur moralisateur avec des titres plus « sérieux » au début de l’album. Là, je voulais que les premiers morceaux servent à s’ambiancer, et permettent à ceux qui ont la même mélancolie que moi de sortir un peu la tête de l’eau et de s’amuser.

C’est important pour toi de rappeler que tu reste un vrai lyriciste, avec des 16-mesures et tout ce qui va avec ?
Je pense l’avoir déjà prouvé, mais beaucoup de personnes ne l’ont peut-être pas assez entendu. Au moins, là c’est clair, même si je l’ai davantage fait pour m’éclater et parler de sujets qui me touchent plutôt que de façon calculée.

Cette façon de varier les flows et les approches c’est une caractéristique que tu veux conserver ou tu te dis qu’il va falloir te stabiliser sur une seule forme de rap à un moment ?
Se contenter d’une facette, je pense, serait une erreur. Ça reviendrait à se limiter ou à se formater, ce que je ne veux absolument pas. Je sais faire pas mal de choses et j’aime tout faire, donc je ne vois pas trop pourquoi je devrais m’en priver. Sur J.O.$, je sais que n’importe qui peut y trouver son compte, même si on ne m’aime pas trop à la base. Moi-même, en tant qu’auditeur, je n’aime jamais un album dans son ensemble.

Il n’y a vraiment aucun album que tu aimes de bout en bout ?
Si j’aime cinq morceaux dans un album de quinze titres, je trouve que ça en fait déjà un très bon disque. Moi-même, je sais que personne n’aimera les seize morceaux de J.O.$ comme je les aime.

Dans ce cas, pourquoi ne pas faire des albums comme les derniers de Kanye West : des disques de sept morceaux et qui dépassent à peine les trente minutes ?
C’est intelligent de sa part, et c’est clair que ça correspond à une certaine évolution de la consommation musicale. Aujourd’hui, les morceaux se consomment très vite, les gens ont moins le temps d’écouter un album en entier et ne se posent plus forcément devant une platine pour le faire. On est dans l’ère de la musique fast-food, donc raccourcir le format d’un projet n’est pas une mauvaise idée. C’est ce qui a été compliqué pendant la conception de J.O.$. Comment faire un album cohérent du début à la fin alors que, personnellement, en tant qu’auditeur, ça ne m’arrive jamais de le faire ? J’ai donc pris le contrepied et essayé de produire un album généreux, très varié et sans temps mort. Je sais que mon public aime différent types de sons, donc je voulais leur faire plaisir également, rendre l’écoute du disque agréable sans être trop long.

© ahtlaqdmm

Tu sais à quoi il ressemble, ton public ?
Non, il est trop éclectique pour que je m’en rende compte… Ce qui est sûr, c’est que je vois des gens de tout âge et de tout horizons en concerts. J’essaye donc de satisfaire tout le monde.

Du coup, tu penses à la réception de ta musique quand tu écris ?
Pas durant l’écriture, mais au moment de la mise en forme. Tu sais, je vois mon album comme mon produit, donc je suis obligé de penser en tant qu’auto-entrepreneur pour le vendre au mieux. Et pour ça, je suis obligé de m’intéresser à ma clientèle potentielle, comprendre ce qu’elle aime et ce que j’ai envie de lui faire aimer.

Tu fais donc dans l’entertainment ? Ce que tu dis d’ailleurs dans « V&V ».
Pas totalement, dans le sens où je fais de la musique qui puisse plaire aux gens tout en gardant mes propres délires. Sur J.O.$, par exemple, il n’y a que deux morceaux que j’aime moins et que j’ai quand même gardé parce que je sais que ça devrait plaire.

Quels morceaux en particulier ?
« DLVrai » est cool, mais je le trouve plus léger que les autres… Pareil pour « Biz » : il est assez efficace, mais il correspond moins à ce que j’écoute au quotidien.

Tu as peur que certains morceaux vieillissent mal, en fait ?
Non parce que je fais toujours en sorte que ce ne soit pas possible. La musique est une sorte de science et toutes les musiques qui vieillissent sont celles qui n’ont pas été assez travaillées ou pensées. À l’inverse, toutes les musiques intemporelles nous ont touché par rapport au texte ou à la mélodie. Le texte et la mélodie, ce sont deux choses qui ne meurs jamais, il faut donc y accorder beaucoup de temps. Dans le vide, par exemple, a été pensé comme ça. Il a été publié il y a deux ans, mais ça reste encore aujourd’hui mon morceau le plus streamé et celui à travers lequel les gens me découvrent le plus.

C’est marrant, j’aurais dit que « Vanille » avait connu plus de succès…
Non, ni « Vanille », ni « Loto » n’ont pris le relai.

Et ça ne te fait pas peur qu’aucun de tes nouveaux ou futurs morceaux ne dépassent « Dans le vide » en termes de popularité ?
Tant que « Dans le vide » continue de monter et que les autres morceaux suivent le mouvement, ça me va. Si, dans dix ans, « Dans le vide » est à 100 millions de vues sur YouTube et les autres à 80 millions, crois-moi, je serai fier [Rires].

Et là, sur ce disque, il y a un titre que tu aimerais que les gens s’approprient ? Peut-être des morceaux comme « L’occasion » ou « Ce soir j’achèterai un flash », très « intimes » ?
« Ce soir, j’achèterai un flash », je n’aimerais pas que les gens se l’approprient parce qu’il est vraiment triste et mon but n’est pas qu’ils se noient dans l’alcool [Rires]. Par contre, un morceau d’amour comme « XS », j’aimerais bien. Si des gens peuvent déclarer leur flamme sur ce morceau, j’aurai tout gagner !

Et toi, t’es du genre à chanter des chansons d’amour à ta copine ?
Non, moi j’en écris et je leur fais écouter. C’est plus simple [Rires] !

Le premier album de Josman, J.O.$, sort le 14 septembre.

Maxime Delcourt est sur Noisey.

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