© Jacob Khrist

« Quand tout le monde dort », le docu qui m'a donné envie de retourner en free party

Il m'a rappelé qu'il existait une vie loin des clubs surfliqués et que les nuits clandestines formaient, l'air de rien, une poche de résistance à une politique de gentrification cynique et au néolibéralisme en Macronie.

|
oct. 11 2018, 9:47am

© Jacob Khrist

« Depuis que je vous connais, j’ai l’impression que quand je regarde Paname, en fait je peux aller partout. Qu’il n’y a aucun endroit inaccessible ». Nous sommes à la 17ème minute de Quand tout le monde dort ; le réalisateur, Jérôme Clément-Wilz, se confie à Ugo, membre du collectif Le Pas-Sage, alors que les deux, perchés sur un toit, contemplent Paris.

Pour ce documentaire sorti fin septembre (et désormais dispo en ligne), Jérôme Clément-Wilz a suivi pendant plusieurs mois cette bande de teufeurs qui milite pour une fête libre, gratuite et autonome. Armé de générateurs achetés sur Le Bon Coin, d’échelles et surtout d’un énorme culot, ce (jeune) crew fait feu de tout bois : des grottes cachées des banlieues pavillonnaires aux friches laissées à l’abandon, ils ont le don pour dénicher le bon spot, se ré-approprier les lieux et y installer leurs teufs en jouant au chat et à la souris avec la police.

© Corentin Fohlen

Réalisé avec soin et habillé d’une bande-son qui tue, le film rend un hommage rare et précieux aux free parties, car souvent difficiles à documenter. À une époque où la culture rave est plus marchandisée, aseptisée, macronisée que jamais – au point que même des start-up de VTC lancent leur propre ‘média’ pour célébrer la fête pour la fête, c’est à dire le vide absolu – les activistes du Pas-Sage proposent une alternative, une issue face à la nuit confisquée, et exercent leur droit à la ville sans attendre la permission.

« On est une putain de génération qui s’exprime. Et ce raz-de-marée qui se contient dans des caves cachées dans Paris, un jour il va se déverser dans les rues et ça va faire putain de mal », annonce Ugo, d'un ton qui se veut prophétique, à un des moments forts du film. Je ne sais pas si cette affirmation est vraie – j’ai même tendance à penser que non – mais par contre je suis sûr d’une chose, c’est que les free parties me manquent.

Amsterdam, paradis des free

J’ai découvert les free assez tard, au crépuscule de mes 23 ans, alors que je venais de m’installer à Amsterdam à l’automne 2013. J’avais déjà un CV de clubber, disons, correct, ayant fait quelques soirées en squat à Paris et surtout après avoir consciencieusement poncé tous les dancefloors de Berlin lorsque je m’y étais exilé près de deux ans plus tôt.

Mais à Amsterdam, c’était autre chose. Vêtu de mon onesie dragon, j'enfourchais mon vélo et je partais à la chasse à la free. À l’Ouest, des mini-teufs planquées entre deux silos, soundsystem coincé à l’arrière d’un van pour chevaux. Au Nord, sur l’autre rive, des sabbats illégaux dans les bois avec des tentes et des tapis, et plein de lumières dans les arbres. À l’Est, des raves dans des hangars réhabilités pour l’occasion, où des étudiants vendaient des ballons de gaz hilarant et des canettes à 2 euros. Au Sud, des soirées pédées clandestines organisées sous des ponts, remplies de twinks hollandais – je ne savais même pas que c’était possible.

© Jacob Khrist

La plupart du temps, l’arrivée des keufs signait la fin de la teuf. Parfois, on faisait une heure de vélo pour découvrir que les forces de l’ordre locales, vêtues de bleu et de jaune fluo, avaient débarqué avant nous. Mais ça faisait partie du jeu et ça valait toujours le coup. Dans une ville où, peut-être encore plus que partout ailleurs, la culture rave est en partie un bien de consommation à destination des touristes, les free parties étaient comme une forme de résistance face au néolibéralisme ambiant. Elles célébraient l’autogestion et la responsabilisation de tous, et tout y était permis.

Misère du clubbing parisien

Retour en France, retour en club. Ici, mon réseau free est quasiment inexistant. Et, après trois nouvelles années à Paris, je dois me rendre à l’évidence : le clubbing parisien est une misère. « On a tellement peu d'espaces à dispo que la moindre cave pourrie de 12m 2 avec un ghettoblaster se prend pour un club maintenant », me disait récemment une vétérane de la teuf saoulée. Et c’est cruellement vrai : Paris manque à ce point de place qu’un Quick de la Villette tente de s’y faire passer pour un club en vendant des pintes à 8 balles. Même nos nuits dites ‘alternatives’, à Montreuil ou Aubervilliers, restent bien chères et surfliquées. Tout semble fait pour que rien ne se passe et, bien qu’on n’ose pas trop se l’admettre, on s’y fait quand même un peu chier. Le moindre plan intéressant est rapidement trusté par les jeunes startupeurs hétéros, et même cachés sous le périph’ ils parviennent à nous retrouver.

© Corentin Fohlen

Le milieu queer, d’ailleurs, n’échappe pas totalement à la règle – aussi réconfortant soit-il... Certes, on fait les folles entre copines et c’est plus facile pour draguer, on connaît la moitié des gens de notre petite bulle protectrice mais soyons honnêtes : on ne réinvente pas grand-chose et, malgré les looks et les paillettes, rien ne sort réellement du cadre. Au bout de trois ans, rien à faire, toutes les soirées commencent à se ressembler.

Et c’est pour ça, sans doute, que Quand tout le monde dort m’a fait l’effet d’un électrochoc : alors que se rapproche la trentaine, l’âge où la raison voudrait que je songe à négocier un prêt pour acheter un 20m2, à planifier un mariage pour tous voire à discuter coparentalité avec des copines gouines lasses d’attendre la PMA, je ne rêve plus que d’une chose pour cette année qui arrive. C’est, avant d’être vraiment trop vieux, de retourner en free party, loin des clubs ultra-surveillés et de leur tas de règles absurdes, de leur personnel rigide, de leurs consos surtarifées et de leur subversion en carton.

Plutôt que de se mettre en marche, plutôt tourner en rond dans la nuit, et se dire que nos pas de danse peuvent aussi ne pas être mis au travail, ne pas rendre Paris plus attractive auprès des touristes, ne pas faire pas le jeu d’une politique de gentrification cynique et ne rien rapporter à personne.

Matthieu Foucher est sur Twitter.

Noisey est sur Facebook et Twitter.