De rappeur futuriste à coach de vie, le parcours spirituel de M. Sayyid

L'ancien MC d'Antipop Consortium nous a parlé de sa nouvelle vie à Belleville et nous a filé une vidéo extraite de son nouveau projet.

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sept. 28 2016, 12:57pm

Celui qu'on surnomme M. Sayyid, l'ancien MC d'Antipop Consortium, vit à Paris depuis quelques années. 20 ans après la formation de son groupe à New York, et 7 ans après leur dernier album sur Big Dada, Maurice Greene (ouais, c'est son vrai nom) travaille toujours à fond pour améliorer sa musique et s'apprête à sortir un troisième disque en solo, Error Tape 1. Tout roule pour lui, le rappeur le plus technique de l'année 2002 est désormais coach de vie (pour artistes) et j'en ai donc profité pour lui demander quelques conseils pour mieux organiser ma vie, à côté de questions plus traditionnelles sur son adaptation à la capitale, l'influence qu'Antipop a eu sur le rap français (certains allaient se faire dédicacer leurs CD's quand le groupe passait dans les clubs parisiens) et sur ce qu'il écoutait aujourd'hui.


Noisey : Quand je dis à mes potes que tu vis à Paris et que tu joues au basket au parc de Belleville, ils sont super surpris. Pour eux, M. Sayyid c'est New York, voire carrément Manhattan.
M. Sayyid : Ahah ouais, j'aime bien dire que j'ai « gagné » le droit de vivre à Paris parce que, wow, c'était clairement pas facile au début. 

Comment s'est passée ton installation ? Il paraît que tu bossais à l'usine...
Quand je suis arrivé à Paris il y a 3 ans, il me fallait un job. J'avais pas encore de clients pour le coaching alors j'ai pris le premier boulot venu. C'était à Bobigny, je devais faire des paquets pour une marque de fringues. Ce qui était frustrant c'était de pas pouvoir parler ni comprendre ce que disaient les autres là-bas. Tout le monde parlait trop vite. J'essayais de comprendre un peu plus chaque jour mais c'était vraiment pas facile. En vrai, c'était pas tellement le boulot qui me dérangeait, c'était plus ce problème de communication. Mais de toute façon, je ne serais jamais tombé dans le piège de sacrifier la musique pour payer mon loyer. Par contre, il y a une chose que j'ai apprise avec ce boulot : en France, quand c'est l'heure du déjeuner, TOUT S'ARRÊTE. Ahahah.

T'as totalement coupé les ponts avec New York ?
Jamais ! C'est chez moi là-bas, NYC c'est moi.

Est-ce que Belleville est un Brooklyn parisien comme aiment à le penser certains galiéristes amateurs de soupes tonkinoises ?
Ouais, il y a un peu de ça, mais surtout pour le côté gentrifié du quartier en fait.

Tu peux m'en dire plus sur tes activités de coaching, comment tu t'y prends pour aider les gens à aller mieux ?
Je fais une liste avec mes clients des trucs qu'ils voudraient améliorer et ensuite je leur fais faire des exercices de méditation et de « self talk », pour les aider dans leur processus de création.

J'ai l'impression que le paradoxe de certains coachs c'est qu'ils sont, à l'image des clowns tristes, pas si au top que ça au fond...
Non, pas du tout, c'est pas mon cas. Pour être franc, je coache surtout des artistes. C'est vrai que j'ai eu des moments difficiles et sombres dans ma vie, j'ai eu du mal à m'organiser. C'était compliqué entre les histoires de cœur, les boulots, la musique, et tout ça, dans une ville où tout va super vite. Quand j'ai commencé à reprendre le contrôle sur mon corps et sur mon esprit, les choses se sont vraiment améliorées. Parfois, il faut simplement aider une personne à synchroniser son corps et son esprit pour qu'elle retrouve plus de clarté. Tout ça aide à avoir un regard neuf sur la vie et à être plus connecté avec sa créativité.

Avec Antipop, vous avez eu un certain succès en France et influencé pas mal de groupe. Tu as connecté avec des musiciens d'ici ?
Bien sûr que je me suis connecté avec des artistes d'ici, d'abord avec mon boulot de coach et puis surtout en travaillant au studio. Tous les artistes sont pareils ; on essaye tous de résoudre le grand puzzle de la vie à travers notre travail. C'est un honneur de pouvoir continuer à faire ça et d'être bien entouré.

Comment ta musique a évolué depuis Antipop ?
Hmm, bonne question. Je pense que ma vie a pris une meilleur direction, du coup je pense que c'est la même chose avec la musique. J'ai été capable de mieux cristalliser mon énergie, avec moins de doutes et plus de clarté. Quand je suis arrivé à Paris je n'étais pas content de ce que je faisais en tant qu'artiste solo. Je savais que je devais m'améliorer. Je n'avais personne sur qui m'appuyer, personne qui puisse comprendre exactement ce que je rappais au studio à cause de la langue. J'ai dû me concentrer sur mes points forts et ne pas lâcher. Alors j'ai fait les choses plus simplement, d'abord la track (le lit), ensuite les mots (le rêve), en chantant ou en rappant.

On va te revoir sur scène bientôt ? Tu as une sortie de prévu?
Yes ! Error Tape 1 va sortir dans quelques semaines. Et en voilà un extrait, le clip de « Beams from Infinity and LA Raiders », que vous pouvez découvrir ici.

Tu as déjà réussi à créer un style de musique, tu te sens chaud pour en inventer un autre ?
Mec, j'ai toujours essayé d'être le plus inventif possible, mais c'est la musique qui a toujours le dernier mot. Je suis obsédé par l'idée de créer une nouvelle sorte de musique, je sais que c'est possible. Un nouveau style de rap, n'importe quoi de nouveau, n'importe quoi qui fasse que quelqu'un se dise « oh putain qu'est-ce que c'est que ce truc qui défonce » ahah ! 

Tu sembles toujours en pleine « quête spirituelle ». Ton pseudo, M. Sayyid, ça a un lien avec ta période soufie ?
Ouais, bien sûr. J'ai conscience d'être un esprit ayant une expérience humaine. J'aime remercier profondément le créateur pour toutes ces lois de la nature qui maintiennent tout en place. La lumière du soleil, le temps, l'air et la gravité...

Tu médites beaucoup aussi...
Oui, mais tu sais, c'est plutôt simple. Je veux m'améliorer, je veux évoluer dans mon domaine et dans ma vie, et la méditation me fait revenir à la respiration, au silence. Juste s'assoir et éteindre les conflits intérieurs. Ca m'aide à ne pas me torturer et ça me protège des désillusions. Les artistes peuvent vite tomber dans ces pièges-là. Quand je médite, je m'apaise et je retrouve le bon équilibre.

C'est le fait d'aller chercher le fond des choses qui booste ta créativité ?
Non c'est plus une question de se mettre dans les bonnes conditions. C'est une façon d'envisager les choses. Le processus spirituel c'est juste comme quand tu te réveilles et que tu prends ta douche. Sauf que là ça se passe à l'intérieur. Tu restes frais et tu peux affronter les obstacles de la vie.

Le passé c'est le passé, mais pour revenir un peu sur les années Antipop Consortium, selon toi, qu'est ce qui a fait que vous étiez à l'avant garde du hip-hop ?
Bonne question. APC c'était une culture. Dans cette culture, le but était d'explorer à travers la musique et l'exploration débouche souvent sur des choses qu'on ne peut pas prévoir. C'est pour ça qu'on était considéré comme l'avant-garde.

Tu es toujours en lien avec les autres membres ?
Je parle régulièrement avec HP (High Priest). C'est mon homie. Beans, Blaize et moi, on a quelques différends, mais s'il leur arrivait quoi que ce soit, je serai le premier à les aider.

Avec Antipop, vous étiez signé sur Warp, le mythique label d'Aphex Twin. Aujourd'hui, il y a des labels dont tu suis les sorties avec intérêt ?
Je dig beaucoup, j'écoute tout ! J'ai plein de potes qui écoutent des styles très différents, alors je découvre plein de choses. En ce moment, je suis à fond dans le nouvel album de James Blake. Et bien sûr, Run the Jewels, Pusha T, Doom, Subtrkr... Trop d'artistes à nommer.

Vous avez créé une niche dans le monde du hip-hop. En France, beaucoup d'artistes vous adoraient. Comment as-tu vécu le fait que tous ces gens-là s'inspirent de votre musique ?Hey, c'est un honneur, mais je ne considère rien comme acquis. Pour moi, on est des artistes avant tout, alors l'endroit d'où tu viens est secondaire. J'aime vraiment Para One, j'aime bien ce qu'il a fait jusqu'à présent, surtout maintenant que je comprends mieux comment ça marche ici à Paris. Je suis devenu un grand fan de Serge Gainsbourg, évidemment. Brodinski, ça tue, et bien sûr la French Touch. Les groupes du début des années 80 comme Deux, « Game and Performance », Daft Punk, forcément. Bonnie Banane, Walter Mecca... Des trucs cool. 

Vous aviez un délire futuriste dans vos lyrics et un tropisme extra-terrestre. Tu crois qu'on mangera bientôt des pizzas de l'espace avec des mecs de Kepler 186 F ou Proxima B ?
Bien sûr ! Ahah ! Tout ce qui est lié au futur ou à l'espace nous renvoie toujours vers l'inconnu, l'invisible  qu'on ne pourra jamais atteindre, que ce soit des concepts, des objets ou des émotions.

(Photo - Sébastien P. Cros)