I'm In The Band : Chloé Labaye de Beat Mark

Nouveau volet de notre rubrique consacrée à la place des femmes dans l'industrie musicale. Cette fois-ci, nous sommes allés passer un moment avec la batteuse de Beat Mark pour parler technique, misogynie et sororité.

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mai 15 2017, 8:02pm

En 1987, Pamela des Barres publiait I'm With The Band , un livre où elle racontait sa vie de groupie. En 2016, c'est la journaliste Sylvia Patterson qui sortait I'm Not With The Band , qui retraçait son parcours dans le paysage musical anglais. Et si les meufs étaient enfin « in the band » ? Qu'est-ce que ça fait d'être une femme musicienne ? Et qu'est-ce que ça fait de jouer avec des personnes qui sentent fort le Brut de Fabergé ? Chaque mois, un portrait d'une musicienne entourée de dudes, qui n'est pas « avec » le groupe, mais « dedans », comme les grands.

Je crois avoir toujours eu le souvenir de Chloé Labaye en arrière-plan des nombreux concerts que j'ai fait ou auxquels j'ai assisté. D'une date à Bordeaux où mon premier groupe avait été booké avec Cheveu par le génial disquaire Martial Jesus de Total Heaven, aux concerts de la Cantine de Belleville, sans oublier le fait qu'elle a même joué avec mon ancienne guitariste Mariette dans Watersark, Chloé a toujours été dans mon champ de vision. Pourtant, comme j'étais un peu connasse, je n'ai jamais osé lui parler. Nous n'étions en effet pas nombreuses sur le terrain des musiciennes parisiennes trainant au fond des caves du XXème arrondissement, et on va pas se mentir, je jalousais pas mal sa capacité à jouer avec plusieurs groupes - qui plus est en tant que batteuse, un rôle qui n'est jamais facile à tenir.

Au détour d'un festival l'année dernière, nous avons néanmoins enfin brisé la glace, et forte de ma récente démission du poste des reines des puputes, j'ai enfin osé lui parler. Grand bien m'en a fait. Chloé a en effet plein de choses à dire sur le monde de la musique, celui du garage, sur les meufs et sur le fait que c'est dur de se foutre devant plein de gens et de taper fort sur des futs.

Noisey : Comment as-tu commencé la batterie ?
Chloé Labaye : J'ai commencé tard, vers 23-24 ans. À Bordeaux, j'habitais avec un copain qui était batteur et qui avait fait une école de jazz. Bordeaux étant une petite ville, tout le monde faisait de la musique sauf moi, je n'en avais pas fait plus petite et j'étais assez intimidée par le fait de toucher un instrument sans avoir jamais appris à m'en servir. La première fois, j'ai donc tenté sur une batterie d'enfant. Il y avait aussi une cave pas loin de chez des potes où ils organisaient des concerts et où certains groupes répétaient. Il y avait une batterie, et un jour mon coloc m'a dit « vas-y, je te montre deux trois trucs ». C'est ainsi que ça a commencé. J'ai été suffisamment bien entourée pour que des amis qui eux jouaient super bien, choisissent de monter un groupe pourri de reprises un été avec moi. Une amie américaine qui jouait du folk est aussi venue vivre à Bordeaux, je l'accompagnais avec des « poum tchack ». J'ai fini par me débrouiller toute seule et à jouer avec des gens qui soit tolérait mon piètre jeu, soit qui n'étaient eux-mêmes pas hyper forts et avec qui l'alchimie était bonne.

Quels étaient tes goûts musicaux ?
À Bordeaux, je n'avais pas forcément conscience des étiquettes musicales, même si on me considérait à l'époque sans que je le sache comme une « popeuse ». Les popeux, les garageux, ça n'existait pas pour moi avant que je me confronte au monde parisien. Après les Magnetix existaient déjà, je savais qu'ils étaient plutôt des garageux de St Mich', je les croisais à des concerts mais ce n'était pas le genre de musique qui me parlait le plus. Après il y a une base commune quand on a écouté de la musique des années 60 et 70, tout le monde a plus ou moins avec la même base musicale je trouve.

La scène bordelaise est plutôt blindée de meufs : tu l'expliques comment ?
Je vais être chauvine, mais c'est une super ville pour la musique. A Bordeaux, je n'ai jamais ressenti un défaut de considération vis-à-vis des filles de la part des organisateurs, des disquaires ou parmi les groupes qui se montaient. En revanche, dans le groupe de gens que je fréquentais plus jeune, il y avait une sous-représentation féminine parmi les musiciens et je pense que ça a été vécu par certaines filles comme pesant. En plus d'être nombreux, c'était des mecs qui faisaient de la musique depuis des années, qui bidouillaient dans leur chambre depuis qu'ils avaient 12 ans. Quelques meufs avaient pourtant intégré une certaine forme de misogynie : elles n'allaient pas jouer avec des filles, et d'autant moins avec celles qui débutaient. Elles se dirigeaient vers ces garçons qui étaient de grosses tueries et qui maitrisaient leurs instruments. Ça a changé au fur et à mesure que ces mêmes jeunes femmes ont eu une conscience féministe qui s'est forgée.

Il y a des femmes qui t'ont donné envie de faire de la batterie ?
Oui, bien sûr, même si ce ne sont pas elles qui m'ont poussé derrière des fûts de batterie. Il y a eu des modèles, j'ai beaucoup écouté ESG, j'étais fan du Velvet avec Nico, de Laetitia Sadier, je suis une énorme fan de Stereolab, de Sonic Youth et de Kim Gordon. J'ai surtout grandi avec ça. Ensuite il y a eu Sleater Kinney, mais je n'ai pas complètement embrassé le mouvement riot grrl à la base, même si je reste ultra admirative de Janet Weiss.

Tu as commencé à jouer avec des groupes estampillés « garage » à quel moment ? Quand j'ai joué avec Yussuf Jerusalem, qui était rattaché à cette scène parce que Benjamin, le leader du groupe, était dans Jack of Heart et les Creteens. Avant, je jouais dans un groupe pseudo pop, pseudo punk, un peu dans la mouvance des TV Personalities.

Comment tu t'es retrouvée à Paris ?
J'ai tout simplement été mutée. J'avais rencontré Benji avant et quand je suis arrivée ici, on a commencé à trainer ensemble. Je me suis retrouvée à jouer avec lui dans la cave de sa mère, même s'il savait que je n'étais pas une excellente batteuse. Et c'est en jouant avec Yussuf que j'ai fait d'énormes progrès, même si mon jeu est toujours approximatif, intuitif et manque de technicité.

Tu es à l'aise avec ça ?
Ça dépend avec qui je me retrouve pour jouer. J'ai joué avec des gens qui étaient suffisamment punks pour ne pas trouver cela rédhibitoire. Certaines personnes ont considéré faire de la musique avec moi et se sont rendus compte que je ne pouvais pas tout jouer, ou que je n'avais pas un jeu qui leur convenait mais personne ne s'est offusqué, les choses ne se sont juste pas faites.

Qu'est ce qui t'a poussé à te lancer ?
Pendant longtemps, avant d'envisager de pouvoir toucher un instrument de musique, j'étais assez embarrassée, presque honteuse, je n'osais pas m'y coller, tout simplement. C'est en écoutant les disques de K Records, les Beat Happening et tous ces groupes qui fonctionnent sur quelques accords, parfois même désaccordés, que je me suis dit que c'était possible.

La batterie c'est très technique non ?
Oui, ça peut être très technique, mais si on a un bon sens du rythme, on peut s'en sortir. On ne peut néanmoins pas faire n'importe quoi. Je ne peux pas faire autre chose que du rock par exemple. J'écoute des choses excessivement variées, du musicien hors pair aux groupes volontairement cagneux. Mais de là à être capable moi-même de jouer tout et n'importe quoi, c'est une autre paire de manches.

Tu as joué avec Yussuf Jerusalem, Crash Normal..
À la fin de Yussuf Jerusalem, j'ai commencé à jouer avec Beat Mark, et à un moment Jerôme de Crash Normal m'a réquisitionné pour une performance au Palais de Tokyo. On s'est découvert des affinités, on se croisait depuis des années. À cette époque ça n'avançait pas vite sur Beat Mark et ça s'engueulait pas mal, et comme je voulais jouer, j'ai sauté sur l'occasion. Jusqu'à ce que finalement, Crash Normal se termine sans trop que je comprenne pourquoi, que ça s'essouffle. J'ai fait les derniers kilomètres avec eux.

Comment expliques tu que tu aies une « relation longue durée » avec Beat Mark et que tu papillonnes avec les autres ?
Les gens de Beat Mark sont des amis de très longue date, des gens importants pour moi. Je connais Julien depuis plus de dix ans, Jerôme depuis vingt. J'ai rencontré Karin et Sylvain dans ce projet et on a une vraie relation amicale, avec ses hauts et ses bas. Gaëtan est aussi un super pote depuis longtemps. J'explique mon départ de Yussuf parce que 1/ Benjamin m'a virée, et 2/ le groupe a souffert d'une tournée aux États-Unis qui a été à la fois démente et cauchemardesque, pour des raisons nulles qui n'ont pas forcément relevé de nous trois, d'ailleurs. Ce n'est pas grave. Avec Benjamin, nous ne sommes plus amis, mais ce n'est pas non plus un sujet épineux.

Est-ce que tu considères le milieu du garage comme misogyne ?
Je l'ai toujours perçu comme un truc bas du front, type « on ne lit pas des livres et on regarde la télé », un truc qui valorisait l'anti-intellectualisme, la cuite et une certaine forme d'état primitif dans tous les sens du terme et ça m'a toujours pas mal gonflé. Lors de mes premiers concerts avec Yussuf, on a du me crier « à poil » un paquet de fois. J'ai des anecdotes de mecs qui se sont comportés comme des chiens : je me suis pris des « tu joues bien pour une fille » alors que je sais pertinemment que je n'étais pas une bonne batteuse, ça jouait donc sur plusieurs niveaux, infernal. Mais je pense que c'est plus une question de personnes que de milieu.

Et du côté de Beat Mark ?
Pas du tout. Je pense que Jerôme et Julien sont les hommes les moins misogynes que je connaisse. J'essaie de m'entourer au maximum de gens doux et que je trouve intelligents, et du coup, j'ai l'impression qu'il y a de moins en moins de personnes misogynes autour de moi.

Mais le public, la technique, tu n'as jamais eu d'emmerdes ?
Quand je jouais avec Mariette et Taïssa dans Watersark, qui était donc un « groupe de filles », j'ai été hyper surprise qu'on nous fasse jouer qu'avec des filles. On n'a pas joué longtemps ensemble, mais surtout avec des groupes de meufs. Et je trouvais ça bizarre. Ce n'est pas parce qu'on est des meufs, qu'on fait de la musique de meufs, destinées à des meufs. En réfléchissant néanmoins, je me suis dit que les situations dans lesquelles on s'est retrouvées relevaient peut-être de ce parti pris féministe qui consiste à s'isoler pendant un moment pour ne pas se fader la gente masculine et ses percées sexistes ou l'homophobie. Je l'ai compris a posteriori, mais j'ai trouvé à l'époque qu'il y avait un manque de désir de mixité de la part des organisateurs qui naturellement se retrouvaient à programmer tel ou tel « groupe de filles ensemble » pour la même affiche.

Toi qui a vécu toutes les configurations possibles, groupe de mecs, groupe de mecs et meufs, et groupes de meufs, est-ce que tu sens une différence de traitement ?
Non, je n'ai pas l'impression. Comme j'ai toujours été avec des filles qui maitrisaient leurs instruments ou qui adoptaient un profil suffisamment ingénieux pour ne pas se retrouver en interaction avec les techniciens relous, je n'ai pas trop assisté à des spectacles ultra irritants. En revanche, en tant que fille qui s'est pointée dans des salles pour faire une balance, j'ai parfois peut-être ressenti une forme de condescendance ou de mépris. En même temps, j'ai parfois aussi ressenti davantage de tolérance du type je n'ai pas ma clé de batterie, alors « on va l'aider la petite ». Un traitement semi-bienveillant semi-condescendant qui ne m'aurait pas été réservé si j'étais de la gente masculine.

Dans l'esprit commun, la batterie, c'est quand même un instrument plutôt « viril ».
Il y a de plus en plus de batteuses dans les groupes de rock. J'ai néanmoins toujours l'impression que les gens qui viennent me parler à la fin des concerts n'en reviennent pas qu'il y ait une fille derrière la batterie, et qu'ils trouvent ça super. On est là, au fond, on transpire, on tape comme une mule sur des fûts, et on n'apparaît pas forcément sur notre meilleur profil. Le côté où il faut frapper, ça paraît étrange à certaines personnes visiblement. Mais je pense qu'il peut y avoir un jeu féminin, comme chez ESG ou chez Sheila E, la batteuse incroyable de Prince...

Et tu le définirais comment ?
Je ne sais pas, je ne pourrais pas te dire. Un feeling ? Sans se placer du côté de la technicité, il y aurait peut-être chez la batteuse une capacité à être moins bavarde, à ne pas vouloir en foutre partout, ne pas être dans la démonstration ou le tour de force.

Tu te sens féministe ?

Oui. Quand j'ai commencé à faire de la musique, je faisais aussi des études d'anglais. J'étais plutôt branchée littérature et cinéma mais les women studies, appelées dorénavant gender studies, n'étaient jamais loin. J'étais amenée à y réfléchir progressivement par ce biais. Je n'ai pas éprouvé le besoin de formuler certaines choses en rapport avec le féminisme et je me sentais pas féministe jeune parce que je ne savais pas exactement ce que c'était. J'ai grandi en étant ce qu'on appelle un garçon manqué, -terme horrible- et j'ai appris que je pouvais adopter les codes de la féminité très tard, quand j'ai commencé la batterie d'ailleurs, à la vingtaine bien tassée. J'avais grandi dans un schéma familial étrange avec un père à la fois très ouvert qui ramenait ses potes gay à manger à la maison et qui nous a toujours dit à ma sœur et à moi qu'il nous avait « élevé comme des garçons » mais qui était aussi empêtré dans des schémas misogynes avec papa au travail et maman à la maison qui fait la cuisine quand il n'en fout pas une, etc. Je ne me suis pas interrogée tout de suite sur la domination masculine et la non-égalité des sexes.

J'étais moi-même assez misogyne plus jeune, j'étais dans l'intériorité et la difficulté de communication avec l'autre, surtout avec les filles. Elles étaient pour moi plus agressives ou chiantes à gérer à cause de leurs manipulations, leurs mensonges, les histoires... J'avais une relation moins directe avec les filles de mon âge, alors que j'étais « bro » avec les garçons : je jouais aux billes, je faisais du foot. J'ai eu le sentiment assez tôt que les filles avaient intériorisé que pour s'en sortir il fallait se tirer dans les pattes, c'est un cercle vicieux et j'ai toujours eu du mal avec ça. Plus tard je me suis formulée que c'était peut-être parce que j'étais une fille justement que ces « bros » étaient sympas, qu'il y avait peut-être un rapport de séduction dont je ne m'étais pas aperçue et dont je bénéficiais néanmoins.

Toujours est-il que je me suis emparée du sujet au fur et à mesure. En parlant à des filles qui avaient réflechi à ces questions, grâce à leurs études, aux groupes qu'elles écoutaient ou grâce à la vie qu'elles menaient. Maintenant, je me sens féministe à 100 %, bien plus qu'à 20 ans, même si le cheminement est très long. Comment ne pas l'être ? Il y a des discours de filles qui refusent de se dire féministes parce que c'est associé à de vieux modèles, dans lesquels la femme s'insurgeait contre l'homme, qu'il fallait retourner le rapport de domination, alors qu'il s'agit juste d'égalité. À existences et valeurs égales, traitement égal.

Est-ce que tu penses qu'il y a un rapport de séduction qui se joue quand tu es sur scène ?
C'est quelque chose qui ne m'intéresse pas du tout. Ça m'a toujours convenu d'être derrière, tout ce que je vois ce sont les fesses de mes camarades et j'en suis ravie [ Rires]. Ça sied bien à ma personnalité, plutôt discrète. J'ai été d'une grande timidité, voire pétrie de phobies sociales plus jeune, alors si on peut me coller derrière un truc c'est très bien. Grâce au boulot, à la batterie, à la vie, aux potes j'arrive à sortir de ces problématiques. Si je dois être un peu plus dans la lumière, ça m'angoisse moins qu'avant. Séduire, ça n'est pas quelque chose auquel je tiens, et pourtant, comme quelqu'un qui n'a pas confiance en soi, je remets du rouge avant de monter sur scène par exemple. J'ai conscience d'être sur scène, même si je malmène mon aspect physique.

Mais je pense que c'est pareil pour tout le monde. Tout le monde se soucie de son apparence quand on sait qu'on va être scrutée par 300 personnes. Pour revenir à cette histoire de batterie, évidemment je suis derrière, évidemment je ne ressemble à rien. Mais il y a des gens qui trouvent ça magnifique une meuf derrière des futs, qui vont venir te voir. La dernière fois, lors d'une tournée, il y a des mecs qui sont venus me demander des autographes. Comme me l'a fait remarquer Julien ce soir-là, et Julien n'est pas misogyne, les mecs trouvent qu'une meuf derrière une batterie c'est très érotisant. On pourrait jouer du kazoo qu'il y aurait une forme de désir qui naitrait dans le public.

Tu es prof à côté : c'est une volonté de garder deux professions de front ?
Je pense que je n'ai pas les moyens techniques dans mon jeu de batterie pour en faire un travail à part entière. J'ai en plus tout plaqué pour partir en tournée et ça a été un fiasco total, donc je me suis dit une fois, pas deux. Et puis finalement, j'y trouve une forme d'équilibre. Pas tous les jours. C'est quand même très crevant. C'est difficile de faire de la musique en ayant un boulot, on n'est pas disponibles pour les tournées, les dates, pour aller suffisamment vite. Mais je n'ai pas d'ambitions démesurées : je souhaite juste jouer avec mes amis, faire de bons disques et des concerts cools.

Ce sont tes seules ambitions ?
C'est vrai que j'en ai par contre plein le dos de faire des premières parties de premières parties, si ça pouvait prendre un peu plus d'épaisseur et ramasser des dates qui nous feraient plus plaisir, j'en serais bien aise. Mais ça tient aussi que dans le groupe, à part Julien, personne n'est musicien à temps plein. Du coup, il y a, je pense, un manque de prise au sérieux des « professionnels ». Est-ce que j'aurais aimé faire plus de musique ? Oui. Avec Beat Mark ? Oui. Avec d'autres personnes ? Je me suis rendue compte que c'était trop compliqué.

Pourquoi ?
C'est une relation de couple multipliée par le nombre de membres. Surtout quand vous êtes amis depuis longtemps. Émotionnellement, c'est difficile. J'ai essayé d'avoir plusieurs projets, mais je ne peux pas. Je n'ai pas assez de temps ni de disponibilité mentale pour cela.

Le milieu de la musique est-il plus misogyne que celui de l'éducation nationale ? L'éducation a toujours été un domaine plus exploité par le féminin pour de nombreuses raisons. Est-ce pour le coté maternant ? Est-ce qu'ayant intériorisé les rôles que l'on nous a assigné sen tant que femmes on s'est naturellement dirigées vers l'éducation ? Ce n'est pas pour ses raisons que je me suis retrouvée à faire la prof, mais voilà. La musique est plus masculine, même si elle l'est moins qu'avant. Peut-être parce que j'habite à Paris, qu'il y a des gens plus éclairés, plein de scènes, plein de filles, donc ça me paraît moins prégnant. Mais il y a 20 ans, clairement.

Tu penses qu'on a besoin d'une certaine forme de sororité, de soutien ?
Cette question de sororité, je la trouve de plus en plus importante. Je n'ai jamais ressenti le besoin de jouer avec des filles, mais je me suis rendue compte qu'être qu'avec des mecs pouvaient poser de nombreux problèmes d'incompréhension. Néanmoins, il ne faut pas que la sororité soit mise en avant au point vienne mettre une couche de vernis sur toutes les différences qui peuvent exister entre les filles, qu'elles soient de caractère, de personnes, d'idées… Il faut en avoir conscience. Il nous a été inculqué que la femme était capable de se tirer dans les pattes et pouvait en tirer des avantages, il est temps de dépasser cela, mais je ne suis pas sure que la sororité doit être le maitre mot pour gérer les relations et passer outre les divergences qui peuvent exister entre les gens.

Tu parlais précédemment d'intériorisation : est-ce que tu ne penses pas que la meuf a intériorisé son illégitimité ? Genre on n'entendra jamais une meuf dire « je suis une excellente musicienne » ?
Taïssa est par exemple une très bonne ingénieure du son [ elle travaille notamment avec Flavien Berger], et je ne l'ai jamais entendue dire qu'elle se sentait inférieure à un mec. Après, je sais que c'est normal que la question d'illégitimité me traverse, je suis autodidacte et j'ai conscience de mes limites, mais je ne pense pas que ce soit liée à ma condition de femme dans un milieu d'hommes. En revanche, que les femmes aient intériorisé le faire de l'ouvrir moins, oui. Et c'est bien pourri.

Tu ne t'es jamais vue avec un autre instrument ?
Comme je le disais, je ne pensais pas faire de la musique un jour. Alors un autre instrument… Mais c'était plus lié à mon caractère de meuf terrorisée par tout. Peut-être que le problème d'estime de soi que je peux rencontrer vient de ma condition de femme, je n'y ai jamais réfléchi. Mais de là à l'affirmer franchement, je ne sais pas. Est-ce que les petits garçons sont plus encouragés à faire de la musique que les petites filles ? Moi on m'a mis à la danse classique petite, pas à l'école de musique. Est-ce que les femmes font plus profil bas dans la musique que les hommes, je n'ai pas l'impression. Il y a plus une capacité chez les mecs à la ramener un peu plus.

Est-ce que tu as l'impression que ça t'a apporté de chouettes choses de faire de la musique ? Ou que tu es peut-être devenue une connasse ?
Non, ce n'est pas ça. Le fait que j'arrive à me saisir d'un instrument et que j'arrive à me sentir capable d'intégrer un groupe, me faire suffisamment confiance ou faire confiance à la personne qui me fait confiance, c'est essentiel et ça fait partie d'un cheminement que j'ai mené dans la musique, dans le boulot et dans la vie. La musique était comme une thérapie de moi avec moi-même. Ça a consisté à arriver à me mettre un coup de pied aux fesses et cesser de me retrancher sur moi-même et de ne vivre qu'avec mes petits livres et mes petits disques, et me confronter au fait de faire des trucs avec des gens, de pouvoir s'exposer un peu, mais juste un peu, à la batterie quoi.

Au boulot ça s'est passé de manière un peu identique, j'étais pionne pendant mes études, et le fait de devoir pousser des gueulantes, de tenir des gamins, il s'est produit une forme de repossession de moi-même. Je peux être moi en m'imposant à l'autre sans flipper. La batterie, et le fait d'avoir un boulot avec des adolescents. Ca a participé au même élan, tenir dans une activité que je vais être amenée à maitriser de mieux en mieux. Est-ce que ça m'a rendu plus conasse ? pas forcément. Plus souple ? pas forcément. Pour moi, la batterie me donne une forme d'assurance, du bonheur, tout en semant le doute constamment. C'est une balance très compliquée à tenir, mais ça vaut le coup.

Est-ce que tu t'es fixée des objectifs ?
Je commence à assumer le fait de faire des chœurs, de chanter au sein de Beat Mark. Je l'ai fait pendant la tournée quand Karin a du s'absenter. Pour la première date on ne m'a pas entendue, j'étais mortifiée, et puis on m'a encouragée, dit que c'était bien, que je n'étais pas nulle, ça s'est bien passé. Déjà, arriver à imposer ma patte grâce au chant, c'est quelque chose qui me fait beaucoup moins peur et que je pourrais être prête à assumer davantage.

Quel regard poses-tu sur les femmes musiciennes ?
J'ai tendance à ne pas du tout juger, et être dans une forme de tolérance excessive, tout en étant cash et direct, râler beaucoup, et manquer de tact. Je vais toujours être dans une forme de tolérance pour les gens qui se produisent sur scène. Après, quelqu'un qui se la pète alors qu'il est nul, homme ou femme, je trouve ça insupportable. Ce qui m'agace le plus, ce sont les meufs qui sont dans l'outrance, que ce soit le discours féministe réduit à des caricatures ou le discours féminin, émotionnel, lyrique et sentimentaliste, ou même la séduction à toutes les sauces. Ces meufs là qui minaudent, qui jouent avec l'ultra féminin, me hérissent vraiment.

Comment faire pour qu'il y ait encore plus de meufs dans la musique ?
J'ai lu dans la presse que les filles à l'école commençaient déjà à se dévaloriser à 5 ou 6 ans. Je pense qu'il faut leur donner les moyens de s'identifier à des modèles qui leur parlent, de l'encourager la petite fille à prendre confiance en elle, d'aller vers les choses qui l'intéressent, mais qu'elle ne va pas oser tenter à cause de son manque de confiance en elle. La dernière fois, j'étais avec mon mec à San Sebastian, et il y avait deux petits garçons et deux petites filles qui bavassaient. Un petit garçon a demandé à un moment « mais entre les groupes de filles et les groupes de garçons, qui va gagner » ? Et la mère a répondu « bah ce sont les garçons », comme si ça coulait de source. Ce sont des réflexes comme ça, l'ego du garçon est plus souvent boosté que l'ego des petites filles. Il faut panser ce deséquilibre.

Est ce qu'il y a un truc que je n'ai pas dit ?
Je vais râler, donc. Ce qui m'a toujours fatiguée dans la musique, c'est cette tendance chez certains à considérer les filles comme des groupies, qu'elles fassent de la musique ou qu'elles gravitent autour. Tout ce qui a trait à la sexualité des femmes dans la musique est assez pénible à entendre. On pourrait aussi évoquer l'idée selon laquelle plus il y a de filles dans un van, plus c'est la merde. C'est très chiant que la chose se vérifie. Justement j'ai eu l'occasion de voir que cet esprit de sororité n'était pas systématique chez les filles en question, et ça m'a toujours saoulée de me dire « si il y avait pas eu de filles, ça se serait mieux passé ». J'aimerai bien qu'on puisse sortir de ce discours et de ces schémas pour de vrai. Que les femmes puissent également se tenir un peu à distance de ce sacro-saint rapport de séduction, soit qu'on le leur impose avec grossièreté et de façon déplacée, soit qu'elles ne soient pas fichues de fonctionner autrement, ça nous ferait de l'air.


Marine ND est sur Noisey

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