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En Russie, on ne rigole pas avec le terme « underground »

Notre envoyé spécial à Moscou nous a sélectionné 10 groupes que la jeunesse écoute en 2014.

Andrey Ols


Une célèbre compilation sortie en 1986 avec les groupes Alisa, Kino, Aquarium et Stannye Igry.

En Russie, il est tout à fait banal de recevoir une éducation musicale. Pour ma part, j’ai étudié le piano et la batterie dès mon plus jeune âge. Mais chaque truc que j’écoutais avant le collège provenait de la collection de mes parents. Surtout de mon père. C’étaient des choses assez classiques de cette période – les Beatles, du rock 70’s et un peu de hard rock russe. En revanche, dès qu’il y avait une fête, on ressortait cette cassette intitulée « Manhattan Discoteque 84 », bourrée de disco italien. Près de notre école, il y avait un énorme marché noir dans lequel on passait des heures à découvrir des tonnes de musique du monde entier. Les premiers gros noms de notre adolescence ont été Metallica et Nirvana. Tout le monde écoutait ces deux groupes et aussi du rock russe comme Kino, Alisa et GrOb. À la médiathèque de l’école on trouvait pas mal de choses, de la « techno », The Prodigy, Chemical Brothers, la bande-son du film Romper Stomper, Aerosmith, Guns N’Roses et toujours ces disques « balades » de Metallica. Puis j’ai découvert The Exploited – j’ai aussitôt adoré, je connaissais les morceaux par cœur. Au même moment, je commençais à m’intéresser à plein d’autres styles différents, la oi!, le ska, le punk, le hardcore et la musique industrielle.

Après le lycée, je me suis mis à écouter de la musique plus « facile », de la britpop, de la shoegaze et tout ce genre de trucs, on suivait ce qui se faisait dans les années 90, et la nuit, on écoutait de la house music, de la musique « rave ». Un peu plus tard je me suis plongé plus profondément dans la musique électronique et ce qu’on appelle aujourd’hui - l’indietronica. Malgré ça, j’aime toujours la musique à guitares, peut-être même plus. Ces dernières années, je n’ai pas trouvé grand chose d’excitant dans la musique électronique moderne, j’ai fait beaucoup de voyages dans le temps, dans les années 50, 60, 70 et 80, maintenant je fouille dans l’expérimental des années 70/80 et ses différents revivals (post-punk, new wave), je m’intéresse aussi à toute la musique lo-fi moderne, le garage ou le noise-rock, et aux scènes expérimentales.


Un documentaire de la BBC sur le rock russe en 1985

L’âge d’or de la musique russe a clairement été les années 80.

Il y avait des tas de groupes underground et de gens qui écoutaient et soutenaient la musique. Les pouvoirs politiques commençaient à perdre leur emprise sur la population et la liberté pointait le bout de son nez. Les premiers enthousiastes se sont mis à organiser des concerts et des festivals. Tout ceux qui avaient du temps libre mettaient la main à la pâte. Dans chaque arrière-cour des gens jouaient de la guitare, dans chaque école tu trouvais un synthé et les disques du groupe local étaient dispos à la médiathèque du coin.

Les années 90 ont représenté une nouvelle ère pour l’expérimentation. Elles ont bénéficié de tout ce que les années 80 avaient déjà apporté. La liberté et le chaos. Il n’y avait pas d’argent alors les gens se tournaient là où il était : le crime organisé. C’est aussi la décennie de MTV. La division entre pop et musique alternative s’est énormément creusée dans les années 90, au même moment où l’électronique gagnait du terrain. C’était dur d’acheter des disques intéressants à cette époque. Puis la situation c'est calmée dans les années 2000, la nouvelle musique provenait essentiellement des clubs et d’Internet qui émergeait. La plupart des gens en avaient marre de la musique électronique et se sont mis à creuser du côté de la world music, débouchant sur des mélanges et des revivals toujours plus étranges.


GrOb

Aujourd’hui, une nouvelle scène indépendante en Russie est quasiment impossible. Tous les réseaux sont extrêmement cloisonnés et difficiles d’accès. Pas de studios, pas de disquaires, aucune compétition entre les clubs et aucune manifestation d’une culture à part entière. Pourtant la musique est toujours là – à la maison, avec les potes, les gens essaient de faire des choses. Malheureusement, la reconnaissance provient toujours de l’étranger. Et j’espère que tout ça évoluera un jour.

Parmi les 700 groupes russes que j’ai écouté (quand je vous disais que les gens tentaient des choses !), j’en ai gardé 10. Ces groupes ont su s’écarter de l’éducation classique à la russe et se sont inspirés d’autres formes musicales, à leur façon. Ils sont courageux, talentueux et originaux. Je vous épargnerai toutes ces histoires sur la musique russe qui ne seraient pas très intéressantes pour vous. Évidemment, comme dans tous les autres pays, nous subissons encore des copies des pires créations anglo-saxonnes, mais nous avons aussi eu des compositeurs de génie comme Alexeï Rybnikov. On passe facilement d’un extrême à l’autre ici. Bref, voici ma sélection juste en-dessous.
AWOTT
Asian Women On The Telephone est un groupe art-punk de Moscou dans le plus pur style Dada, ça peut faire penser à Throbbing Gristle dans l'esthétique, moins dans le son - leur musique est mutante, post-apocalyptique, avec plein de pédales d'effets et de vocaux manipulés dans tous les sens. Nevermind J. Pollock, here's the AWoTT !


GOSPODA HOROSHIE
Leur nom signifie braves types has-been, ils font du noise-rock et habitent à Moscou.


FANNY KAPLAN
Localisé entre Moscou et Omsk, ce trio ne s'associe à aucun style de musique précis. On pourrait les qualifier de post-riotgrrrl-punk.


SRUB
Srub viennt de Novossibirsk en Sibérie et joue une sorte de witch-punk (post-punk + folk), influencé par la musique slave et les traditions ancestrales russes.


TVOROJNOE OZERO
Projet néo-romantique et lo-fi de Krasnoïarsk, en Sibérie - c'est tout ce qu'on sait de lui.


POLSKA RADIO ONE
Groupe psyché de Iekaterinbourg, dans l'Oural. Leur musique est un condensé de rock britannique des années 60, de guitares fuzz et de krautrock. Ce sont un peu les Tame Impala russes.


ANTON MASKELIADE
Un très jeune compositeur moscovite, entre indietronica, pop et IDM. Il utilise le Leap Motion Controller !


UDAR
De l'abstract hip-hop (oui on utilise encore toutes ces appellations) avec des influences lo-fi et post-hardcore. Ils sont de Moscou aussi et leur dernier morceau est juste au-dessus.


NIKOLA TESLA & THEE COILS
Quatuor garage lo-fi de Moscou. Le clip du morceau ci-dessus est très psychédélique.


BLABLARISM
Et pour finir, une fille de Kiev qui fait de la goth-pop triste et dansante à la fois. Et ça ne doit pas être évident de se faire entendre en Ukraine ces derniers temps.


Andrey s'occupe du site Original Life Spotters et il est aussi sur Twitter @ols04


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