Daisy Berkowitz revient sur les débuts de Marilyn Manson

L'ancien guitariste du groupe le plus décrié des années 90 lutte désormais contre le cancer.

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avr. 14 2014, 12:45pm

Scott Putesky est le co-fondateur de Marilyn Manson et a été guitariste du groupe jusqu'en 1996. Son nom de scène, Daisy Berkowitz, était une combinaison de Daisy, le personnage de Shérif, fais-moi peur et de David Berkowitz, le tueur en série new-yorkais également connu sous le nom de « Son Of Sam ». Scott a fait partie de Marilyn Manson jusqu'à l'enregistrement de l'album Antichrist Superstar, après quoi il a quitté le navire, suite à de sérieux désaccords avec Manson et Trent Renznor, qui produisait le disque.
J'ai rencontré Scott pour la première fois en décembre dernier. Il n'avait plus le même look que sur le poster qui ornait ma chambre d'ado : plus de cheveux verts ni de sourcils dessinés, Scottt ressemblait à un adulte coquet et bien rangé. Mais son esprit était resté le même. On s'est bien entendu, et on a passé quelques nuits à boire et à déconner. Il a même chanté « Lunchbox » au karaoké d'un de mes potes.

Scott lutte contre un cancer du colon depuis septembre 2013. Quand il a l'énergie pour le faire, il peint, dessine, et collectionne les vieilles télés, et tout ce qui à un rapport avec les films d'horreur et la science-fiction. Il fait cadeau de ses trouvailles à pas mal de ses amis. L'ado de 14 ans qui sommeille en moi a presque eu une crise cardiaque quand il m'a envoyé une figurine de Wonder Woman par courrier. On a discuté au téléphone de son adolescence en Floride, de la naissance de Marilyn Manson et de la haine que son groupe a provoqué pendant toutes ces années.
Scott en 1991


Noisey : Ça t'a fait quoi de quitter la Floride pour le New Jersey ?
Scott Putesky : C'était atroce. J'étais vraiment bien là-bas et je m'imaginais finir mes études et déménager à New York pour devenir acteur, artiste ou musicien. J'étais jeune, et c'est ce que je voulais faire. C'est délicat le passage à l'adolescence. C'est dur d'être séparé de tes amis et de ton environnement. La Floride ça n'a vraiment rien à voir. On a déménagé dans un coin qui s'appelait Coral Springs, qui était encore une ville nouvelle à l'époque. C'est General Electric qui avait construit la ville au milieu des années 70. Je ne sais pas pourquoi, et je n'ose toujours pas faire des recherches là-dessus. En plus de ça, le quartier où on vivait n'était pas tout à fait terminé. Donc par la fenêtre de ma chambre, je ne voyais qu'un paysage vide, du sable, de la terre et des herbes hautes. J'avais tellement d'espace que je me suis lancé dans les modèles réduits de fusée.

Tu t'habillais comment au collège et au lycée ?
Je ne portais pas ce que tu considèrerais comme des fringues cool. J'essayais de m'approcher le plus possible de ce que je trouvais cool, en prenant en compte ce que m'a mère était acceptait de m'acheter. Quand j'ai commencé à conduire, j'ai découvert les friperies et j'ai ajouté quelques pièces new wave et punk à ma garde-robe. J'étais asocial jusqu'au milieu du lycée, à peu près. Je n'avais que quelques amis, et certains m'ont fait découvrir de la super musique. Ils jouaient dans des groupes auxquels j'ai participé par la suite. Mais en gros, de 13 à 17 ans, j'étais très solitaire. Et la chaleur était tellement oppressante là-bas. Déjà qu'émotionnellement et socialement t'es pas à l'aise, alors si, en plus, tu te retrouves en plein mois de mars avec 30° et 70% d'humidité…

Quel genre de musique ces mecs t'ont fait découvrir ?
Psychedelic Furs, Joy Division, plein d'autres trucs. Police, U2. Mötley Crüe, Black Sabbath, etc. J'avais des potes assez différents d'un point de vue musical. Ce sont les trucs anglais, la new wave et le punk qui m'ont le plus branché à l'époque.

Tu as commencé à jouer quand ?
J'ai appris la guitare vers 15 ans. Et je jouais avec mes potes dès l'année d'après.



Quand est-ce que Marilyn Manson & The Spooky Kids a commencé ?
J'ai rencontré Brian Warner [Marilyn Manson] dans un club où l'on sortait souvent, le Reunion Room, c'était en décembre 1989. Il n'avait jamais été dans un groupe avant et je pensais que ce serait justement intéressant de bosser avec un mec qui écrivait. Il avait des idées cool. Je m'occupais de la musique et de l'enregistrement, et lui des lyrics et du chant.

Tu m'as dit que tu avais été arrêté à l'époque où t'as rencontré Brian. Tu peux me rappeler l'histoire ?
La veille du jour où Brian m'a appelé pour la première fois, j'étais allé faire un tour à Miami Beach et sur la route du retour, j'ai eu un accident de voiture. Le policier qui est arrivé pensait que j'étais bourré et m'a fait passer un test. J'étais vraiment secoué et pour lui, j'avais échoué au test. Donc il m'a fait souffler dans l'éthylotest. On était en 1989, donc niveau procédure les choses étaient différentes. J'étais en dessous du taux, .08, et il me l'a fait refaire. Le second était encore plus bas que le premier. J'ai dû passer le jour d'après en taule… et je n'ai pu parler à Brian que quelques jours plus tard. Il m'a dit : « Ouais, j'ai appelé et demandé à ta mère si tu étais là et elle m'a répondu 'non, Scott est en prison'. » Donc j'ai eu immédiatement plus de street cred que lui. Deux semaines plus tard, j'ai reçu une lettre du bureau du procureur pour me dire qu'ils abandonnaient toutes les charges contre moi pour manque de preuves.

C'est toi et Brian qui avez choisi le nom Marylin Manson & The Spooky Kids ? Et ce truc de combiner un nom de serial killer avec un prénom de femme célèbre ?
En janvier 1990, Brian m'a présenté l'idée qu'il avait eu pour son personnage : Marilyn Manson. Mais il ne savait pas du tout ce qu'il allait en faire à part l'utiliser en tant que chanteur de rock. J'ai trouvé ça bien et j'ai pensé que les autres membres du groupe devraient utiliser des noms similaires, et je trouvais ça marrant d'utiliser le nom Berkowitz, et Daisy au lieu de David. Et les autres ont suivi.


Le groupe a explosé assez vite, non ?
Plus vite que je le pensais oui. Quand on a commencé, c'était pour déconner.J'avais pas vraiment prévu que ça nous emmènerait quelque part, commercialement et financièrement. Notre concept c'était juste d'être ensemble. On avait fait de la promo avant même de commencer à jouer. 3 mois avant notre premier concert, tout le monde nous connaissait, ce qui n'était pas génial, parce qu'on nous attendait au tournant. Beaucoup de gens étaient déjà dégoutés par nos flyers. Donc, en fait, à nos cinq premiers concerts, il y avait pas mal de gens qui étaient là par simple curiosité et quand le public s'est mis à grossir, j'ai été le premier surpris. Je ne pensais pas que des gens allaient se retrouver dans ce qu'on jouait. On comblait un vide. On faisait un truc que les autres groupes ne faisaient pas.

Vous combliez quel genre d'attentes ?
On donnait un vrai spectacle ! Nos concerts étaient fous, bizarres et répulsifs. Et on ne racontait pas les mêmes choses que les autres groupes. On avait un son totalement différent. Le truc populaire à l'époque c'était d'avoir un son folky. Et tu avais le punk-funk, avec cette basse ronde, qu'on détestait. On allait à l'opposé de ces styles, autant qu'on le pouvait. Ça me faisait beaucoup rire parce que je n'écrivais pas de la musique pour plaire. Je faisais d'abord de la musique pour moi-même. Elle avait quand même un format pop en quelque sorte, un son distinct, répétitif et divertissant, mais tout sauf conventionnel. On jouait pour nous. Et pour moi, ça ne devait pas être attirant, mais pourtant ça l'était. C'était amusant pour le groupe et pour le public aussi. L'année d'après, on remplissait des salles entières.

L'album Portrait of an American Family critiquait beaucoup l'hypocrisie des médias américains.
Ouais. C'est une des choses sur lesquelles j'aimais écrire. À nos débuts, on était plus dans un délire psychédélique, que dans le commentaire social. On s'est politisé au fur et à mesure. À l'image de notre morceau « Get Your Gunn » [un titre de 1994 qui revient sur le meurtre d'un gynéco de Floride, le docteur David Gunn], qui était vraiment un truc nouveau pour nous.



Raconte-moi une anecdote de tournée.
Notre bus est tombé en panne au milieu de nulle part une fois, dans un lieu appelé Two Guns, en Arizona. Notre chauffeur est sorti et a marché en direction de la station service la plus proche. On ne pouvait pas vraiment évaluer à quelle distance elle était, 3 ou 4 kilomètres. Et pourtant, on avait l'impression qu'il avait marché une journée entière. Donc nous on attendait, et il y avait strictement rien à faire. On s'est mis à gambader dans les environs. J'ai descendu cette colline et je suis tombé sur des carcasses de vaches auxquelles il manquait la tête et les sabots.

Oh. C'est arrivé comment ?
Je ne sais pas. C'est une autre chose sur laquelle j'ai peur de faire des recherches. Donc je regarde ces trucs et ensuite j'entends un clavier. Ginger Fish, notre batteur de l'époque, descendait lui aussi la colline en jouant avec mon vieux Casio. Je me demandais si j'étais en train de tripper ou pas. Je suis en plein désert, est-ce que j'hallucine ? Le bus a été réparé, et on a bougé. Et moi dans ma tête, je me disais que ce truc resterait gravé.

C'était vraiment marrant. Je crois que c'est à cette période qu'on a commencé à se raser les sourcils. C'est Ginger qui a été le premier à le faire. Je l'ai fait ensuite et je me suis dit, oh, c'est tout con en fait.

Et au niveau de ton style vestimentaire, tu t'inspirais de quelqu'un ?
Pas vraiment. J'étais juste guidé par la folie du rock'n'roll. Cela dit, ma coupe de cheveu vient d'un groupe des années 60, The Monks. C'était en fait quatre mecs de l'armée, un groupe rock composé de militaires. Ils se sont tous fait une tonsure à la tondeuse. Et ces mecs étaient vraiment malins et marrants, tu peux t'en rendre compte rien qu'en lisant leurs paroles. Mes cheveux étaient déjà verts à l'époque et je me suis rasé le haut du crâne.

Quand vous tourniez, il devait y avoir beaucoup de villes où les gens vous détestaient ou ne comprenaient pas ce que votre groupe défendait ?
Ouais. Mais j'ai peu de souvenirs de ça. Des gens manifestaient. Au début c'était très local mais dès 1994, on a eu une grosse opposition religieuse. On ouvrait pour Nine Inch Nails dans l'Utah, et les propriétaires de l'endroit, un stade, nous avaient interdit de jouer. Ils ne voulaient pas voir Marilyn Manson. On trouvait ça marrant que Nine Inch Nails soit acceptable et pas nous. C'était la preuve flagrante qu'ils n'avaient pas fait correctement leurs devoirs.



Pourquoi c'est arrivé si souvent avec Marilyn Manson ? Tu penses que ça a un lien avec votre image plus que vos textes ?
C'est sûr. C'était une réaction à notre image et aux rumeurs je dirais même. Quelque chose de vraiment bizarre et inhabituel s'est produit, un père de famille sensible en a entendu parler puis en a parlé à son voisin, un chrétien conservateur, qui a son tour a décidé de déclencher l'alerte : les parents ont commencé à dire à leurs enfants de ne pas écouter Marilyn Manson. Et c'est exactement ce qui a donné envie aux kids d'écouter Marilyn Manson.

Donc ils vous ont bien rendu service au final.
Absolument. On aurait presque dû prévenir à l'avance, et dire aux groupes de parents et de chrétiens qu'on arrivait en ville. Tu sais, avec une fausse identité. Leur dire que Marilyn Manson allait bientôt jouer chez eux. Parce qu'il n'auraient jamais laissé passer ça et nous auraient fait de la promo gratos. Les caméras de télé auraient été là devant chaque salle.

Des histoires de groupie ?
J'en ai qu'une seule en tête là. Une fille qui avait essayé de s'attacher à moi avec des menottes. C'est notre tour manager Frankie qui l'avait arrêté, avec un trick de type kung-fu, et la pince des menottes m'avait carrément ouvert la main droite. J'ai encore une cicatrice. Toute petite.

Tu as quitté Marilyn Manson en plein enregistrement de Antichrist Superstar...
Je suis parti parce que j'estimais ne pas être respecté à la hauteur du travail que je fournissais. J'ai fait beaucoup de démos l'année avant qu'on aille en studio. Quand on a commencé à enregistrer j'avais dix/douze morceaux à faire écouter à Brian. Je ne sais pas s'il les a écouté ou pas mais il n' a jamais voulu bosser aucune d'entre eux. On avait un paquet de morceaux
qui auraient pu figurer sur Antichrist que Brian ne voulait par refaire et que Trent ne voulait pas enregistrer non plus, j'ai été lentement évincé du projet. Voilà.



Ça devait être bizarre de ne plus être dans le groupe ?
Oui ça a été difficile. Le groupe a changé tous les ans, à chaque album donc du jour où je suis parti, ça n'a plus été vraiment le groupe. Ils s'en foutaient de garder le même line-up, ou de travailler avec les mêmes auteurs.

Après ça tu as bossé un peu avec Jack Off Jill.
Jack Off Ill était déjà un groupe établi. C'était un peu notre groupe jumeau. On était potes. On sortait les uns avec les autres. Je n'ai jamais rien écrit pour eux, je les ai aidé sur de nouvelles versions pour un EP qui devait sortir à l'été 1998, j'ai ensuite tourné avec eux tout l'été. Ce n'était que de l'intérim.

Est-ce que lutter contre le cancer a modifié ton point de vue sur la vie et la musique ?
Non. Pas vraiment. C'est juste devenu une énorme contrariété pour moi. Ca t'empêche d'avancer. Ce n'est pas vraiment un obstacle avec le job que j'ai, mais ça m'empêche d'en faire plus. Quand j'ai commencé la chimiothérapie en septembre 2013, je pensais que j'aurais du temps libre pour me relaxer et bosser sur la musique et les artworks. Mais, j'ai vite réalisé que cette période d'arrêt signifiait en fait un état d'extrême fatigue. Mater des films était le maximum de ce que je pouvais faire. Je n'avais pas pris conscience des conséquences que ce truc pouvait avoir sur moi. J'avais plein de plans qui se sont finalement retrouvés en bas de la liste des trucs-à-faire.

Tu as reçu beaucoup de soutien de la part de tes amis, de tes fans et de ta famille ?
Oui, beaucoup. Mais bon, au final, je combats le truc tout seul. C'est dur. Je m'en sors bien mais quelques fois en plein milieu de la nuit, je n'arrive pas à dormir et je suis assailli par plein de pensée négatives. Ça arrive. C'est un truc psychique. C'est comme quand tu achètes une nouvelle voiture et que tu commences à voir la même voiture partout où tu vas. C'est ce que j'ai vécu avec le cancer, tu es encerclé, prius au piège. Le mot résonne partout, les gens en parlent tout le temps. Ils te racontent des histoires sur leurs proches qui en sont morts. J'essaie de rester positif.

Tu as des plans là ?
J'aimerais vraiment produire des disques pour d'autres gens. Mais j'ai du mal à me fixer des deadlines. Je travaille bien mieux quand je fais équipe avec quelqu'un d'autre. Je parlais avec un type l'autre fois de cet album de Katy Perry qui n'est jamais sorti parce que le label sur lequel elle était avait décidé de la jeter au dernier moment. Donc le truc n'est jamais sorti, mais il est stocké quelque part. Et on se disait que ce serait cool de donner vie à ce disque. C'est un truc que j'aimerais bien faire. Cet album a dix ans, c'est pas très vieux dans l'absolu, mais ça l'est déjà trop pour le monde de la pop. Voilà un truc cool : sortir des albums du passé qui n'ont jamais vu le jour.

Ce serait cool. Je suis sûr que plein de gens seraient intéressés par ce genre de trucs.
C'est moi qui possède les enregistrement des Spooky Kids : tout ce que Marilyn Manson n'a jamais sorti, les démos de 1990 à 1993. Les morceaux sont bien, les enregistrements sont bons, j'aimerais en faire un album complet avec des versions réenregistrées et différents invités et producteurs. Ce serait un gros projet, mais ça vaudrait vraiment le coup.


Gina Tron écrit des livres et vit à Brooklyn. Elle est sur Twitter - @_GinaTron