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Rim'K fout toujours la merde

Le prince de Vitry nous a parlé de son nouvel album, de l'époque où 113 bossait avec DJ Mehdi et Daft Punk, de son voyage à Atlanta et de ses envies de cinéma.

Maxime Delcourt


La posture d'un mec qui a refusé de travailler avec Rihanna

Ce serait presque une tendance depuis plusieurs années : les anciens du rap français veulent tous leur album orienté trap, leur beat bien fat enregistré aux côtés des pontes du rap made in Atlanta. Après les succès de Booba, voilà que Rim’K épouse lui aussi cette esthétique avec le parfois bluffant Monster Tape. Dans les deux cas, c’est une même idée qui préside à la conception des albums : retrouver une sorte d’allant juvénile, de modernité et de liberté de ton tout en puisant dans l’essence même de leurs univers et de leurs obsessions thématiques.

Quatre ans après Chef De Famille, notre « Tonton du Bled » préféré est donc de retour, en totale décontraction mais prêt à tout bousiller. Comme il nous l’a expliqué durant plus d’une heure dans un bar du côté de Porte Maillot.


Noisey : Lequel de tes disques est-ce que tu conseillerais à quelqu'un qui souhaiterait te découvrir ? Celui qui représente le mieux ta musique et ta carrière, selon toi.
Rim'K : Ce n’est pas forcément celui qui me représente le mieux, mais Les Princes de la ville est forcément celui qui permet de me découvrir. C’est un disque important pour moi parce que ça correspond aux meilleurs moments musicaux que j’ai pu connaître et parce que je l’ai réalisé avec une personne qui n’est plus de ce monde aujourd’hui, DJ Mehdi.

Presque 17 ans plus tard, tu as conscience que ce disque a été précurseur ?
Bien sûr et je trouve qu’avec AP et Mokobé on a eu le mérite et les couilles de rapper sur les instrus que nous proposait Mehdi. Aujourd’hui, n’importe qui va te dire qu’il rêvait de poser son texte sur une production de Mehdi, mais il faut bien rappeler qu’à la fin des années 90, beaucoup d’artistes refusaient ses prods. C’était différent et ils n’adhéraient pas. Nous, on a osé et ça a rendu ce disque indémodable. Ce qui est marrant, c’est que l’on y ressent déjà ses futures orientations électroniques et ça prouve bien que Mehdi était à la pointe. En 2000, c’était la grosse époque de la french touch et il a été fort là-dessus.

Vous aviez la sensation d’être débordé par le succès ?
C’est surtout qu’on avait 20 ou 21 ans. J’étais asocial, à l’époque : je venais d’un milieu social modeste, les seuls mecs que je connaissais venaient de mon quartier et les seules fois où j’allais à Paris, c’était pour faire du sale… C’est pour ça qu’on a voulu faire 113 fout la merde par la suite : pour prouver à tout le monde que l’on était restés les mêmes et qu’on emmerdait quiconque pensait le contraire. Bon, c’était une erreur, mais qui n’en fait pas lorsqu’il a 20 ans ? Il faut rappeler qu’on a vendu 500 000 albums et un million de singles, même la maison de disques a halluciné. Le succès a été dingue et beaucoup auraient perdu les pédales s’ils avaient été à notre place. D’autant que l’on était censé produire de la musique marginalisée.

Les Princes de la ville, c’est aussi le disque qui vous permet de passer aux Victoires de la musique. Comment elle est née cette idée d’arriver en 504 ?
J’ai eu l’idée, mais elle était morte dans l’œuf : AP et Mokobé étaient d’accords, mais tout le monde pensait que ce serait trop compliqué. Heureusement, on a insisté et quelques personnes au sein de France 2 nous ont soutenu. Ils nous ont simplement dit qu’il faudrait prévoir des pompiers supplémentaires au cas où, mais ça faisait plaisir de voir que l’on n’était pas les seuls à croire en a notre idée, sans nous juger. Ce n’était pas le cas de tout le monde : dans les coulisses, tout le monde nous regardait comme si on allait les braquer. C’était fou, mais ça n’a pas vraiment changé en 2016…

Vous l’avez gardé combien de temps cette 504 ?
On l’a gardé un petit moment, mais comme l’on avait loué, on a fini par la rendre… Cela dit, j’ai fini par en acheter une autre entre-temps. Comme ça, juste pour le plaisir ! Je n’ai pas de carte grise pour rouler avec, mais ce n’est pas grave : je suis fier de l’avoir. Je l’ai d’ailleurs incrusté dans « Seul ». La merco et la 504 que l’on voit dans le clip sont à moi [rires].

Par la suite, chaque album du 113 a été disque d’or. Qu’est-ce qui a permis de vous différencier à l’époque, selon toi ?
Je pense que c’est la prise de risque. À partir du moment où on est parti sur une direction artistique avec Mehdi, on s’est toujours dit que l’on devait s’efforcer de proposer une musique qui ne serait pas comme les autres. C’est d’ailleurs ce que je dis aux rappeurs actuels. Ça ne sert à rien d’être le sous-Booba ou le sous-Mafia K’1 Fry parce que ça ne marchera pas ou ça marchera moins bien. Avec 113, on a toujours osé. En 2006, sur « Marginal » par exemple, on a osé sampler une vieille musique électronique de Jean-Pierre Rusconi [« Le Testament », extrait du film Mesrine sorti en 1984]. Ça respectait le cahier des charges établi avec Mehdi et Bangalter, mais c’était loin de s’inscrire dans les sonorités du moment. C’était autre chose et ça nous a permis de nous inscrire dans la durée.

Tous les albums de 113 sont remplis de collaborations prestigieuses. Celle avec Thomas Bangalter, c’est grâce à Mehdi ?
Ça s’est fait très naturellement : Mehdi venait de faire sa connaissance, Thomas appréciait le taf de Mehdi et kiffait Les Princes de la ville. Il est passé au studio à l’improviste au moment de « 113 fout la merde » et il est reparti chercher son vocoder. Ce n’était vraiment pas calculé. Cette spontanéité, c’est d’ailleurs ce qui a permis à ce titre d’être un gros coup : il y a tellement d’autorisations à avoir pour pouvoir figurer aux côtés de Daft Punk que si on avait voulu le faire de prime abord, ça aurait finit par capoter. En revanche, là, c’est un vrai partage musical et un vrai moment de studio : on peut même se dire qu’on a devancé Pharrell sur ce coup [rires].

À chaque fois, on retrouve des membres de la Mafia K’1 Fry. Comment tu expliques que Vitry ait été si productif ?
À Vitry, il y a deux écoles : celle du rap et celle du crime. À un moment, il faut choisir. Nous, on a choisi cette voie parce qu’il y a toujours eu du rap à Vitry : Lionel D, les Little, Timide et Sans Complexe, tous ces groupes étaient là au début des années 90. Lionel D fait même partie des premiers albums de rap en France. Autant te dire que cette ville a une histoire profondément liée au rap. Ça se voit encore aujourd’hui avec des mecs comme Leck, Mike Lucazz ou SIX. Ces mecs vont permettre à une nouvelle génération de croire en leur rap à leur tour.

Le succès des trois artistes que tu viens de citer est quand même moindre que le vôtre. Tu penses que le mythe autour de la Mafia K’1 Fry est lourd à porter pour les rappeurs actuels ?
C’est clair que ce n’est pas évident pour eux : tous les groupes de la Mafia K’1 Fry ont connu un succès national, et pas seulement dans le milieu du rap. Ça n’était encore jamais arrivé à Vitry, et c’est vrai que ça peut être lourd à porter pour les jeunes. Cela dit, ça peut aider également, dans le sens où les médias ont plus de facilité à jeter un œil sur ce qui se passe au sein de ce quartier. Il faut simplement qu’ils apprennent à se démarquer de notre influence.

Vous avez été trop bon, en fait ?
Peut-être [rires]. Mais un rappeur original arrivera toujours à faire son trou : à Vitry ou ailleurs.

En 2016, tu penses toujours que Vitry est un « couloir de la mort » ?
Un peu moins : la criminalité a baissé en banlieue depuis qu’ils ont détruit les grands ensembles. Mais ça reste difficile ! Ce qui a changé, c’est surtout le fait que les établissements bancaires cessent de stocker de l’argent dans leurs comptoirs. En faisant ça, ils ont logiquement contribué à faire baisser la criminalité. Vitry, c’est une ville de braqueurs de banques, de coffres, de directeurs et de n’importe quel endroit où l’on stocke de l’argent.

À part avec AP, tu ne collabores plus vraiment avec les membres de la Mafia K’1 Fry…
C’est voulu ! Il y a eu deux albums et deux projets intermédiaires avec le collectif. En plus de ces disques, je suis intervenu sur 90 % des albums des membres de la Mafia K’1 Fry, qui ont été de leur côté invités sur mes albums ou sur ceux de 113. Ça fait beaucoup de titres et je n’ai pas envie de refaire les mêmes choses. Pour 113, c’est pareil. AP et Mokobé ne sont plus systématiquement sur mes albums parce que je vois la musique autrement et que je ne veux pas m’enfermer dans le passé. C’est simplement artistique.

L’attente autour d’un nouveau morceau de 113 ou de la Mafia doit être pesante également…
Ce serait un risque énorme, bien sûr. Et puis est-ce qu’on arriverait à faire mieux ? Si c’est pour faire pareil ou moins bien, ça ne sert à rien. D’autant qu’on a tous pris des orientations très différentes… Cela dit, je trouve qu’on a réussi de très belles choses tous ensemble et je ne ferme aucune porte ! Si demain un mec veut faire un film autour de nous ou a besoin de 113 pour la BO, on peut y réfléchir… Mais faire quelque chose dans le circuit traditionnel, ce ne serait pas intéressant. D’où ma démarche d’inviter Nekfeu et Rich Homie Quan sur Monster Tape. Ils n’ont pas le même univers que moi, et c’est tant mieux.

Depuis le début, tu as souvent ouvert une porte à de jeunes rappeurs. Tu vois ça comme une sorte de responsabilité ?
Non, c’est simplement un coup de levier. Si tu vas sur YouTube et que tu tapes « featuring Rim’k », tu vas tomber sur des trucs de cinglé, réalisés sans calcul. J’ai simplement enregistré des titres avec des mecs de quartier parce que la musique reste un moment de partage. J’ai toujours fait de la musique en clan et c’est important pour moi de continuer. Si je veux rapper un dimanche avec un petit rappeur du coin, je le fais. C’est un plaisir !

C’est aussi une façon de faire honneur aux thèmes de la famille que l’on retrouve dans ta discographie ?
Que ce soit L’Enfant du pays, Famille nombreuse ou Chef de famille, tous ont été pensés un peu de la même façon et aucun ne m’a empêché de rester une personne modeste. La musique, ce n’est rien au final. Ce n’est pas elle qui te rend supérieur.

Tu parlais de Rich Homie Quan tout à l’heure. Tu fais quoi comme différence entre ces rappeurs d’Atlanta et ceux de New York comme Mobb Deep, avec qui tu as également collaboré ?
C’est complétement différent : ce sont deux époques opposées. C’est pour ça que j’ai voulu me rendre à Atlanta : pour comprendre ce qui se passe et, un peu comme lorsque je suis allé à New York au début des années 2000, pour m’imprégner de l’ambiance. Tous les deux-trois ans, les États-Unis parviennent à changer le rap en profondeur et, à chaque fois, ça émerge d’une ville différente. En ce moment, c’est Atlanta et c’est pour ça que j’y suis allé. J’ai embarqué AP avec moi, pris un peu de teuchi et on était bien. Ils n’avaient jamais testé ça et ne savaient même pas comment ça se fumait. Autant te dire qu’ils ont kiffé [rires]. Ça été un sacré voyage : on en a profité pour enregistrer « Monster », « Big fumée », « Everyday » et « Mon armée ».

Plutôt que de suivre le mouvement américain, tu n’as pas eu envie de suivre ta propre voie ?
Franchement, je pense qu’avec 113 et le reste de la Mafia, on a été les rappeurs qui représentaient le mieux la France et sa culture. Toute l’immigration française se retrouve dans notre musique. On a fait comme les Afro-américains avec la soul, mais avec les sonorités maghrébines et noires africaines. Cela dit, ça ne nous a jamais empêché de regarder un peu ce qui se passait aux États-Unis. Le rap est né là-bas et les ricains le produisent parfaitement bien : je trouve donc ça plutôt cohérent de s’en inspirer.

Il y a des disques sortis ces dernières années qui t’ont poussé à adopter ce genre de démarche ?
C’est davantage une vague qu’un ou deux albums. Quand tu vois que même Kanye West et Drake ont dû réadapter leur rap, c’est que la vague est trop puissante. Tu penses à des mecs comme Gucci Mane, Travi$ Scott, Skippa Da Flippa ou Rich Homie Quan : tous ces mecs ont apporté un peu de fraicheur dans le rap. Et c’est la force de ce genre musical d’être en mutation constante. Avant, tu ne pouvais trouver du rap qu’à Châtelet. Aujourd’hui, en trois cliques, tu as toute ma carrière.

Comment tu expliques que des rappeurs comme Kool Shen ou Akhenaton soient là depuis aussi longtemps et continuent de toucher la masse, alors que tu évolues depuis plusieurs années en indépendant ? C’est simplement une question de visibilité, selon toi ?
Je vais te dire : avec L’Enfant du pays, j’ai réussi à être disque d’or, mais en ramant comme un malade et en me battant comme un ouf alors que je passais partout. À cette époque, j’ai été très déçu des maisons de disques et j’ai décidé de prendre mon travail en main. J’ai eu moins de résultats, j’investissais moins d’argent parce que c’était mon argent personnel, mais j’en gagnais davantage. Pendant 10 ans, je me suis rempli les prches grâce à ça et je n’ai pas honte de le dire. Aujourd’hui, si tu vends 50 000 disques en indépendant, crois-moi que tu vas faire bien plus d’argent qu’un rappeur qui va en vendre 200 000 sur une major.

Cette indépendance, ça colle aussi davantage à ton image ?
Ça me correspond mieux et ça me permet de bien vivre, il ne faut pas s’en cacher. Après, si tu es passé aujourd’hui par Barclay pour avoir une interview plutôt que par moi directement, c’est aussi parce que ma vie a changé. J’ai d’autres priorités et d’autres revenus aujourd’hui qui me permettent de pérenniser ma vie. En tant qu’indépendant, tu dois t’occuper d’absolument tout et ce n’était plus vivable. J’ai une famille et des enfants à qui je dois penser. Et puis j’ai d’autres envies. Le rap, je commence à en avoir fait le tour. Je suis encore là, mais j’ai d’autres objectifs.

On peut savoir lesquels ?
Comme on n’arrêtait pas de m’appeler pour me dire que tel rappeur voulait reprendre une de mes idées de clips, j’ai fini par monter ma boîte de production. Comme ça, si quelqu’un veut mon idée, il vient directement chez moi [rires]. Pour l’instant, ce ne sont que des clips, mais ça pourrait très bien devenir des courts-métrages ou des films. On verra bien !