Le jour où Indochine a mis le Pérou à feu et à sang

En 1988, le groupe des frères Sirkis débarque dans un pays en proie au terrorisme, où il est attendu comme le messie par des fans survoltés.

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juin 27 2016, 10:50am

Il y a des artistes qui trouvent leur public là où on s'y attend le moins. On pense à Sixto Rodriguez, consacré par le film Sugarman, qui découvrait, vingt ans après avoir abadonné la musique, qu'il était une superstar en Afrique du Sud. Le cas d'Indochine au Pérou est tout aussi extraordinaire, si ce n'est plus : on parle là d'un pays éloigné de la France en tous points et où la majorité des gens ne parlent pas le français et ne sont donc pas en mesure de comprendre les textes cryptiques de Nicola Sirkis. Indochine a pourtant connu une histoire unique avec le Pérou, mélange d'amour, de scandale et d'exotisme dans l'ambiance apocalyptique d'un pays en crise.


« Indochina » sur les ondes

Tout a commencé en 1986, à Lima. À l'époque, les radios passaient en grande majorité de la salsa, du rock anglais, américain ou espagnol. La plupart se fournissaient chez le distributeur péruvien El Virrey, qui reçevait alors les disques qui fonctionnaient un peu partout dans le monde, en particulier sur la péninsule ibérique. Et un jour, Doble Nueve, station péruvienne réputée pour diffuser les disques boudés par ses concurrentes, reçoit le 45 tours de Troisième sexe, qui marchait déjà pas mal en Espagne. C'est elle qui va le tester et découvrir pour la première fois et contre toute attente le potentiel d'Indochine au Pérou. Et alors que personne n'avait jamais entendu parler de rock français, c'est l'emballement total.

« Le phénomène s'est répandu comme une trainée de poudre aux quatre coins du pays. Un an plus tard, toutes les radios péruviennes passaient les chansons du groupe » explique Vladimir Øden, fondateur du collectif « Indochine Perù », principale source d'information des fans d'Indochine au Pérou.

La demande des magasins de disques se fait très vite entendre alors que l'album Troisième sexe n'est pas encore en vente au Pérou. El Virrey décide alors de négocier les droits pour le prochain album du groupe, Live au Zenith, qui sort en octobre 1986. Bango. Il deviendra disque d'or au Pérou l'année suivante. C'est le début de ce que les Péruviens appellent « l'Indomania » : le culte « d'Indochina », car les médias ont très vite hispanisé le nom de groupe, phénomène courant en Amérique du Sud. Difficile, encore aujourd'hui, de comprendre ce qui a autant captivé le public péruvien. Pourquoi eux, plus qu'aucune autre nation étrangère, auraient-ils été sensibles à la french wave des frères Sirkis ?

« À l'époque tout le monde écoutait de la musique gringa ou argentine. On en avait un peu marre d'entendre la même chose. Et puis ils sont arrivés. Leur son était complètement différent. On sentait dans leur style vestimentaire, une certaine liberté, un nouvel état d'esprit. Le chanteur, avec ses cheveux qui partaient dans tous les sens ; sa chemise bouffante et son rouge à lèvres me faisait penser à une sorte de révolutionnaire français qui aurait viré goth. Ça m'a tout de suite parlé » raconte Martin, fan de la première heure. Agé de 16 ans à l'époque, il fait parti de ces quadras péruviens qui se souviennent avec nostalgie de la première fois qu'ils ont entendu Indochine à la radio. Aujourd'hui maquilleur professionnel dans la mode et la télévision, il a vécu l'arrivée du groupe au Pérou comme un renouveau de la représentation.


« Ils vont ruiner le pays et pervertir la jeunesse ! »

D'après L'Aventure Indochine (Christian English & Frédéric Thibaus, City Editions, 2004), quand la nouvelle du grand succès d'Indochine arrive en France, tout le monde a du mal à y croire. Le groupe envoie quelqu'un sur place pour vérifier l'ampleur du phénomène et savoir s'ils ont suffisamment de fans pour y organiser un concert. La réponse est positive. D'autre part, Vladimir, commente sur Indochine Perù, que le groupe français Cyclope - qui avait fait une brève apparition à un festival péruvien - confirma à son retour à Nicola Sirkis l'immense succès que son groupe avait auprès des jeunes péruviens. Sirkis décide donc de prendre ses dispositions pour rendre visite à ses fans sud-américains dès leur tournée de 1988. Lima sort du lot sur la liste des destinations de la tournée, au beau milieu des villes francophones de Mulhouse, Lyon, Bruxelles ou Lausanne. À cette période, à l'exception de leur tournée scandinave en 1984-1985, Indochine n'avait encore jamais jouer dans un pays non-francophone, aussi lointain et encore moins dans un pays en difficulté comme pouvait l'être le Pérou à l'époque. Pour la peine, le groupe décida carrément de faire quatre dates sur place, le 29 et le 30 avril, et le 6 et 7 mai avant revenir clôturer sa tournée à Paris. Ils n'imaginaient pas encore les réactions et la fièvre qu'allait occasionner leur voyage.

À la fin des années 80, le Pérou traverse une période difficile. « Il est important de contextualiser l'arrivée d'Indochine au Pérou. Économiquement, le pays était dans une situation parfaitement désastreuse. Socialement, il y avait un sentiment de mal être et d'insécurité à cause du terrorisme mené par les organisations du Sentier Lumineux et du MRTA (Mouvement Révolutionnaire Tupac Amaru), deux entités d'extrême gauche. Politiquement, les partis au pouvoir ne faisaient rien de concret pour régler la situation. En plus de tout ça, il y avait des mouvances conservatrices, contaminées par la religion, qui diabolisaient l'art, la musique et toutes les expressions culturelles populaires », explique Vladimir. Presque aucun artiste international, ne venait s'aventurer au Pérou à l'époque pour des raisons de sécurité. Il faut dire qu'avec, d'un côté le Sentier Lumineux, dont l'idéal était, à peu de choses près le Cambodge de Pol-Pot et le MRTA qui voulait ressusciter le Che, le Pérou vivait une véritable guerre civile. La CVR (Commission de la Vérité et de la Réconciliation) fondée en 2001 estime que sur près de 70 000 morts pendant le conflit entre 1980 et 2000, 54 % sont des victimes du Sentier Lumineux et 1,5 % du MRTA. C'est dans ce climat angoissant du conflit armé et de la résurgence de discours moralisateurs que sont arrivés nos compatriotes ébouriffés.

Avant même d'avoir posé un pied sur le sol péruvien, la simple annonce de la venue du groupe amorce une polémique dans la presse suite à une déclaration de l'ex-député Abdon Vilchez, qui s'est officiellement opposé à leur arrivée sur le territoire. Il accuse le groupe français d'avoir des mœurs (soi-disant) douteuses et de venir pervertir la jeunesse péruvienne en les convertissant, d'après ses mots « à l'amour libre, l'homosexualité… et le naturisme. » Il est arrivé à cette conclusion en traduisant les paroles de quelques morceaux du quatuor, notamment la chanson « Troisième sexe ».

« Dans l'incertitude ambiante, il était plus facile pour des personnalités politiques péruviennes de se détourner des vrais problèmes et de leurs responsabilités en fourrant leurs nez dans des choses qui les dépassaient et ne les regardaient pas. C'était aussi pour eux un moyen de sortir de l'anonymat » explique Vladimir. Le député Vilchez était inconnu jusqu'alors, il semble en effet évident que son indignation publique était une façon d'attirer les regards sur lui.

D'autre part, il prétendait également que le groupe allait ruiner le pays après avoir demander un cachet d'un demi-million de dollars - une somme colossale à investir dans le divertissement pour le Pérou à l'époque. Ce qui était évidemment une pure invention ! D'ailleurs, l'aventure péruvienne n'a presque rien rapporté au groupe puisque le prix très faible des billets des concerts a couvert à peine les frais de déplacement de leur équipe et du matériel.

Très peu de gens ont pris le malintentionné Vilchez au sérieux, et cela n'a finalement eut aucune incidence sur la visite du groupe. Au contraire, ils ont été soutenus par plusieurs artistes, le ministère de la Culture péruvien, quelques médias et toute cette mésaventure n'a fait, au bout du compte, que réaffirmer l'ardeur et l'enthousiasme du public.

Indo à Lima

Une fois à l'aéroport international de Lima Jorge Chavez, les membres du groupe ont découvert avec étonnement un millier de fans venus dès l'aube les accueillir à grand renfort de banderoles et de messages chaleureux rédigés en français. Un plan de sécurité fut même déployé pour l'occasion afin d'éviter les débordements de foule qui avaient déjà envahi la piste et retardé l'atterissage de leur avion.

Le concert programmé au Coliseo Amauta, d'une capacité d'accueil de 20 000 personnes, s'est joué à guichets fermés. Le tarif avoisinait les 3 dollars afin de rendre l'évènement aussi accessible que possible. Cependant, la somme restait importante pour beaucoup de péruviens : le pays était en période d'hyperinflation - de 1722 %, cette année là - ce qui avait pour conséquence générale de réduire considérablement le pouvoir d'achat. Mais surtout, les deux tiers de la population vivaient dans des bidonvilles et leur salaire moyen était d'environ 40 dollars. Malgré ça, certains fans achetèrent leurs billets, non pas pour une, mais pour plusieurs dates d'un coup, afin de vivre l'expérience à fond.

« On avait entendu dire qu'ils étaient plus exigeants que les autres techniquement et effectivement, le rendu sonore était génial. C'était l'apothéose pour l'époque. Tout le monde voulait être là » raconte Martin. « Le chanteur bougeait partout, il chauffait le public, et nous, on était complètement dedans. Il y avait une super bonne énergie et comme personne ne comprenait vraiment les paroles tout le monde chantait un peu du yaourt. ». Sur les quatre dates, quelques 42 000 personnes au total s'étaient déplacées.


Menace terroriste et Machu Picchu

Encore une fois, la sécurité était maximale pendant le concert car les autorités craignaient que les mouvements terroristes d'extrême gauche profitent de l'occasion pour poser une bombe dans le Coliseo Amauta. Le groupe s'est retrouvé tout au long de son voyage dans une situation oppressante, comme l'explique Nicolas Sirkis dans le livre Indochine (écrit par Jean-Eric Perrin et sorti 2010), ils étaient suivi 24h/24 par une sécurité rapprochée de la police afin d'éloigner les hordes de journalistes et parer aux menaces du Sentier Lumineux. Les fans les attendaient devant l'hôtel, guettaient leurs fenêtres pour les acclamer et les suivaient où qu'ils aillent.

Après leurs deux premiers concerts, Nicola Sirkis, Dimitri Bodianski et Dominique Nicolas décidèrent de mettre le hola et d'aller se ressourcer en Amazonie, pendant que Stéphane Sirkis s'aventurait de son côté seul sur les hauteurs du Machu Picchu. A l'origine, ils voulaient partir tous ensemble à la découverte de l'illustre cité inca mais l'info avait filtré et une chaine de télévision annonça leur destination aux fans... Les quatre Français ne se voyaient manifestement pas affronter une fois de plus la foule et changèrent d'avis au dernier moment. Ils parvinrent finalement à trouver un peu de calme dans la nature… Mais c'était sans compter la mauvaise surprise qui les attendait à leur retour à Lima.

En effet, un impresario argentin, Eduardo Val, connu pour ses activités de narco-trafiquant prétendait avoir découvert le groupe et réclamait sa part des bénéfices à l'organisateur des concerts au Pérou. Face à cette affaire, la justice péruvienne estima qu'il fallait examiner la question de plus près et le groupe fut interdit de quitter le territoire, à quelques jours seulement de leur date finale à Paris. Finalement, l'attente ne dura qu'une semaine et le groupe retrouva sa liberté : la justice ayant statué que s'il y avait conflit, celui-ci ne regardait que leurs impresarios et que cela ne devait pas entraver la liberté de mouvement des membres du groupe. L'affaire mit cependant un certain temps à être classée et aboutit en 1991 à un non-lieu. D'un autre côté, le fameux député Abdon Vilchez, fit à nouveau parler de lui. Afin de semer la discorde et décevoir les fans, il déclara à la presse sans aucune preuve que le groupe avait fui le pays dans un Boeing. La nouvelle parut à la une d'El Nacional, journal à scandale qu'on appelle au Pérou la « prensa chicha ». Tout rentra dans l'ordre quelques jours plus tard et le groupe pu honorer ses deux dernières dates péruviennes.

Une expérience éprouvante

Une fois l'aventure péruvienne terminée, les membres d'Indochine ont eu du mal à se remettre de leurs émotions. Nicola Sirkis a déclaré qu'à son retour en France il avait même songé à tout plaquer (cf le livre Indochine). Ce passage en Amérique du Sud a semble t-il marqué le début d'une période de réflexion pour le groupe et notamment pour son claviériste et saxophoniste Dimitri Bodianski, qui quitte Indochine dès 1989, pour se consacrer davantage à sa famille.

Après avoir finalement assimilé les aléas de leur tournée de 1988, on retrouvera dans leur album Un jour dans notre vie paru cinq ans plus tard la chanson « Bienvenu chez les nus », qui fait référence au dénuement dans lequel vivent beaucoup de Péruviens et l'atmosphère si particulière de Lima.

Vingt-cinq ans après cette rencontre mouvementée et bien que le terrorisme ait presque été totalement éradiqué, Indochine n'est plus jamais revenu donner de concert au Pérou. Pourtant, nombreux sont les fans péruviens qui les attendent toujours de pied ferme. Après avoir redécouvert Indochine dans les années 90 (tombé dans l'oubli et aspiré par le succès de l'Eurodance), Vladimir Øden a créé le collectif Indochine Perù, pour faire découvrir à son tour le groupe aux nouvelles générations, plutôt branchées sur la cumbia, le reaggaeton ou la latin pop, mais surtout pour travailler à leur retour sur le sol péruvien.

« Nous avons réunis un bon nombre de fans de plusieurs générations et le public péruvien redécouvre de plus en plus le groupe. Nicola Sirkis est au courant de ce phénomène. Je ne pense pas qu'on va attendre à nouveau vingt-cinq ans J'espère qu'il décidera de venir car nous les attendons avec résolution » affirme Vladimir, « ce jour sera une grande fête pour nous tous. »