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Alive & Kicking !

De la Françafrique aux $heriff, l'impossible parcours de Monsieur Cu!, boss de Kicking Records et du Kicking Fest et activiste suprême de la scène punk française.

Guillaume Gwardeath

Guillaume Gwardeath


L'Homme, la Légende : Monsieur Cu!

Pour sortir, il y a les endroits où vont les adultes, et il y a les concerts de punk rock. Le Kicking Fest est un grand concert de punk rock. À sa tête, Monsieur Cu! (tel est son nom), grand manitou du label Kicking Records. Fort d'une ligne artistique oscillant entre activisme alternatif et suicide commercial, Kicking Records a sorti des disques de groupes tels que Uncommonmenfrommars, Hellbats, Charly Fiasco, Not Scientists, The Decline ou encore les demi-dieux du punk hardcore canadien D.O.A.

Les 24 et 25 juin prochains, à Nîmes, le Kicking Fest marquera les dix ans de la firme Kicking et devrait, en toute logique, mobiliser tout punk équipé d'un skateboard et d'un nécessaire de plage. On en a d profité pour demander à Monsieur Cu! de nous parler un peu de son bizness aventureux et du groupe dont il est, accessoirement, le manager attitré, les légendaires $heriff de Montpellier.



Noisey : Monsieur Cu!, tu organises un festival à Nîmes, à La Paloma...
Alors déjà, on dit « à Paloma », pas « à la Paloma », surtout, si on ne veut pas passer pour un blaireau.

OK. Chez Noisey, Etienne Greib a parlé de Paloma en ces termes : « Véritable cargo niché en périphérie de Nîmes, le lieu est si bien pensé que les groupes ne disposent pas de loges mais de véritables appartements ! Le son de la grande salle, avec un balcon à la visibilité inouïe, est l’un des meilleurs que vous entendrez de toute votre vie. » Tu confirmes ce tableau idyllique ?
C'est vrai. Je valide.

Mais pourquoi faire ton festival à Nîmes, alors que Kicking Records est un label national, voire international ? Pourquoi pas à Paris ?
Parce que pour moi, c'est plus facile : j'habite exactement à cinq minutes de Paloma. Le lieu a deux salles et je peux arriver à y caser tous mes groupes le temps d'un week-end. En terme d'organisation, c'est quand même plus simple. Et puis Paris, c'est hors de prix, hein.

Il y a tant de punks que ça dans le département du Gard pour remplir les deux salles ?
Il va y avoir beaucoup de covoiturage et beaucoup de train. Il faut savoir que Paloma a déjà un rayonnement au-delà du Gard - tout comme Kicking Records, bien entendu. Je sais déjà qu'il y a des gens qui vont venir de Suisse, de Belgique, d'un peu partout...

Tu te prends pour This Is Not A Love Song à toi tout seul ou quoi ?
Non, pas du tout ! This Is Not A Love Song, c'est le festival « vitrine » de Paloma, avec quatre scènes, tous les extérieurs aménagés, un partenariat avec une banque. En terme d'échelle, ça n'a rien à voir. En terme de démarche, ça n'a rien à voir non plus. Moi, j'ai une démarche la plus indépendante possible. Autonome. DIY.

Tu n'as pas allé voir une banque pour un partenariat, alors ? Pour que les jeunes punks aillent ouvrir un compte dès le lundi matin ?
Non. Et j'espère que je n'aurai pas à aller voir une banque après le festival, surtout.

C'est vrai qu'il y a deux façons de programmer un festival. La première, c'est de faire des prévisionnels bien crédibles, et d'aligner Louise Attaque, Naâman, Feu! Chatterton et Mass Hysteria. La deuxième, c'est de mettre ses couilles sur la table. Tu serais plutôt de quelle école ?
Ah, c'est exactement l'expression que j'ai utilisée avec un groupe avec qui je me suis retrouvé hier. Mettre ses couilles sur la table, c'est mon école depuis le début du label.

C'était donc il y dix ans de cela. Comment t'es-tu lancé ?
Ça s'est passé au moment de mon retour en France, après un long séjour en Françafrique. Les guitares m'avaient beaucoup manqué. J'étais tout seul dans mon nouvel appartement. Il fallait absolument que je fasse quelque chose pour ne pas devenir fou. Mon pote Nasty Samy montait juste son projet Black Zombie Procession, ce qui a correspondu à mon envie d'en découdre à nouveau avec le rock. J'ai proposé de filer un coup de main, et de fil en aiguille j'ai sorti son disque, puis un deuxième, et dix ans après je me retrouve avec une centaine de sorties.



Oui, j'ai compté 90 productions au total. Tu aurais pu faire un petit effort et en sortir 100, non ? Un bon compte-rond pour les dix ans, ça aurait claqué ?
C'est vrai. Mais je ne calcule rien, tu sais. Je suis plutôt un sanguin.

Continuons dans les chiffres : je peux te demander, pour tes dix ans, un Top 10 des bonnes raisons de se rendre au festival ?
Un Top 10, non, mais un Top 20, en te citant les vingt groupes présents ! C'est facile, mais c'est sincère. Bon, je pourrais aussi mentionner le prix d'entrée défiant toute concurrence, le fait qu'il ne soit pas évident de voir certains de ces groupes sur scène ailleurs, l'acoustique formidable de Paloma, son magnifique patio, la douceur de vivre nîmoise, la mer à quelques encablures pour aller passer la journée en attendant les concerts, et une ambiance estivale avant les grandes transhumances européennes !

Bon, je vais te demander un autre Top 10 alors. Tu es un mec souvent sur la route avec tes groupes, n'est-ce pas ?
Oui, je reviens d'une date avec les $heriff, là.

Alors je vais te te demander un petit Top 10 de tes souvenirs les plus marquants sur la route avec Kicking : dans les concerts, aux festivals, dans les toilettes des stations-services, etc.
Non, c’est beaucoup trop dur. J'ai une mémoire de lave-vaisselle, je ne me rappelle de rien… Je devrais écrire et archiver ma vie au fur et à mesure, mais je préfère la vivre… Les souvenirs remontent lors de conversations endiablées avec ceux qui les ont partagées avec moi, mais là, je me rappelle à peine du caleçon que je portais hier, désolé.

OK. Si je te demande un Top 10 des disques de ta vie, tu vas y arriver ?
Là, pas de problème ! Je les ai dans le sang. J'en connais chaque note, chaque arrangement, chaque syllabe. Par cœur.

1- 7 SECONDS : Walk Together Rock Together

2- JINGO DE LUNCH : Perpetuum mobile

3- JINGO DE LUNCH : Axe to Grind

4- NAKED RAYGUN : Jettison

5- MARGINAL MAN : Identity

6- OBERKAMPF : Cris sans thème

7- OTH : Sur des charbons ardents

8- LES $HERIFF : Du goudron et des plumes

9- NOFX : Ribbed

10- BURNING HEADS : Super Modern World



Wow, deux fois Jingo De Lunch ! Pas mal pour un groupe somme toute assez obscur...
C'est un peu pointu pour la France. De toute façon, en France, on est complètement à la ramasse. Mais c'était assez gros en Espagne ou surtout en Allemagne, leur pays d'origine. Ces deux albums de Jingo De Lunch sont vraiment intéressants. C'est deux disques qui permettent de voir l'évolution du groupe. Ils passent d'un hardcore assez rêche à un truc plus crossover, avec une influence limite metal.

S'ils jouaient encore Jingo De Lunch, tu les inviterais pour le Kicking Festival ?
Euh... Mmmm... Laisse-moi réfléchir... [Au bout d'une demi-seconde de réflexion] Oui !

Tu as aussi cité les $heriff dans ce Top 10. Tu peux raconter ton lien spécial avec ce groupe ?
C'est simple : quand j'ai eu mon bac, j'ai quitté Dijon pour aller faire une école à Montpellier. Et Montpellier, c'était vraiment la ville qui me faisait rêver, parce qu'il y avait OTH et les $heriff, et que j'étais vraiment fan de ces deux groupes. Une fois sur place, je me suis très vite retrouvé à traîner dans le même bar qu'eux et à devenir pote. Dans ce bar, à chaque fois qu'un des membres des $heriff se pointait, le patron passait toujours l'album qui venait de sortir. C'était « Du Goudron et des Plumes ». Autant te dire que ce disque a été la bande-son de mon année à Montpellier !

Mais tu n'es pas devenu manager du groupe juste en buvant des coups avec les gars dans un rade ?
Eh bien, le jour où ils avaient besoin d'un backliner [technicien sur le plateau scénique], j'étais là. Pour les faire jouer sur Pontarlier ou Besançon, j'étais là. Quand ils avaient besoin de quelqu'un, ils m'appelaient. Un petit peu de ci et un petit peu de ça, et on en est arrivé où on en est maintenant. Quand ils ont eu besoin d'un label et d'un manager vingt ans après, ils se sont dit « pourquoi pas Kicking ? » et ils m'ont passé un coup de fil.

Ah, je pensais que c'est toi qui les avais rappelés, genre l'impresario qui a senti le bon filon pour refaire un peu de fric...
Si j'avais voulu faire ça, j'aurais pris des mecs un peu plus dans le vent, plus jeunes et plus malléables.

Ils ne sont pas malléables, les $heriff ?
Ils me mènent la vie dure. C'est des vieux, tu sais.



Par rapport au temps qui passe, dix ans, tu trouves que ça fait beaucoup ?
C'est beaucoup dans ma vie, par rapport à ce que j'ai fait d'autre. Le boulot que j'ai tenu le plus longtemps, ça a dû durer six ans maximum. Mon mariage a duré la moitié de ça. Voilà. Dix ans, pour moi, c'est beaucoup, effectivement. Même si j'ai parfois l'impression que c'est passé en un clignement d'oeil. Waow. Enfin, c'est sans doute la vie en général qui passe vite, comme ça. Et pas juste un label de punk.

Kicking ne se limite d'ailleurs pas qu'aux disques. Tu fais aussi une webradio, des planches de skate, tu édites des livres, des DVD... C'est pour te forcer à ne pas tourner en rond ?
C'est exactement ça : je me ferais vite chier, sinon. Si j'ai pu avoir cette longévité, c'est parce que tous les deux ou trois ans j'ai une nouvelle idée, un nouveau projet, un nouveau truc à faire. Je labellise tout ça Kicking et c'est plus simple pour tout le monde.

Tu gagnes de la caillasse ?
Les comptes sont catastrophiques. Ce qui est normal. C'est du punk. C'est une niche. De temps en temps, il y a une locomotive au sein du label. Puis on ne l'a plus, et on regalère pendant quelques années. C'est un peu un roller coaster, hein.

Pour finir, je voudrais te demander s’il n’y a pas un syndrome Peter Pan dans tout ça ? Tu sais, le refus de grandir.
On y est complètement. Mais qu'est-ce qu'on nous propose, sinon ? Ce que me proposent les adultes ne m'intéresse pas. Et si l'important, c'était de continuer à faire des trucs qui ne sont pas importants aux yeux de la société, mais qui me permettent à moi de rester dans ma bulle et d'avoir à subir le moins possible le monde extérieur ?

Ça peut être compliqué quand on a plus de 30 ou 40 piges, que l'on s'habille encore en Vans, et qu'on raconte autour de soi que le meilleur concert de sa life c’était Satanic Surfers à l’Elysée Montmartre ou Good Riddance au Balthazar à Thiers.
J'ai déjà passé mon adolescence à être jugé par rapport à mon look, à mes fringues. J'ai déjà passé ce cap où on fait comprendre à tout le monde qu'on en a rien à branler et que de toute façon on ne rentrera pas dans le moule. Alors maintenant que j'approche de la cinquantaine, je m'en fous de passer pour un ringard. Je m'en fous complètement.


Kicking Records
Kicking Fest


Guillaume Gwardeath s'en fout de passer pour un ringard, il est sur Twitter.