10 ans de Awesome Tapes From Africa

Depuis 2006, Brian Shimkovitz parcourt l'Afrique et sort les disques les plus vibrants, fous et originaux du Système Solaire.

|
09 février 2016, 12:05pm


Pour comprendre l’histoire d’Awesome Tapes From Africa, il faut remonter au croisement des années 2004 et 2005. Son créateur, Brian Shimkovitz, diplômé en ethnomusicologie, quitte alors Brooklyn pour aller étudier le hip-hop au Ghana durant un an. Une fois sur place, l’Américain accumule les découvertes, les rencontres et les cassettes audio sur les étagères. De retour au bercail et obsédé par ce à quoi il s’est exposé, il prend la décision d’en faire la promotion et crée le blog Awesome Tapes From Africa.

Dix ans plus tard, le blog est devenu un label et a permis la réédition de disques à faire passer l'avant-garde américaine pour une vaste blague : Obaa Sima d’Ata Kak, Liital d’Aby Ngana Diop et, dernièrement, Trotro de DJ Katapila. À entendre Brian Shimkovitz, ça a surtout permis de faire comprendre « à la majorité des populations occidentales que les musiciens africains pouvaient faire autre chose que taper sur des percussions l’air ébahi. »


Brian Shimkovitz

Noisey : Quand tu as commencé le blog en 2006, tu pensais qu’il serait toujours là dix ans plus tard ?
Brian Shimkovitz : Honnêtement, je ne pensais pas que ça prendrait cette ampleur. C’était simplement un hobby, une façon pour moi de rendre la pareille à toutes ces personnes qui m’avaient initié à la musique ghanéenne. En 2006, si tu te souviens bien, c’était l’époque où les réseaux sociaux commençaient à exploser. Je revenais du Ghana, où j’étais parti pendant un an, et lorsque je suis arrivée à Brooklyn, tout le monde parlait de Myspace et de tout ce qui peut être lié au web 2.0. L’idée, c’était donc de se servir de ces médias et de cette accessibilité pour mettre en avant certaines musiques. En plus, à cette époque, Brooklyn était vraiment au top de l’innovation musicale et j’avais d’excellents retours par rapport à ma démarche. Forcément, ça donnait envie d’aller plus loin.

C’est assez compréhensible, mais on te sent très fier de ton parcours.
Je suis fier d’avoir trouvé un moyen d’intéresser des gens à des musiques que je trouve hyper fascinantes. Le monde est tellement grand et tellement vaste que ça peut être difficile pour des musiciens de se trouver un public, de réussir à capter l’attention. Encore plus lorsqu’il s’agit de musiciens africains. Malgré tout, il ne faut pas oublier que l’Afrique est un continent extrêmement grand, où les populations et les langues sont très différentes d’un pays à l’autre. Forcément, ça se répercute dans la musique où chaque pays a une identité propre. Avec les années, participer à la documentation de ce continent est devenu une obsession : je suis donc fier d’avoir eu une bonne idée dans ma vie [Rires].

Tu penses que ton background en ethnomusicologie guide ta démarche aujourd’hui ou tu vois Awesome Tapes From Africa de manière complètement différente ?
Justement, je pense avoir créé mon blog en réaction aux pratiques ethnomusicologique. Pour moi, c’est une façon d’établir des contacts avec les gens qui pratiquent la musique que j’aime tout me servant de ces rencontres pour transmettre une histoire. L’ethnomusicologie est nettement plus profonde, plus intellectuelle et plus scientifique. De mon côté, je pense être plus décontracté et c’est ce qui me permet de toucher plus de gens que n’importe quelle étude ethnomusicologique. Ça me conforte dans ma démarche.



À quoi ressemble l’industrie musicale africaine actuellement ?
C’est différent d’un pays à un pays et au sein même d’un pays. Un peu comme en France où il y a une scène dominante et plein d’autres qui gravitent autour. S’il fallait généraliser, disons que la musique africaine évolue de la même façon que les musiques occidentales. De plus en plus de groupes mettent leur musique en ligne, que ce soit sur iTunes, Amazon ou sur les services de streaming, et gagnent principalement leur vie en accumulant les concerts. Vendre des albums est devenu difficile et l’Afrique connaît le même problème. En revanche, le système de distribution est nettement plus décontracté. En Europe et aux Etats-Unis, les labels contactent des points de vente pour vendre leurs albums et, une fois l’accord obtenu, ces derniers redistribuent une partie des ventes aux labels et aux musiciens. Dans la plupart des pays africains, le système de royalties est plus ambigu.

Les médias parlent généralement de « musiques africaines ». Tu trouves que c’est un terme réducteur ?
On parle aussi de musique occidentale et ça me semble tout aussi stupide. En revanche, c’est clair que lorsque j’entends en France parler de « musique noire », ça le fait moyen... Malheureusement, d’un point de vue marketing, ça parle immédiatement. La majorité des gens ont besoin d’identifier ce à quoi ils s’exposent et dire « musique africaine » les aide visiblement. C’est assez étrange en fin de compte quand on sait que l’on trouve aussi bien du punk-rock que du reggae en Afrique. C’est sans doute là que mon projet entre en jeu : il faut que j’arrive à prouver que ça ne sert à rien de généraliser et que si l’on s’intéresse à la musique produite en Afrique, on se confronte à des dizaines et des dizaines d’esthétiques différentes. C’est aussi pour ça que je ne me prétends pas spécialiste de continent : l’Afrique est trop grande et change bien trop souvent pour en devenir un véritable expert.

Malgré tout, tu penses que les gens connaissent de mieux en mieux la musique issue du continent africain ?
Je ne dirais pas ça, non. Mais ce que semblent oublier la plupart des amateurs de musique, c’est que tous les dix ans, environ, des musiciens pop au sommet de la hype piochent dans la diversité du catalogue des musiques africaines. Il y a eu Dizzie Gillepsie, il y a eu Talking Heads, Paul Simon et, dernièrement, des groupes comme Vampire Weekend ou Dirty Projectors. On a l’impression que ça reviendra toujours et c’est essentiel parce que ça permet de tendre une oreille attentive sur la richesse de ce continent. Et puis ça incite à mettre un peu de côté sa vision occidentale et à se rappeler que, oui, en France ou aux Etats-Unis, beaucoup de musiques populaires ont été créées ou produites par des musiciens d’origine africaine.



Tu penses qu’Internet a permis de changer un peu les mentalités, d’éviter de parler de world music ?
C’est difficile de dire le contraire, mais c’est aussi grâce à la volonté et à l’obsession de certaines personnes. C’est bien beau d’avoir quasiment accès à tout sur YouTube, mais qui passe trois heures dans la journée à chercher des vidéos sur ce site ? S’il n’y a pas des blogs comme Awesome Tapes From Africa pour guider, ça devient difficile de se repérer. Après, je ne critique pas du tout YouTube : je pense d’ailleurs que c’est l’un des meilleurs moyens de voir comment la musique est produite en Afrique, de comprendre dans quelle condition elle est réalisée et par qui elle est créée. C’est une source d’information énorme.

Internet a aussi permis à quiconque d’être un digger. Tu penses que ça peut affecter ta démarche ?
Je pense au contraire que ça m’aide. Tout simplement parce que ça permet aux gens d’avoir la possibilité de constamment s’ouvrir à de nouvelles musiques et que ça incite quelques labels à rééditer des albums. Le boom des vinyles a également permis à des structures comme la mienne d’avoir une bonne exposition. Je pense que si mes rééditions plaisent, c’est aussi parce que je propose des albums rares, avec un son complétement inédit pour un public américain ou européen.

Tu as réédité le premier album solo de l’Ethiopien Hailu Mergia. Tu peux revenir un peu sur son histoire ? Elle est assez folle, non ?
Je suis tombé la cassette de son album dans un magasin à Bahir Dar, dans le Nord de l'Ethiopie. Lorsque je suis rentré à Berlin, je ne pouvais pas m'empêcher de l'écouter encore et encore. Je trouvais sa musique trop cool. En cherchant un peu sur Internet, j'ai réussi à trouver son numéro de téléphone et je l'ai appelé dans la foulée. Je lui ai dit que j'aimerais bien qu'il joue à nouveau quelques concerts, que je pouvais l'aider et il a tout de suite été emballé. Par chance, il vivait déjà aux États-Unis, et plus précisément à Washington DC où il était chauffeur de taxi depuis plusieurs années.

La plupart des artistes que tu as réédité ont une histoire assez dingue. Tu en as une favorite ?
Je pense que c’est celle d’Ata Kak, et ce pour plusieurs raisons. La première, c’est que j’ai été à sa recherche pendant de très nombreuses années. Entre 2002, année où je tombe sur la cassette d’Obaa Sima, et 2010-2011, je pense avoir effectué un nombre de voyages incalculables au Ghana et à Hambourg. J’étais à sa recherche et je posais de nombreuses questions à différents groupes locaux, mais personne ne savait m’en dire davantage. J’ai fini par me rendre à Toronto où l’album avait été enregistré et, par chance, je suis tombé sur son fils. Depuis, j’ai réussi à le retrouver et Ata Kak a décroché des tournées un peu partout dans le monde. C’est un peu comme si mon rêve devenait réalité : mon blog a quand même été lancé en partie à cause de cette cassette d’Ata Kak. Je n’avais jamais entendu un tel son et ça m’obsédait : il fallait que je le rencontre.



Il y a bien dû avoir des rencontres plus spéciales depuis 10 ans, non ?
[Il réfléchit] Son disque ne sort qu’en avril, mais la rencontre avec Awalom Gebremariam était un peu étrange. J’étais en Suisse pour quelques concerts et j’ai eu la chance de rencontrer Patrick Seabase, un « fixie rider » suisse qui a fait l’objet d’un documentaire sur un road trip à vélo en Erythrée. Dans la voiture, j’entends une musique que je ne connais pas mais qui me plaît immédiatement. Par gentillesse, il me file une copie de cette cassette et, en rentrant aux Etats-Unis, j’appelle Awalom. Il ne parlait pas l’Anglais, donc on a fait ça par interprète, mais l’échange a été surprenant.

La première réédition d’Awesome Tapes From Africa était un disque de Nâ Hawa Doumbia. Tu penses quoi de cet album cinq ans plus tard ?
C’est marrant que tu me parles de ce disque parce que j’ai justement posté une publication sur ma page Facebook il y a quelques jours en y repensant. C’est dire à quel point il reste important pour moi. Et je pense qu’il l’est surtout parce qu’il offre une autre facette de la musique malienne. En Europe ou aux Etats-Unis, le Mali est l’un des pays les plus représenté musicalement, mais Nâ Hawa Doumbia propose quelque chose de très différent, quelque chose de plus organique encore.

Elle est encore active aujourd’hui ?
Oui, toujours. Elle devait jouer à Paris en novembre dernier dans le cadre de la Red Bull Music Academy, mais son concert a été annulé à cause des attentats. Elle a pu faire tous les autres concerts prévus en Europe, mais Paris était indéniablement le plus gros. Au Mali, elle continue d’ailleurs à faire beaucoup de concerts.

Tu n’as jamais envisagé de produire d’autres de ses disques ?
Le truc, c’est que produire de nouveaux albums a un coût et que c’est un pari risqué. Et puis le but de ma structure est vraiment de mettre en lumière des œuvres oubliées, d’aller piocher dans les décennies précédentes.



En quoi publier l’album de DJ Katapila, Trotro, est si important pour toi ?
Parce qu’il reflète bien la façon dont la plupart des pays africains sont capables de se réapproprier les musiques occidentales, de les recycler. Dans le cas de DJ Katapila, ça musique me rappelle énormément la musique électronique de Chicago, la techno de Détroit et la musique traditionnelle ghanéenne.

Comment as-tu découvert sa musique ?
J’étais dans un marché à Kumasi avec Ata Kak et il y avait deux marchands de cassettes. Sans trop savoir quoi faire, on s’est retrouvés face à des centaines et des centaines de cassette en face de nous. Là, il y en avait deux de DJ Katapila. Je ne savais pas du tout à quoi ça pouvait ressembler, mais les pochettes m’intriguaient. En rentrant à l’hôtel, je suis tombé amoureux des sons que je venais d’entendre et j’ai décidé de l’appeler. Son numéro était sur l’une des cassettes. Ça été assez long à mettre en place parce qu’il n’avait pas l’argent et pas d’amis pouvant l’aider à remasteriser ses morceaux, mais ça a fini par se faire et il est aujourd’hui programmé dans différentes villes à travers le monde.

Il y a des pays que tu préfères, musicalement ?
Oula, il y en a beaucoup. En général, j’ai une attirance particulière pour ce qui provient d’Afrique du Sud, de Somalie, du Nigéria ou du Sahel, mais ça change tout le temps. Dernièrement, j’ai découvert des musiques incroyables à Dakar, du hip-hop complétement dingue. Mais c’est difficile à dire, l’Afrique est bien trop grande [Rires].

D’ailleurs, tu ne te limites pas à l’Afrique pour découvrir de nouvelles musiques. Je crois savoir que tu passes beaucoup de temps dans les disquaires européens et américains ?
Pendant plusieurs années, je m’occupais d’alimenter mon blog à New York parce que je n’avais pas le temps et l’argent de voyager. Du coup, je passais beaucoup de temps dans les disquaires de New York ou de Los Angeles à la recherche d’albums rares. Cela dit, le blog a servi de lien : beaucoup de gens m’envoyaient des cassettes et ça m’a permis faire de nombreuses découvertes. On trouve aussi beaucoup de raretés en Europe, et à Paris particulièrement. C’est un peu plus difficile qu’il y a encore trois ou quatre ans, mais Belleville et Château-Rouge sont remplis de trésors cachés. De toute façon, c’est assez impressionnant le nombre de cassettes venues d’Afrique que l’on peut trouver en dehors du continent africain [Rires].