La MDMA que vous avez pris en festival cet été n'était probablement qu'un échantillon de sels de bain

Face au refus des festivals de proposer des kits de test, des usagers ont réalisé un documentaire pour informer le public sur les drogues de synthèse qu'il ramassait.

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22 septembre 2014, 11:00am


Le problème n'est pas de savoir si votre MD a été coupée. Les gens coupent les drogues depuis la nuit des temps. Le problème, c'est de savoir si le mec qui vous a vendu votre MD l'a coupée avec de la méphédrone, de la caféine, ou juste des bouts de verre chelous trouvés par terre. Tout ce que vous achetez est potentiellement suspect. Après tout, vous claquez vos thunes dans un business composé de types s'apellant uniquement par leur prénom.

Beaucoup de gens aiment ça. Mais le fait qu'il n'existe pas de véritable loi dans ce marché et que les substances synthétiques offrent une marge plus importante, signifie que les drogues les plus populaires peuvent être facilement remplacées par un nombre élevé de psychoactifs et d'autres substances potentiellement dangereuses.

Les décès dûs à la drogue en festival sont devenus assez communs ces dernières années - en Europe comme aux États-Unis. Pour remédier à cela, la Bunk Police - une organisation américaine - s'est invitée dans quelques-uns de ces festivals, afin de permettre aux festivaliers d'analyser ce qu'ils prenaient, en leur distribuant des kits de test. Sauf que les organisateurs ont tous refusé de les laisser accéder au site.

C'est suite à ces refus que l'équipe de What's In My Baggie a décidé de réaliser un documentaire. Beaucoup de jeunes prennent des drogues. Bestival a saisi pour 25 000 euros de dope cette année. Clairement, la loi n'est pas le problème : les jeunes continueront à se droguer quoiqu'il arrive et des mesures doivent donc être mises en place pour s'assurer que les festivaliers soient en sécurité. J'ai appelé Jeff Chambers, un des initiateurs de What's In My Baggie, pour parler du film et de la nécessité de mettre en place une accompagnement aux drogues récréatives plus honnête et adapté.

Noisey : Vous n'aviez aucune expérience en matière de documentaire. En gros, vous avez croisé la Bunk Police à un festival, vu une nana qui faisait une crise d'épilepsie après avoir gobé un truc et vous avez décidé de faire le film. Qu'est-ce qui vous a réellement motivé là-dedans ?
Jeff Chambers :
On était passionnés par le problème. On a rencontré la Bunk Police à Bonnaroo en 2012 et on a été scotchés par le nombre de gens qui ramenaient des faux produits à leur tente de test. La plupart des gens avaient eu des sels de bain à la place de leur MD, ou bien des RC [drogues psychoactives utilisées dans la médecine et la recherche] bizarres en guise de LSD.

Exactement.
Personne n'autorisait la vente de kits de test en festival, et personne ne reconnaissait que c'était un problème dont il fallait s'occuper. On a donc décidé de prendre la route avec la Bunk Police, de les suivre sur tous les festivals, pour les filmer en train de distribuer leurs kits.

Comment vous avez entendu parler d'eux ?
On en avait jamais entendu parler ! À Bonnaroo en 2012, j'ai acheté un prod en pensant que c'était du LSD, mais c'était un RC, du 25I-NBOMe. J'ai pris deux buvards le matin, le mec m'avait dit que c'était pas super fort comme matos. Au bout de vingt minutes, c'était déjà l'expérience visuelle la plus intense de ma vie. Je pouvais même pas voir dix mètres devant moi.

Putain.
Trois heures plus tard, un de nos voisins nous a dit que quelqu'un vendait des kits de test pas loin, des trucs qui permettaient de savoir quelle drogue tu avais récupéré. On est donc allé voir le mec de Bunk Police, qui était tout seul à l'époque, et durant les 24 heures où on était perché, on y retournait régulièrement, pour lui poser des questions. Comment il avait commencé, pourquoi les festivals ne le laissaient pas vendre ses kits, ce genre de trucs.


La MDMA devient jaune quand elle est fausse, noire si elle est vraie.

Pourquoi ils ne le laissent pas vendre ses kits ? C'est un peu bizarre que les orgas ne fassent pas tout pour que le public soit en sécurité - surtout avec le nombre de décès chaque été en festival.
C'est à cause d'une loi passée en 2003 aux USA et soutenue par le Vice Président Joe Biden. Ça s'appelle le Rave Act, et ça dit que les promoteurs et les proprios des salles ne sont pas autorisés à laisser la drogue circuler librement dans leurs évènements, parce que ça peut être interprété comme de la vente. Si ils acceptent la vente de kits de test, ça signifie qu'ils reconnaissent que les gens se droguent chez eux, et qu'ils n'ont donc pris aucune mesure préventive.

C'est chaud quand même. Je sais pas comment ça se passe aux États-Unis, mais en Angleterre on a des vendeurs de drogues légales, des stands qui vendent des bangs et des grinders dans les festivals. Ce qui veut dire que les orgas sont forcément au courant que les gens se défoncent sur le site.
C'est pareil aux USA. À Bonnaroo, il y a des gens qui vendent des pipes, des vapos, ce genre de conneries. Personne vend de drogue légale par contre. Mais ouais, c'est vraiment débile qu'ils autorisent ça et interdisent un truc qui permet de sauver des vies à côté.

Quels festivals vous avez fait ?
Sasquatch dans l'État de Washington, Wakarusa dans l'Arkansas, Bonnaroo dans le Tenessee, Firefly à Washington D.C, Electric Forest dans le Michigan, et Lightning In A Bottle dans le sud de la Californie.

Le docu démarre avec une voix off qui raconte qu'à chaque fois qu'il a testé de la MD, c'était en fait des sels de bains. C'est quoi le danger, si tu te retrouves avec des sels de bain ?
Le terme « sels de bain » est en réalité un nom générique qu'on utilise pour désigner des nouveaux produits de synthèse, qu'on appelle les cathinones synthétiques. Les effets sur le corps peuvent être similaires à ceux de la MD, mais vu que c'est un truc beaucoup moins connu, la plupart des gens ne savent pas le doser et ne savent pas qu'il faut s'hydrater pour garder la température du corps assez basse. Il y a beaucoup de facteurs qui entrent en jeu.

L'équivalent anglais, c'est la méphédrone, c'est ça ? On dirait que la majorité de la MDMA qui tourne, c'est de l'engrais.
Exact. Quand tu jettes un oeil à un truc qui ressemble juste à de la poudre blanche, c'est dur de distinguer si c'est de la MD pure, ou si elle est coupée, ou si c'est carrément autre chose.

C'est quoi, les pires trucs sur lesquels tu sois tombé ?
Une ou deux fois, la réaction montrait même pas ce que c'était. Tu pouvais avoir chopé du sel de table ou un truc pas dangereux. Tu pouvais aussi avoir ramassé l'une des 250 nouvelles drogues qui a été découverte depuis 2009 et dontla composition reste inconnue à cause de l'absence de réaction chimique. On a vu des gens vendre des cathinones synthétiques en disant que c'était de la MDMA, une tonne de nouvelles drogues de synthèse vendues comme étant du LSD - genre, du 25I-NBOMe ou du 25B-NBOMe. Grosso modo, chaque sample de cocaïne qu'on a testé était autre chose, généralement des amphétamines ou de la métamphétamine. Il y avait aussi de la kétamine remplacée par de la methoxphenidine, qui est un dérivé du PCP.



Ok, les tests sont un bon moyen d'éviter un bad. Mais alors pourquoi le gouvernement tente d'empêcher la Bunk Police d'agir ?
Tu sais, c'est toujours cette histoire de politique envers la drogue, qui est à chaque fois plus un délire de criminalisation et de prohibition qu'une approche pro-active pour réduire les risques. Personne ne veut admettre que la drogue est là, en grand nombre, et encore moins prendre des mesures de sécurités pour les usagers.

Effectivement.
En éducation sexuelle, on apprend à nos gosses que le meilleur moyen de pas choper de MST ou de tomber enceinte, c'est l'abstinence. Mais on est pas cons, on file aussi des outils pour éviter ça. Avec la drogue, c'est tout l'inverse.

Si les festivals ne peuvent pas laisser la Bunk Police vendre ses tests sur leur site à cause de la loi, quels moyens ont-ils de mieux éduquer le public en matière d'usage de drogue ?
Sérieux, ils devraient distribuer des kits. Pas forcément ceux de Bunker Police ou de Dance Safe, mais leurs propres kits, dans des tentes médicales. Si tu lis les flyers dans la plupart des festivals, ils ont pour ordre de ne pas juger les gens qui se ramènent et leur disent « j'ai pris ça, mais ça va pas super ». Ils vont pas appeler les flics ou tes vieux, ils veulent juste savoir ce que tu as pris pour pouvoir t'aider. Puisqu'ils font déjà ça, je vois pas pourquoi ils ne pourraient pas passer à l'étape au-dessus et distribuer des tests.

Je suis de ton avis. Les gens devraient avoir le droit de savoir ce qu'ils gobent.
C'est pas pour me faire mousser, mais si ils veulent faire passer le message, ils n'ont qu'à diffuser notre docu dans les festivals. S'ils ne sont pas capables de filer des tests aux gens, qu'ils engagent au moins des gens sur place pour éduquer les festivaliers.

Vous pouvez regarder le documentaire What's In My Baggie ici.

Ryan Bassil est sur Twitter - @RyanBassil