La hard bass russe est le pire truc des six derniers mois d’Internet

Apparu à Saint Pétersbourg au début des années 2000, le hard bass est semblable à toute autre variété de dance music internet populaire chez les jeunes Européens qui portent des survêtements.

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avr. 17 2013, 10:06am

Ce qui avait commencé comme un nouveau sous-genre hard house s’est propagé sur les réseaux sociaux et a muté en une vraie protestation virale des années 2010. Les crews de hard bass organisent désormais des flashs mobs qu’ils appellent « mass attacks » dans lesquels des groupes de jeunes masqués jam agressivement tandis que les passants, confus, accélèrent le pas en essayant autant que possible d’éviter leur regard. Enfin, tout ce beau monde est filmé puis uploadé sur YouTube où – plutôt que de disparaître et de mourir sous le déluge d’insultes proféré par des nerds irascibles – il inspire de nouveaux crews hard bass qui émergent à travers le continent européen.

Apparu à Saint Pétersbourg au début des années 2000, le hard bass est semblable à toute autre variété de dance music internet populaire chez les jeunes Européens qui portent des survêtements. 150-160 BPM, des rythmes four-to-the-floor et des synthés infernaux. En gros, c’est le Donk russe. La seule vraie différence, c’est qu’au lieu d’entendre un mec de Bolton postillonner en mangeant son sandwich fromage-oignon pour vous intimer de « puta donk innit », vous entendrez occasionnellement un MC russe cracher une réplique écrite au préalable en alphabet cyrillique – ce genre de répliques que je n’ai pas envie d’entrer sur Google Translate.

Soutenu par des acteurs locaux tels que DJ Snat, Sonic Mine et XS Project, le label local Jutonish est l’arrêt essentiel pour vous alimenter en hard bass. De toute évidence, même si le mode de vie hard bass ne sortira pas de Saint Petersburg avant quelques années – les Moscovites semblent n’en avoir rien à foutre, par exemple – le phénomène tend à s’étendre et à se mélanger avec d’autres mouvements claqués.

Le fait que vous puissiez entendre un track hard bass dans une soirée gabber hollandaise ou dans une une rave poky en Espagne signifie qu’il y a déjà eu beaucoup de croisements entre ces scènes. C’est de cette manière que Dr. Poky, le visage de Sound Makers Records, a émergé de cet océan de drogués pour devenir le véritable messie du hard bass, prêchant l’évangile des basses graves via une campagne marketing sur Facebook. Originaire des plaines de Russie de l’Est, Dr. Poky habitait Madrid il y a dix ans, où il s’est fait connaître en tant que DJ de la scène « poky » locale, avant de s’installer en France. C’est lors d’un voyage fatidique en Russie qu’il a découvert les infâmes pumpers du hard bass.

« Quand j’ai mixé en Russie en 2009, j’ai vu plusieurs vidéos internet de mecs qui faisaient des danses hard bass dans la rue », m’a raconté Dr. Poky sur Skype. « Ils ont lancé la vidéo sur un site nommé VKontakte. » Si vous n’êtres pas expert en réseaux sociaux pétés, sachez que VKontakte est la réponse russe à Facebook, et qu’elle comprend 195 millions d’utilisateurs basés en Russie, Biélorussie, Ukraine, Moldavie et au Kazakhstan. Le hard bass a désormais un public, et comme on l’a déjà vu avec « Gangnam Style » et Soulja Boy, grâce à quelques rires bon marché et une vidéo virale, il est relativement aisé de laisser votre trace de foutre sur le cul de la culture populaire moderne.

En 2010, les premières vidéos copycat sont apparues en Biélorussie, Ukraine et Russie. Les pumpers pumpaient en cours, dans les centres commerciaux, dans les transports en commun, sur les terrains de foot et même en haut des marches de l’Opéra national du Bolchoï et du Théâtre du ballet, à Minsk. Les groupes pouvaient aller de 3 à 4 mecs jusqu’à des rassemblements d’une douzaine de personnes. L’objectif principal de ce mouvement est celui de rassembler le plus de danseurs possible dans un lieu précis auquel personne d’autre n’avait pensé, et près duquel vous pourrez déclencher une vague de bruit insupportable.

Juste au cas où vous n’arriveriez pas à visualiser ce qu’est un pumper, laissez-moi vous expliquer : imaginez un tas de mecs hyper voutés, les bras pliés au niveau du coude, les mains groupées comme celles d’un mendiant, agitant nonchalamment les bras de haut en bas. Ceci est un pumper. Vite, plusieurs groupes de pumpers ont émergé ; s’appliquant à mettre en avant leur pays ou leur ville d’origine, ils ont cherché à représenter leurs patrimoines culturel et génétique. « Il faut montrer la ville dans laquelle vous vivez, les principaux lieux d’affluences, prouver au monde que vous êtes real. C’est ma ville et je l’aime », explique Dr. Poky.

Une autre particularité du mouvement tient dans son double-attachement à l’agression et au sportwear. Les mass attacks ressemblent en effet aux pires scènes de baston de Football Factory. Dans une vidéo ukrainienne, deux groupes de jeunes cagoulés s’approchent l’un de l’autre dans un passage souterrain, les mains au dessus de la tête, en chantant comme s’il y avait près d’eux un groupe d’athlètes excessivement payés pour frapper dans un ballon. Après une courte pause, ils foncent dans leurs homologues à la manière d’un wall of death dans un concert d’Agnostic Front, avant de sombrer ensemble dans un dédale de mouvements pump. C’est comme regarder une adaptation musicale d’une vidéo d’émeutes.

Mais pour être franc, ce thème football n’est pas propre au hard bass ; l’un des plus hymnes techno hardcore les plus connus au Pays-Bas est le fameux « Rotterdam Hooligan » des Rotterdam Terror Corps, qui sample les chants passionnés des supporters du Feynoord.

S’interrogeant sur la durabilité de l’amitié entre hard bass et football, Dr. Poky explique : « C’est plus facile pour eux de se rassembler pour faire une vidéo. Ils le font de fait chaque samedi avant les matchs. Montrer à quel point ils sont violents ne nécessite qu’un simple réseau de fans sur Facebook. »

À la fin de l’année 2010, le hard bass a, dans une certaine mesure, franchi le rideau de fer digital jusqu’à se creuser un chemin sur YouTube. Au cours de l’année 2011, plusieurs crews hard bass ont germé en Slovaquie, Serbie, Lituanie et en République Tchèque. À Belgrade, une mass attack a attiré 200 enfants à peine pubères, tandis que d’autres se tenaient en Espagne, au Chili et même en France.

Aujourd’hui, les mass attacks prennent place devant des bâtiments gouvernementaux et doivent, aux yeux des profanes, ressembler à des sit-in un peu pourris. Le rapport entre pumpers et politique n’est pas des plus évidents. Dr. Poky explique : « Certaines personnes font des vidéos parce qu’elles aiment le hard bass et veulent le partager avec le reste du monde. D’autres en revanche l’utilisent seulement pour promouvoir leur cause. Au Chili, les étudiants l’utilisent pour manifester contre les coupes budgétaires du gouvernement en matière d’éducation. En Serbie, certains jeunes utilisent les vidéos pour protester contre l’indépendance du Kosovo. »

Le premier crew à avoir explicitement utilisé le hard bass comme plateforme politique a été le groupe russe Hard Bass School, une sorte de Minor Threat de l’Est. Comme Dr. Poky le précise : « Il y a des vidéos où l’on peut voir un mec en costume en train de fumer une clope, tandis qu’un jeune arrive et lui dit “mec, pourquoi tu perds ton temps et ton argent à fumer et prendre de la drogue ? Tu devrais mettre un tee-shirt Hard Bass School et danser le hard bass avec nous !” »

En Belgique, Jeune Nation, l’aile extrémiste du mouvement nationaliste francophone NATION, utilise le hard bass pour promouvoir sa lutte contre l’Islam. À cause de la distribution grandissante de viande halal dans les supermarchés et les cantines scolaires de Charleroi, ils ont investi les rues en avril dernier, le visage couvert d’un masque de cochon et ont organisé plusieurs mass attacks afin de défendre leur droit inaliénable de consommer de la viande de porc.

En République Tchèque, les crews antiautoritaires de hard bass sont persuadés que la crise économique marque le début d’une révolution contre-culturelle, comme l’explique Mord, porte-parole de cette nouvelle mouvance locale : « La société est chancelante. La crise financière n’est pas juste un problème économique ; c’est une crise culturelle. Nous pensons que cette crise est majeure et qu’un grand changement pointe à l’horizon. Nous voulons y contribuer. »

OK, mais pumper n’est-il pas un moyen un peu vague de faire savoir votre mécontentement ? Pourquoi vous ne faites pas de bannières et ne scandez pas des slogans mignons comme tout le monde ? Mord répond : « Parce que c’est une forme de désobéissance approuvée par le gouvernement. Comment peux-tu protester contre le système si tu continues à jouer son jeu ? Regarde le mouvement Occupy Wall Street. Où sont-ils aujourd’hui ? Ont-ils fait peur à quiconque ? »

Mais comment exactement mettez-vous en place en place un autre système de désobéissance ? Quelles sont les étapes pour créer une nouvelle tactique révolutionnaire ? « Pense au pouvoir de la symbolique ! Des groupes de gens masqués qui font du bruit et dansent où ils ne sont pas censés le faire est bien plus significatif que dix fois plus de personnes en train de marcher avec des banderoles. Nous forçons les gens à réfléchir davantage sur ce qui se passe autour d’eux ; les gens sont insensibilisés aux manifestations, mais tout le monde réagit au hard bass. »

Ceci dit, je pense que la vraie signification du hard bass tient plus dans l’amusement que dans une hypothétique recherche « symbolique ». Ce sont des gamins qui essaient de gérer du mieux qu’ils peuvent les complexités hormonales engendrées par l’adolescence. Quand un crew de hard bass est allé ramasser des ordures dans la forêt, je ne pense pas qu’ils se sentaient tous hyper concernés par l’environnement : ils cherchaient simplement à glander entre potes. Parce que la puberté craint et que jamais tout le monde n’arrivera à être le roi du bal de promo, pourquoi ne pas être indulgent avec cette nouvelle merde, posée en haut de cet immense étron qu’est Internet ?

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