Pourquoi la France n’a pas son Azealia Banks

De Sté Strausz à Liza Monet en passant par Diam's, le rap français n'a jamais été capable de produire de véritable icône féminine.

|
oct. 9 2014, 12:15pm

Le rap est régulièrement stigmatisé et critiqué pour son virilisme, ses idées homophobes renforçant les stéréotypes machistes et l’objectivation du corps féminin. Mais si la majorité des rappeuses restent cantonnées au statut de « featuring » ou ne bénéficient pas de carrières aussi florissantes que leurs homologues masculins, d’autres ont temporairement réussi à se distinguer.

Rapattitude, première compilation « officielle » de rap français, sort en 1990. La rappeuse Saliha est la seule femme à y figurer avec son titre « Enfant du ghetto ». En dépit de son statut de pionnière et d’extraterrestre dans un environnement à la masculinité transpirante, sa carrière ne décollera jamais. Elle ouvre cependant la porte à d’autres MCs féminines. Parmi elles, B-Love présente sur Rapattitude 2 et Sté Srausz, qui restera estampillée underground. Une identité forte et des paroles sociales, qui dénotent à l’époque, ne suffiront pas pour faire le crossover et atteindre les charts.

Les MC pionnières insufflent de nouvelles thématiques liées à leur quotidien peu folichon : place des femmes dans les banlieues, misère sociale, harcèlement, viol, violence physique, maternité, homosexualité… Roll-K, figure hybride entre Lil’ Kim et Foxy Brown et baptisée « super lopsa », évoque dans ses textes explicites une sexualité dense et contrôlée qui n’intéresse pas vraiment les masses.

Princesse Aniès, MC d’origine franco-taiwano-tchadienne et première rappeuse à animer une émission de radio sur Générations en 1999, dénonce la violence conjugale et se pose en défenseuse de l’émancipation féminine dans « Si j’étais un homme » extrait de son premier album solo Conte de faits (2002). Mais son engagement a des limites : « Plus j'connais les femmes et plus c'est des chiennes que j'découvre, trop de meufs du mouv' superficielles matérialistes qui me le prouvent ». En 2006, son duo avec sa copine Lâam, « Le Sang chaud » se vend à plus de 50 000 exemplaires, se classant n°7 au Top 50. Le clip, sorte de girl power pour les nuls, met en scène une Lâam en perruque rose et boa, entourée d’hommes objets bodybuildés qui lui font du vent dans son jacuzzi et esquissent quelques pas de danse.

En 1999, Lady Laistee parvient à signer chez Barclay et collabore notamment avec le label B.O.S.S. de Joey Starr. Mais la jeune guadeloupéenne est victime d’un AVC en 2003 et tombe rapidement dans l’oubli malgré un troisième album en 2005 et un morceau sorti en 2012 sur une mixtape de Joey Starr, Armageddon.

En 2003, arrive Diam’s, différente, blanche et issue d’une banlieue « normale ». Son single « DJ » la catapulte au sommet des charts et Brut de Femme se vend à plus de 200 000 exemplaires. La rappeuse réussit là où ses précédentes consoeurs avaient échoué : elle inscrit le rap féminin dans la case grand public. En présentant une facette positive et dédiabolisée du hip hop, elle sort le rap de son microcosme pour le rendre accessible à une audience plus féminine, mais aussi plus blanche et plus bourgeoise. Depuis, et pour de multiples raisons, aucune femme ne l’a égalée en termes de succès populaire.

Aujourd’hui, les plus importants labels de rap sont dirigés par des hommes et les principales émissions de radio offrent un point de vie quasi-exclusivement masculin sur la scène hip hop. Hostile Records, label de la major EMI qui a produit Soprano, Rohff, Diam's, IAM et Youssoupha, a été fondé en 1996 par Benjamin Chulvanij. Because Music (Booba, Mac Tyer, Keny Arkana, Dj Mehdi…) est dirigé par Emmanuel de Buretel. Derrière Animalsons (Lunatic, Booba, Lunactic, Passi) se cachent deux représentants de la gent masculine, Marc Jouanneaux et Clément Dumoulin.

Skyrock, premier sur le rap, confie les manettes de deux de ses émissions phares à des mâles : « Planète Rap » animée par Fred et « BumRush » présentée par le DJ Cut Killer. Idem pour les producteurs qui détiennent le monopole du beat-making français (DJ Mehdi, 20Syl, Skread, Zoxeakopat…). Dans une industrie entièrement contrôlée par des hommes, les rappeuses peinent à exister.

Cette disparité transparaît également chez les auditeurs de rap. On dispose de peu de statistiques sur le sujet et les études officielles remontent à plusieurs années mais l’audience du rap français demeure majoritairement jeune et masculine. Stéphanie Molinero, Docteure en sociologie, explique dans son ouvrage Les Publics du rap. Enquête sociologique (L'Harmattan, 2009) qu’elle est constituée de 57% d’hommes, dont la majorité est âgée de moins de 24 ans et étudiante. Néanmoins, elle ajoute : « On retrouve des auditeurs quelle que soit l’origine ou l’appartenance sociale, le niveau de diplôme ou la localisation géographique ». Une autre étude de la SACEM datant de 2011 révèle que 38% des 15-24 ans écoutent du rap. Ce même auditoire occupe les forums de rap en ligne, créés et modérés quasi exclusivement par des jeunes hommes et où les utilisatrices représentent une flagrante minorité.

Si les femmes demeurent visibles dans les clips de rap, on les trouve souvent dans des postures dégradantes et érigées en faire-valoir de l’hégémonie masculine.

Dans « Caramel » de Booba, des jeunes filles marchent à quatre pattes, se cambrent dans une robe moulante dorée beaucoup trop petite et se caressent avec l’eau du bain. Tripotage de seins, jetés de cheveux dans le sens des aiguilles d’une montre et possible entreprise saphiste – pas du tout orchestrée –.

La Fouine préfère l’absence de visages et se concentre sur des parties précises de l’anatomie féminine sur fond de « Va niquer ta mère c’est la fêtes des mères ».

Orelsan, quant à lui, fait la promotion de sites pornographiques en incrustant ironiquement dans son clip « Saint-Valentin » les url de Bangbus.com et Exploitedteens.com (littéralement « adolescentes exploitées »).

Adulés par leurs fans, honnis par les féministes, ces rappeurs représentent les meilleures ventes d’albums de rap en France et ont fait du politiquement incorrect leur fond de commerce. Par frustration, par conviction ou par jeu, ils reproduisent des codes conservateurs.


Certaines MC's déjouent cette norme et connaissent un certain succès dans les années 2000 avec un rap conscient, sans pour autant toucher une large audience. Cataloguée « hardcore », Casey se démarque d’abord par son identité androgyne, unique dans le rap français et par sa plume corrosive. Keny Arkana, altermondialiste et anticapitaliste, se définit comme une « contestataire qui fait du rap » et son militantisme la place en marge du hip hop mainstream.

Dans un tout autre style (« Quand il me demande de le sucer j’aime lécher son gland et le long de sa bite puis demande à me faire pénétrer lentement »), Liza Monet se fait copieusement insulter sur internet. Pourtant, qu’on l’aime ou pas, cette Nicki Minaj revisitée ne fait que s’approprier les mêmes codes des Booba, Rohff ou Orelsan, qui au vu des ventes de disques, ne révulsent pas les auditeurs de rap. Elle déroule un filon juteux et éculé, présent aux Etats-Unis avec Lil’ Kim, Foxy Brown ou Trina depuis vingt ans. On peut la blâmer pour son absence d’originalité mais dans le paysage du rap français, elle symbolise un chamboulement. Alors que les icônes féminines hip hop fleurissent dans les pays anglo-saxons (Azealia Banks, Angel Haze, Rye Rye, Brooke Candy, Iggy Azalea…), la France est toujours à la traîne.

Twitter a été créé par quatre hommes en 2006. Et c'est justement une raison de plus pour qu'Éloïse Bouton y soit inscrite - @EloiseBouton